Le progrès moral

III. Le risque et le danger
samedi 15 janvier 2011
par  Pierrot (Marc)

Ces réflexions nous amènent à constater que les humains ne sont pas tous semblables, qu’il y a des forts et des faibles, des audacieux et des timorés, des optimistes et des pessimistes. Peuvent-ils avoir la même morale, c’est-à-dire la même règle de vie ?

Tous ne peuvent pas courir le même risque. Il existe donc une morale pour les forts et une morale pour les faibles, je veux dire des règles de vie bien différentes, les uns s’adaptent à une vie de résignation, à une vie étroite, à une vie étriquée, les autres à une vie de risque. Il y a des proverbes pour ces deux règles de vie, et il sont vrais, mais pour des catégories différentes de personnes. L’un dit : Qui ,ne risque rien n’a rien. L’autre : Pierre qui roule n’amasse pas mousse. Et il est prudent que les timorés, que les médiocres s’attachent à la position sociale qu’ils ont trouvée et se contentent de travailler pour le mieux là où la vie les a attachés. Pour les gens intelligents, surtout pour les gens énergiques, le proverbe est faux ; ils doivent changer de situation, quitte à manger parfois de la vache enragée.

Les morales doivent aussi changer avec l’âge. La morale de l’adolescent, ni celle du vieillard ne peuvent pas être identiques à celle de l’adulte et elles diffèrent. encore plus entre elles. Le jeune homme est, d’ordinaire, généreux et audacieux, le vieillard avare et prudent. Mais l’audace des jeunes, faute d’expérience, n’a pas la maîtrise du risque et devient témérité. Les jeunes gens bien équilibrés sentent confusément cette infériorité vis-à-vis des adultes et se montrent timides dans leurs relations avec les personnes plus âgées. Chez le tout jeune homme, ignorant et inexpérimenté, l’audace n’est souvent que de l’effronterie.

Prenons, dans la morale sexuelle un exemple de ces différences. Ce que j’ai dit plus haut de la fille-mère s’adresse à des personnes d’une trentaine d’années. Je n’irai pas prêcher cette liberté sexuelle à des jeunes tilles à peine pubères, qui ne connaissent pas les hommes, qui n’ont aucune expérience de la vie et qui gâcheraient leur propre vie en usant d’une trop grande liberté. Je prends gâcher sa vie dans le sens de s’exposer presque à coup sûr à des souffrances de tout ordre qui peuvent s’étendre à toute l’existence. Par le fait de l’âge, ces jeunes personnes sont des faibles et ont besoin de la morale des faibles, c’est-à-dire d’une certaine prudence. J’ajoute même que la société, que les groupes humains, que les parents ont le droit de protéger l’enfance et l’adolescence des deux sexes contre la lubricité de quelques adultes.

Il n’y à donc pas de morale sexuelle unique et absolue pour tous les humains, quels que soient leur âge et leur valeur morale. Une morale unique, soit d’autorité, comme une morale religieuse, soit tout entière de liberté, comme la revendiquent quelques anarchistes, n’est pas la solution exacte qui convienne à tous les cas. La vie n’est pas aussi simple que l’imagine le cerveau simpliste et logique des hommes.

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Sauf ces exceptions d’âge, sauf des exceptions individuelles, il me semble qu’on peut avancer que l’homme civilisé est mieux armé que le primitif, pour résister aux chocs provoqués par une sensibilité très développée. Son cerveau est adapté aux conditions de la vie moderne. L’instruction a favorisé la gymnastique cérébrale, elle a développé la force cérébrale. D’une façon générale, l’énergie morale est plus grande chez les gens instruits que chez les illettrés. Les primitifs sont beaucoup moins résistants aux émotions que les civilisés et incapables de s’habituer à des conditions de vie différentes de leurs conditions de vie habituelles. Les primitifs sont plus impulsifs, ils ont moins de maîtrise de soi, moins d’endurance, devant la douleur morale, l’appréhension, l’angoisse, moins d’équilibre aussi. Les chocs moraux déséquilibrent tout à fait les primitifs amenés au milieu de la vie des grandes villes.

Autre exemple : dans les prisons tzaristes, les révolutionnaires d’origine prolétarienne étaient d’ordinaire incapables de supporter longtemps le régime cellulaire ; seuls les intellectuels pouvaient plus ou moins résister.

La civilisation développe donc avec elle la force nécessaire pour supporter les risques de souffrance morale qu’amène l’augmentation de la sensibilité. On objectera que les civilisés ne sont pas à l’abri d’un déséquilibre moral. L’angoisse causée par les scrupules se rencontrent justement chez les individus les plus évolués. Mais ce sont des phénomènes accidentels et passagers. L’angoisse incessante (état anxieux) est l’indice d’une tare pathologique.

Dans la société moderne, les humains en état d’infériorité sont les tarés et aussi les mal adaptés, que ce vice d’adaptation vienne, soit d’une éducation mauvaise ou insuffisante, soit d’une hérédité faisant revivre des caractères ancestraux qui ont disparu chez la majorité de leurs contemporains. Nous retrouverons les uns et les autres quand je parlerai de la paresse à propos au progrès social.

Le risque dépasse les forces des enfants et aussi de ces adultes tarés ou mal adaptés. Il devient pour eux un danger. j’appelle danger la situation où un homme se trouve à la merci des hommes on des choses — situation d’infériorité. j’appelle risque la situation où l’être humain domine le danger, où il est maître de le détourner ou de le maîtriser, soit par la force, soit par son habileté. On peut rechercher le risque, on doit éviter le danger.

La vie du primitif n’était pas faite de risque, mais de danger. Elle était accablée par les périls matériels qui pesaient sur elle. L’action du primitif avait peu d’effet pour détourner ces périls. Lui-même comptait davantage sur la chance et sur les divinités.

Le risque n’est que le mirage du danger. Dans la vie moderne, le civilisé a l’intuition d’avoir la puissance d’écarter le péril ; et le risque n’est que le reflet d’un péril en partie imaginaire.

Si l’on essaie de faire la somme des souffrances qui pèsent sur l’humanité, on voit que le progrès technique a diminué les deuils (diminution de la mortalité infantile) et les souffrances physiques, qui sont, les uns et les autres, le point de départ des souffrances morales.

Ce même progrès scientifique a libéré les âmes. Les primitifs vivaient dans la terreur des fantômes, des revenants, d’une foule de divinités malfaisantes : vie de méfiance et de crainte à l’égard des phénomènes naturels, peur d’avoir violé les lois du tabou, peur du mauvais œil et des maléfices, peur des puissances nocturnes et des diables ! Les connaissances scientifiques ont dissipé ces souffrances morales.

La vie plus libre s’est développée en sensibilité. La sensibilité est un luxe qui donne du prix à la vie, malgré quelques risques de souffrance plus vive. Et le risque lui-même est un des éléments les plus raffinés du plaisir.

Le bénéfice social en plaisir paraît l’emporter dans une société civilisée.

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Il vaut mieux dire que le bénéfice social en plaisir devrait l’emporter dans une société civilisée.

Des conditions interviennent qui pèsent. sur le plateau des souffrances, ce sont les conditions sociales.

Une femme seule avec des enfants se trouvera assez souvent incapable de donner à ses petits le bien-être matériel, Ou tout au moins l’éducation et l’instruction qui eussent été nécessaires à leur donner valeur et chance dans la vie. La société actuelle ne s’occupe guère de ces détresses peu bruyantes ; et tout le monde avouera que l’Assistance publique n’est qu’un pis-aller fâcheux.

Un chef de famille, qui tombe en chômage, connaît les affres de la misère pour les siens, bien plus fortement que dans une société primitive où l’entr’aide est un devoir et une nécessité. Les périodes de chômage frappent toute une catégorie de travailleurs spécialisés, qui sont presque tous dans l’impossibilité de trouver un autre emploi.

Des salariés ont passé trente ans de leur vie dans une maison, quelquefois avec des salaires réduits ; et ils sont contents de leur sort, parce qu’ils savent qu’ils ont la sécurité, que le patron avec qui ils vieillissent ne les renverra pas ; parce qu’ils ont acquis des habitudes et qu’on leur passe leurs manies. Ils se désintéressent des revendications syndicales et ils ont quelque mépris pour les révolutionnaires, gens instables, jamais satisfaits, des braillards qui n’auront jamais de situation assise.

Un beau jour, le patron vend son fonds, ou bien il meurt. Le successeur fait maison nette en se débarrassant des ouvriers et employés de plus de 50 ans.

J’ai vu cette histoire se produire plusieurs fois autour de moi, et le cercle de mon horizon n’est pas immense. J’ai vu de malheureux employés jetés ainsi sur le pavé, à un âge où l’on ne refait pas sa vie. Nous avons vu aussi, dans une grande administration privée, un ingénieur d’un certain âge, remercié pour faire place à un fils d’archevêque. Un ingénieur est, en somme, un employé ; et une spécialisation, quelquefois étroite, ne le rend pas très apte à retrouver un emploi.

Les timorés pensent acquérir la sécurité en s’attachant à la même place. Les ouvriers les plus énergiques, les anarchistes en particulier, cherchent presque tous à se faire un situation indépendante. Ces derniers savent qu’avec leur caractère et leurs opinions, ils sont perpétuellement en danger d’être mis à la porte.

L’indépendance les met hors de la merci du patron, c’est-à-dire hors du danger. Dans la société capitaliste moderne, l’ouvrier peut être broyé par les conditions économiques sans avoir la puissance de réagir. La vie du capitaliste peut connaître le risque, la vie du prolétaire ne connaît que le danger.

Mais les conditions sociales peuvent changer. L’effort des hommes vers le progrès doit libérer la société de ces tares de souffrance, et laisser le progrès moral se développer librement.

M. Pierrot