Aux serviteurs socialistes de l’Empire

mercredi 25 mai 2011
par  Aldred (G.A.)

Ottawa ou Belfast ?

Ottawa : suprême effort de Macdonald pour consolider l’Empire qui s’écroule en resserrant entre les détendeurs du blé canadien et les miniers anglais le pacte d’affamement d’un protectionnisme monstrueux.

Belfast : émeute de la capitale anglaise de l’Irlande, insurrection de la misère contre l’Empire, qui met à l’ordre du jour, par l’organe du Comité de Belfast des groupements d’ouvriers révolutionnaires, « la proclamation d’une République indépendante des ouvriers et paysans de l’Irlande du Nord ».

Entre Ottawa et Belfast, entre l’Empire et la Révolution, les parlementaires socialistes du Labour Party avaient à choisir. On devinera par le texte ci-dessous – déjà ancien, mais, hélas, plus actuel que jamais – quelle position est depuis toujours et reste la leur.

Aux serviteurs socialistes de l'Empire

Hommes des idéals perdus, dites, où prétendez-vous conduire ? Que signifie cet Empire pour lequel vous donneriez nos vies ?

Par Empire, entendez-vous ceux avec qui vous avez lié association dans le monde des clubs ou bien ceux que vous avez naguère promis de servir par la parole, dans la Chambre des Communes ?

Est-ce là l’Empire, tous ces esclaves conduits comme du bétail et exténués de faim, qui se ruent en courant dans les artères des puissantes villes, qui se crispent sur l’outil dans les usines, les ateliers et les fabriques on bien sous terre, descendent vers les antres où la consomption s’alimente de chair humaine, dans les caves et dans les mines ? Et les êtres étouffés, saignés à blanc, mutilés, qui meurent dans l’Empire, assassinés près de leur travail, au milieu de la machinerie, des poisons chimiques, sur les chemins de fer, sur les bateaux qui ne reviennent plus : ces milliers qui, tout du long, arrosent du sang de leur vie la route des « maladies professionnelles », la route qui descend, la route de l’enfer, afin de faire rejaillir une fois encore aux fontaines de l’or, le bon, le brillant, l’aimable métal, – est-ce bien cela, l’Empire ?

Est-ce l’Empire, tous ceux qui sont sans maison, qui sont dépouillés, toutes ces âmes errantes qui viennent au monde dans la pauvreté, vivent dans la faim et meurent dans la boue ? Tous ces taudis, ces bagnes, ces bordels, ces palais, ces prisons, est-ce ça, l’Empire ?

L’Empire ! Est-ce que ça veut dire les millions qui besognent et suent, jour après jour, sans récompense, sauf le droit de besogner encore, jusqu’à ce qu’ils meurent ? Est-ce que ça veut dire les hommes et les femmes qui, en hiver, gisent dans les rues de la ville et se tassent l’un contre l’autre pour un peu de chaleur au milieu de la sauvagerie glacée de la civilisation ? On bien ceux qui font la queue aux portes des asiles de l’Armée du Salut, misérables créatures amaigries, menant une vie dix mille fois pire que la mort, et mendiant quand même un peu de nourriture ? Est-ce que cela veut dire : pas de chaleur humaine, pas de camaraderie, pas d’espoir — rien que, la morne oppression hagarde qui stagne et qui maintient tout en stagnation ?

Est-ce que cela comprend aussi les tombes de ceux qui élevèrent faiblement la voix pour demander le droit au pain quotidien, (le simple pain qui nourrit le corps et pas celui qui fortifie le cerveau et le cœur, et que les riches appellent la rébellion), tous ces hommes qui ne demandaient que du pain et que les soldats de l’Empire ont assassinés ? L’Empire, est-ce aussi Featherstone, Belfast, Dublin, Liverpool… ?

Est-ce aussi les prostituées qui vendent leur ventre pour du pain ?

Est-ce encore les politiciens et les dieux du jour qui vendent leur âme pour vivre ?

Ou n’est-ce pas plutôt, cet Empire, les acheteurs de ces âmes, les magnats de la mine, qui trafiquent en subsides, grands seigneurs par la grâce des usines, avec les maîtres dérisoires d’un million d’esclaves. Ce maquignonnage, n’est-ce pas l’Empire ?

Où est-il l’Empire ? Quels sont ces intérêts ? Est-ce qu’il faut le chercher à Belgrave Square ou bien dans les bouges d’Hoxton Road ?

Et les Empires d’en face ?

Est-ce qu’ils ne sont pas faits aussi de bagnes industriels où des esclaves brisés sous le poids de la contrainte sont en pâture aux machines géantes qui rongent et réduisent la chair en poussière et en or acheteur de puissance ?

Ces autres empires ne signifient-ils pas aussi : catastrophes de mines, chemins de fer sanglants, ouvriers tués et mutilés ? Ne signifient-ils pas aussi allégeances dérisoires, loyautés politiques en toc, vaine clameur qui passe ? Voit-on les individus s’élever autrement qu’en proportion de leur sotte fripouillerie, de leur vanité oratoire et de leur vide prétention, jusqu’aux sommets du carriérisme et de la mutuelle complaisance, dans le calme d’une prostitution bien médiocre et bien servile ? Et l’autre sorte de prostitution aussi, de ces êtres qui furent une fois des femmes, et qui pour manger tous les jours doivent se tenir sur le pas des portes, dans les rues sombres aux fenêtres blanches, vêtues d’une robe d’élégance et de honte, s’accrochant à ceux qui passent, et leur offrant leurs sourires et leur tendre passion, leur espèce de charme, qui est leur sexe flétri, pour le prix en pièces de monnaie, que leurs maîtres et maîtresses en attendent — n’est-elle pas de tous les pays ?

L’Empire ne veut-il pas dire : « Exploitation, misère, affamement pour les ouvriers », et cela clans chaque Empire ? — Ne veut-il pas dire : « inassouvissement, prostitution de corps et d’esprit, celle des esclaves et celles des maîtres » ? Ne veut-il pas dire : « taudis, fraudes, sur-travail, convoitise, superstition, hideur, hypocrisie » ? Ne veut-il pas dire : « deux nations – les riches et les pauvres – et l’oppression du pauvre dans l’intérêt du riche » ? Ne signifie-t-il pas l’âme de l’homme serrée et taraudée par les outils du capitalisme comme une matière brute ?

Chaque Empire est-il autre chose que le paupérisme dans toute la splendeur d’une institution ? Le monde de la cafarderie glorifiée par elle-même et organisée pour la dégradation de l’humanité ?

Que nous importe que ces Empires s’entrechoquent ? Que nous importe si Satan dévore Belzébuth ou est dévoré par lui ? Est-ce que ce n’est pas leur affaire ? Est-ce que Belzébuth a le pouvoir de chasser les diables ? Satan celui d’exterminer le capitalisme ? Sont-ce là les maîtres pour lesquels nous devons combattre ? Pour lesquels nous devons mourir ?

Répondez, vous, moulins à paroles, idéalistes sans cervelle, braves parlementaires, hommes d’état en herbe ! Quand les empires seront tombés et quand les états auront passé, il ne restera rien des hommes d’état, pas même le mot. Qu’est-ce que l’humanité pensera alors de vous, qui avez vendu votre droit de naissance pour une écuelle de soupe, qui avez étouffé le droit sacré de lutter contre l’injustice, au profit d’une vanité de carrière et de bien-être, dans un monde où tout homme digne de ce nom doit repousser ce confort avec dégoût ? Croyez-vous que nous autres, travailleurs, nous n’exigerons pas de châtiment, que nous supporterons votre traîtrise une fois pour toutes ?

Ne croyez pas cela. Le dernier tyran passera et il paiera, non seulement pour lui, mais pour tous ceux qui le précédèrent. Le dernier parlementariste, le dernier socialiste de gouvernement, le dernier bureaucrate de trade-union devra payer pour tous les crimes contre l’émancipation, pour les tricheries et les infamies, les moqueries et le bavardage, le conformisme et la servilité devant l’impérialisme, de tous les empoisonneurs du socialisme, passés, présents et futurs. Les hommes récoltent comme ils sèment. Ceci est vrai pour la fripouille du ruisseau. Ceci est vrai du monarque qui laisse ses enfants expier dans leur sang le sang de ses propres crimes. C’est vrai de vous aussi, babillards parlementaires ! Pensiez-vous qu’il n’y a pas de vérité dans le monde parce qu’il n’y en a pas au parlement ? L’univers n’est pas une chimère. La souffrance n’est pas une farce. La nature n’est pas un mensonge. Au commencement, les parlements n’ont pas créé le monde. C’est la lutte qui tire l’ordre hors du chaos – la lutte et l’audace de la conviction ! Que la lumière soit ! Et voyez comme la lumière est bonne !

Que la lumière soit ! Ne nous demandons pas comment nous pourrons obtenir la lumière par la permission des puissances des ténèbres, en vertu des constitutions de la Nuit ! Ni comment nous pouvons devenir des porteurs de lumières sans nous séparer de ceux de nos membres qui font partie du Conseil Privé de la Nuit ! Mais que la lumière soit ! Voilà la révolution.

Au commencement, le chaos : illusions de réformes, parlement, carriérismes, patriotisme, ouvriers trahis, déçus, dépouillés. Tout cela, c’est le chaos. La lutte vers une forme et un dessein, vers l’ordre et l’harmonie commence – un monde se développe. Et c’est la révolution.

Et nous, ouvriers, nous sommes ce monde. Nous sommes ceux qui le révélons et le développons, qui le rêvons et le façonnons, nous sommes ses parents et ses fils. Nous nous lèverons et nous joindrons nos mains par dessus les empires pour écraser les empires, et, sur les ruines du chaos, bâtir l’humanité. Nous mettrons fin au monde d’hypocrisie, parce que – ô aveugles-nés du parlementarisme ! – il est vide et informe, sans conscience et sans but, sans mouvement et sans profondeur.

Nous vous écraserons, vous les phraseurs, vous les outils de l’Empire, vous les carriéristes fainéants, vous les haïsseurs de la vraie société, vous les ennemis de l’humanité.

Écoutez notre accusation, la logique de l’expérience prolétarienne :

L’Antiparlementarisme est au socialisme ce que le souffle est aux poumons : une expression ou définition fonctionnelle.

Le socialisme se lève sous la société capitaliste comme la sagesse de révolte, l’ennemi de la chose établie. Il ne peut pas être « représenté » conventionnellement parce qu’il est la vie même de la chose supprimée surgissant sous forme de rébellion. Ce n’est pas une menace pour des compromis, car il ne progresse que comme une agressive négation. Il en résulte que nul ne peut se dire socialiste et rester un parlementaire.

Nul ne peut devenir un parlementaire et rester un socialiste.

Nul ne peut devenir un parlementaire et rester un homme.

Nul ne peut devenir un parlementaire et rester simple et sincère dans sa parole. Pour que l’humanité puisse respirer en liberté et vivre en joie, vous et votre espèce, vous devez disparaître.

Hommes des idéals perdus, nous vous hurlons notre mépris comme un gage de bataille. Les Antiparlementaristes savent que l’issue est entre l’Empire et la Commune. Ou bien le tyran devra nous écraser ou bien nous écraserons le tyran. Mais vous, vous ne faites que vous tortiller, et réduire les mots, ces cris de combat pour les hommes, à quelque chose qui ressemble au grouillement rampant des vers.

Vous les parlementaires, vous les constructeurs d’empire, vous les conseillers privés, vous les ennemis du travail ! La nuit est avancée et bientôt l’aube viendra éteindre vos stupides petites chandelles, et mettre fin aux bavardages du Parlement, qui ont réduit la parole de l’homme an babil d’un fou, et fait du temple de la terre une caverne de voleurs servis par des esclaves. L’aube vient, et il vous faudra partir !…

G.A. Aldred
(« The Commune »)