Lettre d’Astié à Davis

samedi 15 janvier 2011
par  Astié (H.)

(Suite)

À mon avis, et en cela j’adopte les idées de Goethe, le grand penseur allemand : que chacun fasse honnêtement le travail pour lequel il a des dispositions. Que chacun développe sa petite idée, l’enseigne, la propage et cherche des adeptes. Un de mes amis a formé un groupement de travail sur des bases libertaires ; un autre enseigne la morale, la foi anarchiste, un autre se lance dans les groupements syndicaux, un autre préconise l’hygiène, la propreté, cette dignité physique qui entraîne fatalement la dignité morale. Qui sait ce qui peut sortir de ces multiples efforts individuels ?

L’essentiel, c’est que chacun, éclairé, dirigé par l’idéal anarchiste fasse son effort aussi énergiquement que possible.

De leur côté, les événements économiques, politiques, administratifs produisent des incidences tout à fait inattendues, dont peut surgir un jour une atmosphère favorable au développement de nos idées. Ne voyons-nous pas évoluer les rapports entre patrons et ouvriers depuis cent ans ?

Il y a cinquante ans, si les ouvriers et employés avaient brusquement réclamé ce qu’ils ont actuellement, par un mouvement révolutionnaire, je suis persuadé qu’ils n’en seraient pas au point où ils sont actuellement. La propagande, les grèves, les réclamations, toute cette petite poussière de révolution a plus fait, à mon avis, qu’une révolution brutale et subite. Ce que le monde du travail a acquis par ces moyens, est bien acquis et promet une série de victoires dont le total paraîtrait impossible dans une seule secousse.

Le jour où se sera constituée une classe de travailleurs, puissante, éclairée, ayant le sentiment de sa dignité, de sa valeur, sachant bien ce qu’elle veut, où elle veut aller, ce jour-là il n’y aura pas de révolution à fomenter, celle-ci existant de fait.

Il te semblerait, mon cher ami, que j’ai peur de la révolution. Hé bien, oui, j’en ai peur. Je te prie de croire que ce n’est pas pour moi personnellement. J’en ai peur parce qu’une révolution, actuellement, c’est la réaction triomphante. Toute action trop brusqué produit une réaction. C’est le meurtre, le sang, le surgissement à la surface d’éléments sans valeur morale, c’est la souffrance inutile. La bourgeoisie, en France, est encore infiniment trop puissante pour se laisser abattre. Mais ceci est encore une autre question.

J’ai voulu insister sur ce point, que le devoir de chaque anarchiste est de propager son idéal, y travailler suivant ses moyens, ses forces et sa tournure d’esprit, sans croire qu’il possède à lui tout seul la vérité et que par sa vérité tout marchera bien et vite.

Je suis stupéfait de l’ignorance d’un grand nombre d’anarchistes, de la simplicité enfantine de leurs conceptions, ils veulent refaire le monde, ils ne sont pas refaits eux-mêmes. L’anarchie, pour eux, est une foi, c’est très bien ; ils croient avoir tout fait quand ils ont saisi quelques lignes directrices de cette foi, ils deviennent facilement tyranniques pour les camarades, violents, méchants, ne comprenant pas que la bonté, l’indulgence, s’allient très bien avec l’esprit de révolte. Ne sachant pas que derrière toute foi, il y a une morale qui en est l’appui le plus ferme, que le premier devoir d’un libertaire, c’est d’être propre moralement et physiquement, c’est d’accomplir d’abord les devoirs vis-à-vis de soi-même. Pour se jeter à l’eau, il faut savoir nager, barboter ne suffit pas. Et quand, après avoir étudié, avoir acquis des connaissances on se rend compte de l’effort qu’il a fallu déployer pour arriver à un minime résultat, on devint indulgent et bon.

Pour résumer, j’estime que tout individu doit, pour avoir le sentiment, de sa dignité, atteindre à la propreté physique et morale. Sans le sentiment de dignité, l’homme sera toujours écrasé par celui qui commande. Il doit aussi chercher s’instruire le plus possible pour atteindre à la dignité intellectuelle. Quand il aura atteint cette propreté et cette instruction, sa révolution à lui sera accomplie, et quand il sera uni à un grand nombre d’hommes de même valeur, il sera assez fort pour briser les obstacles, si tant est que les obstacles existent encore.

L’anarchie est une morale et ce qui la distingue de toutes les autres morales, même les plus belles, c’est qu’elle y a ajouté le sentiment de la dignité.

Ne serait-ce pas cette petite chose imperceptible, la dignité, qui provoquera le renversement, des valeurs ? Comment commander à des hommes redressés ?

Je ne prétends pas avoir trouvé la panacée anarchiste, mais il me semble avoir mis le doigt sur un point bien important. Ce n’est pas le seul. Cherchons.

Astié