Revue des journaux

samedi 11 décembre 2010
par  Mualdès (Pierre)

Propagande inattendue

Un tollé général répondit dans toute la presse, y comprise celle qui se prétend révolutionnaire, à l’acte de notre camarade Cottin. Tous les plumitifs de droite ou de gauche, voire d’extrême-gauche, réprouvèrent avec un ensemble touchant l’acte « criminel » « inutile » de notre ami.

Nous vîmes même l’avocat de Cottin qui, pendant deux ans avait oublié jusqu’à l’existence de son client (une campagne de l’Union Anarchiste lui a heureusement rafraîchi la mémoire) déclarer, dans l’Humanité, que Cottin n’était pas si malheureux que cela dans son « palace » de Melun.

Mais vinrent des élections, et en période électorale, on va jusqu’à solliciter les voix de ces salauds d’anarchistes que l’on espère bien exterminer un jour.

Les libertaires, dit Fernand morelle, dans le Journal du Peuple :

Les libertaires, pour une fois, délaissant leur tactique antiparlementaire et antivotarde, qui peut se légitimer en d’autres circonstances, consentiront à déposer un bulletin de vote dans les urnes, aux noms de Marty, de Badina, de Marthe Bigot.

Ils se rendront compte que c’est une manière excellente de faire sortir du cachot infect, dans lequel, malgré son état de santé précaire, il est maintenu, Cottin, qui n’a pas eu pour le médiastin de Clemenceau tous les égards qu’un « bon patriote » devait avoir pour le « Père la Victoire ».

Le vote en faveur de Marty et de Badina imposera l’amnistie pleine et entière au Gouvernement.

L’Humanité reprend au refrain :

Cependant, Cottin se meurt, Goldsky agonise…

Amnistie ! Amnistie pour tous ! C’est assez souffrir !… C’est pour tous, c’est pour les sauver, c’est pour les rendre à la vie, que demain les électeurs de Charonne, de la Santé, des Enfants-Rouges apporteront dans les urnes les milliers de bulletins libérateurs…

Marty et Badina sont élus. Élus pour tous, déclare Louise Bodin :

Marty et Badina sont élus pour les deux autres emmurés, Goldsky et Cottin, l’un innocent, l’autre cruellement condamné, au mépris de toute égalité dans les sanctions.

Ah ! si Villain avait été condamné à mort, il n’y aurait sans doute pas eu d’inconvénient à ce que Cottin ait subi la même peine.

Vive COTTIN

Dans le Journal du Peuple, qui est bien le seul quotidien qui permet à des voix généreuses et désintéressées de se faire entendre, F. Gouttenoire de Toury, après avoir réprouvé toute violence, fait un parallèle entre l’acquittement des sauvages de Vandelicourt qui brûlèrent vifs un enfant coupable d’avoir porté atteinte à leurs biens, et la condamnation de Cottin.

En appliquant la loi de Lynch à celui qui menaçait leurs récoltes, les bourreaux faisaient un geste typique de défense de la propriété, les bourgeois qui les ont jugés, consciemment ou non, l’ont bien senti et ils ont acquitté.

Cottin, lui, était un malheureux qui, dans un geste vain, à mon sens, prétendait atteindre l’injustice et l’oppression. Quoi qu’on puisse penser de son acte, force est bien de reconnaître qu’il était désintéressé, qu’il n’avait rien à en attendre, pour lui-même.

Quelques jours plus tard, dans le même journal, Han Ryner, écrit :

Mon « Vive Cottin » acclame une générosité, un désintéressement et un courage que j’admire malgré leur erreur extérieure. Vive ce martyr d’une religion qui n’est point la mienne. Mais, plus encore qu’un vivat et une acclamation, mon cri est une protestation. Vive Cottin ! signifie surtout : Ah ! mais non, ne tuez pas Cottin. La lâcheté que vous n’avez pas osée juridiquement, au petit jour, parmi les formalités, et les bavardages qui permirent à Landru, dix minutes avant sa mort, de vous mépriser, ne continuez pas, misérables, à l’exécuter sournoisement dans l’ombre d’une prison.

Qu’on rende à la vie, Cottin et tous ceux qui sont enfermés à cause de la guerre. Ne trouvez-vous pas suffisantes les victimes que vous ne pouvez ressusciter ?

Saluons ces protestations d’hommes qui, sans partager notre idéal, clament leur haine de l’iniquité sociale… et attendons de nouvelles élections qui permettront aux révolutionnaires professionnels une indignation occasionnelle et sans portée pratique.

La Semaine de la Relativité

Les semaines se suivent, nous avons eu la semaine du vin, la semaine sainte, que sais-je ? Avec Einstein, celle de la relativité.

P. Painlevé, fossoyeur illustre, se double d’un mathématicien réputé ; adversaire scientifique des théories d’Einstein, il nous présente leur auteur dans le Petit Parisien, sous cet aspect bien fait pour nous charmer :

Un cerveau d’une imagination géniale, à la fois destructeur et reconstructeur — un regard perdu dans les hauteurs vertigineuses de la méditation — un idéalisme transcendantal qui, dans tous les domaines de la pensée, s’efforce de briser les préjugés, d’abattre les cloisons séparatrices, voilà en quelques traits, les « caractéristiques » d’Einstein.

Après un exposé sommaire de l’œuvre d’Einstein, Painlevé conclut :

Parmi les savants, les uns crient au miracle, d’autres à l’illusion. Les assises de la nouvelle doctrine seront-elles indestructibles ou seront-elles profondément modifiées, ou encore ne sera-t-elle qu’une phase créatrice et féconde de la science moderne, dont les résultats finiront par rentrer dans les cadres classiques. Un avenir prochain nous le dira.

Blasphèmes sur la Science

Toujours à propos du célèbre physicien allemand, Jean Rameau, dans le Gaulois, porte ce jugement sur la science.

La science n’est qu’une mode. Ce qu’elle enseigne ne dure pas. Cela ne repose sur aucun fondement stable, cela ne se couronne d’aucun fronton définitif. Tout ce qu’elle a proclamé un jour est reconnu inexact un autre jour.

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Mais n’ayons pas l’air de croire que toute recherche scientifique est vaine : nous serions des impies. La science est le plus noble des tourments et il serait enfantin de nier ses bienfaits. Ils existent, ils frappent tous les yeux — quoique ses méfaits les frappent aussi. Et, du reste, nous avons, besoin de savoir, même quand nous avons la certitude qu’il est impossible de savoir La curiosité nous agite.

On m’a parlé d’un philosophe grincheux qui regarde la science comme une sorte d’alcool pour les esprits. C’est enivrant, mais dangereux. Et d’après un de ses confrères — celui-ci est probablement fou — la science pourrait bien être un virus subtil dont le Grand Maître de Tout infecte les planètes vieillies qui ont démérité. La science aboutirait à leur destruction. Et si l’on considère quelques merveilles scientifiques : par exemple ces explosifs qui faisaient sauter un coteau hier, qui feront sauter un pays demain, et peut-être un continent après-demain (car nous sommes gens de progrès sans doute ?), on peut se demander si le philosophe est aussi fou que cela.

Non, il n’était pas fou, ce philosophe grincheux : en régime capitaliste et autoritaire, la science est, comme tout du reste, au service des œuvres de mal.

Gênes

34 pays non, 34 gouvernements sont représentés à cette fameuse conférence, qui devait tout reconstruire et qui pourrait bien tout démolir. Comme le fait remarquer Marcel Cachin qui villégiature là-bas en compagnie de deux employés subalternes, il est bien difficile d’être renseigné exactement par la presse qui déforme tout, selon les besoins des causes particulières qu’elle défend :

Il n’est pas aisé de suivre les progrès de la Conférence de Gênes dans le foisonnement de dépêches contradictoires qui parviennent aux agences et aux journaux du monde entier. À chaque heure partent de là-bas, pour les quatre coins de l’univers, les nouvelles les plus sensationnelles, les plus tendancieuses et les plus fausses. À Gênes sont réunis pêle-mêle, depuis une semaine, les représentants de 34 pays qui donnent leurs directives opposées à une armée de 700 journalistes de toutes opinions. Tous tendent à présenter les faits de la manière la plus favorable à leurs intérêts nationaux et à leurs passions de classe.

Et Cachin qui devait être bien renseigné sur les intentions du gouvernement de Moscou, ajoute :

Nos nationalistes français vont répétant que l’Allemagne a partie liée à Gênes avec les bolcheviks. C’est une erreur certaine. La vérité, c’est que l’entourage de Wirth et de Rathenau attend son seul salut d’une collaboration d’avenir avec la Grande-Bretagne.

Le « coup de théâtre »

Tout semblait devoir marcher au gré du capitalisme international, malgré les incertitudes de Barthou et de Tchitchérine, les deux enfants terribles du concile, quand tout à coup, patatras, Russes et Allemands signent un accord sans avoir jugé utile d’en référer au préalable aux autres gouvernements. C’est alors une explosion de colère dans les feuilles patriotardes. Pendant que l’Humanité se réjouit du bon tour fait aux Alliés et du désarroi qui règne dans leur camp, les feuilles dites de grande information annoncent à brève échéance, une guerre contre les « hordes germano-slaves ».

Le Temps, écrit :

Le traité d’avant-hier, conclu pendant cette conférence qui devait consolider la paix, est en réalité un préparatif de guerre. Oui, de guerre…

L’illustre Daudet, dans l’Action française, clame :

La journée d’avant-hier à Gênes, est l’équivalent politique du drame de Sarajevo. Nous voici en juin 1914.

L’Éclair, la Victoire, du sinistre coquin Hervé, l’Écho National, du non moins sinistre Clemenceau hurlent à la mort. Le Matin, lui, pose cette question :

Quand les Alliés vont-ils faire appel au maréchal Foch ?

À quoi l’Œuvre, optimiste, répond : Rassurons notre confrère, les Cosaques ne sont pas encore à cinq étapes de Paris.

Mais n’est-ce pas, comme ce serait des Cosaques « communistes », nous n’avons pas à nous inquiéter !…

Toujours l'Alliance russe

Marcel Berniard, à ce propos, écrit dans le Journal du Peuple :

Pour la paix, pour l’Europe, pour la civilisation en péril, debout pour l’union sacrée des énergies républicaines ! La Russie et l’Allemagne républicaines se sont rapprochées ; faisons, pour la paix, le rapprochement de toutes les démocraties libérées de leurs maîtres dérisoires et malfaisants…

On voit qu’il n’y a pas que les anarchistes pour affirmer que la Révolution russe a sombré, par la faute des bolchevicks, dans la démocratie. Nous voulons espérer que la comédie de Gênes aura du moins cette utilité d’éclairer les obstinés sincères qui persistent encore à voir une corrélation entre le communisme même marxiste et le gouvernement de Moscou.

Bondieuseries

« Très content, très heureux », répond un vieux ratichon à une question posée par un rédacteur du Gaulois :

— Très content, très heureux ! Jamais je n’ai vu, dans mon église, une foule aussi recueillie et aussi empressée, jamais autant de communions !… Et ce n’est que le commencement !

Et brodant sur ce thème, le plumitif continue :

N’avez-vous pas remarqué que l’anticléricalisme n’intéressait vraiment plus ?

L’athéisme est passé de mode, comme les robes à traîne, les robes à taille et les manches-ballons, etc…

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D’où vient cet heureux résultat ?

Est-ce la guerre ?

Est-ce un bienfaisant réveil du vieil esprit français ?

Je réponds : les deux.

Je ne sais pas, si c’est un réveil du vieil « esprit français », mais certainement la guerre y est pour quelque chose. Et puis nous oublions un peu trop la propagande anti-religieuse. Les charlatans en profitent.

Une « vague » de mysticisme

Nous assistons, dit Paul Brulat, à une vague de mysticisme.

Est-ce une des conséquences de la guerre ? On le croirait, à constater les progrès étonnants du spiritisme, qui n’est pas, comme certains adeptes le voudraient, une science, mais une religion et qui, comme toutes les religions, exige la foi. Faire tourner les tables, consulter les esprits qui errent dans l’au-delà, voilà la grande préoccupation à la mode pour ceux qui ont du temps à perdre.

Ainsi ceux qui ne croient pas au mystère de l’incarnation, croient à celui de la réincarnation ! on organise même sur ce sujet, dans des milieux qui se prétendent avancés, des débats publics où des malades exposent sous les apparences les plus raisonnables, les choses les plus folles du monde.

Pauvres cerveaux des hommes de notre triste époque.

Culot bourgeois

Un canard qui ne manque pas de culot, c’est l’Écho National qui reproduit un article de notre camarade Emma Goldmann, article déjà paru dans le New-York World.

L’Écho National publie également tous les jours des photographies de malheureux martyrisés par les membres de la trop fameuse commission extraordinaire russe, la Tché-Ka.

Mais ce que l’Écho National oublie de publier ce sont les photos de tous ceux que la bourgeoisie française fait crever dans les bagnes militaires d’Afrique et d’ailleurs.

Si nous réprouvons les actes d’arbitraire du gouvernement russe nous n’oublions pas dans notre haine et l’autorité, les actes criminels qui se commettent journellement à l’ombre du drapeau tricolore.

Les anarchistes, en combattant la contrainte, sont les seuls qui luttent efficacement pour l’affranchissement humain, et la suppression de tous ces crimes, conséquences inévitables de tout régime autoritaire.

Pierre Mualdès.