La « Barricade » de M. Paul Bourget

lundi 10 janvier 2011
par  Griot (Alfred)

Mal bâtie, passablement ennuyeuse, la nouvelle pièce de M. Paul Bourget est un assez pauvre plaidoyer en faveur des patrons contre ces nouveaux barbares que sont les saboteurs. Si les capitalistes n’avaient pour s’abriter que « La Barricade » que M. Bourget a édifiée de ses mains aristocratiques, leur résistance ne saurait durer longtemps. S’adressant au public spécial d’un théâtre du Boulevard, c’était d’un effet facile et sûr de pourfendre, au moyen de quelques tirades déclamatoires, le meneur redoutable, perturbateur de paix sociale, qui fait cesser le travail au moment précis où le patron s’aperçoit qu’il a besoin de ses ouvriers, mais les bourgeois, intelligents ne s’y sont pas laissé prendre et le Temps, mieux informé que M. Bourget des choses du syndicalisme, a saisi le premier prétexte pour signifier à ce dangereux allié qu’a l’avenir il ferait bien de se souvenir du vieux proverbe : chacun son métier…

Dans son ardeur de néophyte, M. Bourget, délaissant les sujets mondains par quoi sa renommée s’est établie, a voulu traiter, par le roman ou le théâtre, les graves problèmes de l’heure présente. Mais, soit inaptitude à les concevoir dans leur complexité, soit parti pris volontaire de les traiter d’une façon superficielle et sommaire, les thèses qu’il veut soutenir se trouvent tout de suite privées de toute valeur démonstrative du fait de leur partialité excessive, de même que les personnages qu’il crée apparaissent non comme des êtres vivants mais comme des types conventionnels, dénué de vraisemblance.

Dans son roman L’Etape, il oppose une vieille famille de souche aristocratique, fixée de père en fils dans un état, et une famille d’universitaires, issue de souche paysanne. Les membres de la première famille sont tous vertueux, sans effort, comme si la vertu était chez eux à l’état naturel. Et, de la même façon, ceux de la seconde famille sont tous des bandits. Fâcheusement pour M. Bourget, au moment où paraissait ce roman, un scandale bien parisien se produisit qui mit merveilleusement en évidence la fragilité de sa thèse : une jeune fille, appartenant à la famille type — selon lui — se faisait enlever d’une façon toute moderne par un jeune médecin que son père refusait d’agréer pour gendre. M. Bourget doit professer un grand dédain pour les faits.

Pareillement, dans la Barricade, du côté patron, toutes les vertus : générosité, esprit de sacrifice ; du côté ouvrier, tous les vices : ingratitude, paresse, alcoolisme, exception faite cependant pour le « jaune » que M. Bourget a exalté d’une façon écœurante.

Il n’est guère utile de raconter la pièce. L’histoire imaginée par M. Bourget est puérile et, parallèlement au conflit social, se développe une histoire sentimentale qui enlève au premier toute signification générale. Les ouvriers se mettent en grève tout simplement pour embêter le patron qui doit livrer une commande à date fixe et si le « meneur » sabote c’est parce qu’il aime secrètement une ouvrière qui est la maîtresse du patron. C’est absurde, n’est-ce pas, ou alors ce n’est plus « La Barricade », mais une lutte d’homme à homme dans laquelle les ouvriers n’ont, plus aucune part.

Voyons plutôt comment M. Bourget a conçu ouvriers et patrons et quels discours il leur fait tenir.

Le patron de M. Bourget – on s’y attendait un peu – est un vrai père pour ses ouvriers. Il les paie mieux que ses concurrents et s’ingénie à leur trouver du travail dans les crises de chômage. Au moins il est ainsi avant le sabotage. Après le sabotage, tout change. Les ouvriers saboteurs représentent la barbarie menaçant la civilisation et pour les abattre tous les moyens sont bons. Qu’importe un engagement pris envers les ouvriers sous l’action de la nécessité ? Comme un simple Clemenceau, dès que les circonstances le permettront, il reprendra sa parole et déchirera l’engagement. Les saboteurs seront réduits à la famine par le moyen de listes noires que dresseront les patrons groupés dans une association. Ce n’est pas de justice ni de fraternité que la société a besoin, mais d’ordre. Le patrons sont les chefs, les dirigeants et doivent être les plus forts.

Pour camper les ouvriers, M. Bourget ne s’est pas mis en frais d’imagination. Il s’est contenté de recueillir les mensonges qui trament dans les journaux capitalistes. Le contre-maître, artisan de la grève et du sabotage, n’est pas trop défiguré, mais il est sans intérêt pour nous puisque l’auteur nous le montre agissant comme homme, non comme exploité. Mais le délégué du syndicat, celui qui dresse la force ouvrière contre la force patronale, c’est le Malin qui vit grassement à ne rien faire, fume des cigares tout le jour, excite les ouvriers et se défile régulièrement au moment du danger.

Le « jaune » est le pivot de la pièce, c’est lui qui permet au patron de résister en installant un atelier clandestin. Et c’est lui aussi qui, comiquement, rappelle au patron son rôle de chef, la nécessité d’une hiérarchie sociale. En face du syndicat, il proclame les droits de l’individu et se dresse comme l’homme libre qui veut n’agir qu’à sa guise. Le « jaune » est évidemment autre chose que cela.

Cependant, la « châsse aux renards » indigne M. Bourget et, encore plus, l’emploi de la « chaussette à clous ». Mais il devrait trouver cela très bien. Chacun doit être à sa place, dit-il. Les patrons se groupent et seront impitoyables. Pourquoi les ouvriers ne les imiteraient-ils point ? C’est que, dans son système, patrons et ouvriers n’ont point les mêmes droits. Dès que ceux-ci formulent des revendications, ce sont des barbares qu’on a le droit d’abattre par tous les moyens.

Si en face de cette caricature de Barricade, Antoine avait la bonne idée de remonter les Tisserands, M. Bourget pourrait voir ce que c’est qu’une grève… même au théâtre.

Alfred Griot