Reconnaissance à François Mauriac

, par  Samson (Jean-Paul) , popularité : 3%

L’on ne peut venir d’horizons plus divers, voire opposés, que les animateurs de ce modeste bulletin et l’écrivain très catholique et, à l’origine, fort mondain qu’est François Mauriac. L’on ne peut même moins que nous être spontanément porté à accorder à son œuvre romancée l’importance, la valeur insigne que certains lui prêtent, – alors que nous osons être de son avis en pensant que le poème d’Attis est non seulement son œuvre majeure, mais un chef-d’œuvre. (Il est vrai que ses deux derniers ouvrages en prose, Le Sagouin et Galigaï, montrent chez Mauriac, par le probable effet d’une compétition sans doute assez consciente avec les recherches de son grand ennemi Sartre, un accomplissement qu’il n’avait, croyons-nous, encore jamais atteint ; le scandale provoqué par Le Sagouin chez les bien-pensants en serait à lui seul une preuve.) Mais, depuis la guerre d’Espagne, cet écrivain, autant que Bernanos, a su montrer qu’il est aussi un homme. Prenant au sérieux la foi que tant d’autres professent du bout des lèvres, il occupe aujourd’hui, par ses incomparables articles dans la presse, la place de premier polémiste de ce temps. Ce qui ne serait encore que littérature. Mais tant par les incommodités que sa verve suscite aux « politiques » de l’Église que par la conscience si claire, non point « de classe » mais tout humaine, qu’il a su prendre du danger totalitaire camouflé en communisme, cet homme de droite (d’origine) se trouve aujourd’hui nous venger tous et, par son exemple, nous permettre de ne pas tout à fait désespérer de la justice et des valeurs de l’esprit.

Puisse-t-il, disciple du parfait non-conformiste aux lois du monde que fut le messie auquel il croit, juger, encore que peut-être paradoxal, en somme cependant naturel de trouver ici l’expression de la profonde reconnaissance des non-conformistes que nous sommes.

Un ami très cher nous écrivait récemment :

« Il faut bien reconnaître… que nul, parmi les écrivains d’aujourd’hui, ne montre une probité pareille à celle de François Mauriac. Tenant compte du grand bourgeois et du catholique qu’il est, on trouve bien du mérite à un effort de compréhension, à un souci d’humanité toujours présents tels que les siens. Et l’on est obligé de se dire que, dans la question coloniale… mais surtout dans celle de la turpitude et de l’imposture staliniennes, ce n’est pas tant de lui que d’autres, auxquels il revenait plus naturellement de parler, qu’on attendait l’espèce de mission qu’il s’est assignée. Quand on pense à la pauvreté, à la frivolité de ce dont nous entretiennent, dans leurs chroniques, un Duhamel ou un Romains dont on se rappelle tout de même qu’il a écrit Europe lors de la guerre 1914-1918 et qu’il a fait, à diverses reprises, profession de foi de « jauressisme » ! Il y a pire. Il y a la complicité par le silence : Roger Martin du Gard. Il y a pire encore : l’acoquinage par l’adhésion honteuse. Mais j’y pense : Guéhenno, est-elle donc brisée, sa fibre ? Et Chamson, qui brigue l’académie ? Voilà pour le côté « gauche ». Mais as-tu connaissance de cette chose énorme : Paulhan devant figurer aux côtés de Valat, l’ex-commissaire aux juifs, à une célébration à la mémoire de l’affreux Maurras ? ! »

Certes, nombre des hommes cités par notre correspondant ne disposent point d’une retentissante tribune comme celle que Mauriac, pour notre chance à tous (n’en déplaise à Sartre), possède au Figaro. Sinon, l’on s’affligerait bien plus encore du silence d’un Camus, cet Oranais, ou d’un Amrouche.

Mais que disposant de cette tribune, il en fasse l’usage que l’on sait, voilà proprement l’admirable.

Presque jamais, en le lisant, on ne se demande : « Est-il encore de son bord ? » ; on se dit tout bonnement : « Voilà ce qu’il fallait dire, et qu’il dit, par-dessus le marché, bien mieux que je ne l’eusse fait. »

Aussi bien la meilleure façon d’exprimer à Mauriac la gratitude que nous nous honorons de lui devoir est-elle encore de le citer lui-même. Dans le Figaro du 8 avril, il écrivait :

« Je n’aurais quant à moi que trop tendance à suivre Julien Green écrivant dans son Journal du 15 octobre 1931 : “ Que signifient dans l’éternité le putsch de Hitler, les mutineries à bord des croiseurs anglais, la chute de la livre ? Tout est ailleurs. Rien n’est vrai que le balancement d’une branche dans le ciel. ” Mais au-delà de la branche, et par-delà le ciel nous retrouvons, éternellement vivante, une exigence de justice, et si indignes que nous soyons, la nécessité de rendre témoignage, dans l’intervalle de temps et d’espace où nous sommes au monde. Vous me direz que d’autres chrétiens ont estimé juste et légitime ce dont nous nous sommes indignés. Cela est vrai, et je ne les juge ni ne les condamne. Mais je demeure du côté de ceux qui se méfient des prétextes et des excuses que la force invente pour faire croire qu’elle est le droit. »

S.

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