Rions un brin

Tchitcherine
samedi 11 décembre 2010
par  Mauricius

J’étais, je vous l’avoue, assez curieux de savoir comment Tchitcherine se présenterait devant les Puissances capitalistes, et surtout dans quel appareil. La question vestimentaire et chapelière n’est pas si superflue qu’il parait à nos camarades anarchistes ; elle a même parfois, tant l’homme se fie aux apparences, une importance capitale. J’ai lu avec indifférence des discours que je connaissais à l’avance, comme je connais à l’avance — et vous aussi, n’est-ce pas ? — les résultats de la conférence de Gênes ; mais je me suis passionné pour le chapeau de Tchitcherine.

Lisons ensemble la prose de Bernard Lecache dans l’Humanité et vous conviendrez qu’il y a là de quoi se réjouir ;

Comme nous persistions à réclamer du guichetier de la gare d’Aquila. qu’il acceptât de nous délivrer trois billets pour Santa-Margarita, l’un de nous, je crois bien que c’est Morizet, s’est exclamé : « Regarde-moi ce tube ».

Ce tube, autrement dit, ce haut de forme, était infiniment plaisant. Brossé à rebrousse poil et roussi, bien plus haut que large, de forme préhistorique, il coiffait un homme maigre, qu’une nuée de policiers entourait en bourdonnant comme des mouches. Ce tube-là : c’était Tchitcherine.

Lecache est généreux, il borne là sa description, mais je suis certain que le tube roussi et à rebrousse-poil de Tchitcherine, devait être accompagné d’un pardessus olive et d’un parapluie caca d’oie. Ainsi les bolchevistes qui portent à l’ordinaire, des blouses pratiques et élégantes, s’ingénient à singer le bourgeois qu’ils ont vomi. Nous avons la triste certitude que, nonobstant quelques variantes, le langage communiste s’évertuera à prendre aussi à Gènes, le vêtement lamentable de la diplomatie d’affaires. Le chapeau de croque-mort de Tchitcherine est un symbole.

Mais nous ne sommes pas ici pour remuer des idées noires, et le chapeau tubulaire du Commissaire du Peuple me remet en mémoire quelques souvenirs personnels que j’ai contés dans mon livre « Au Pays des Soviets », dont les lecteurs de la « Revue Anarchiste » auront ainsi la primeur [1].

« Lors de mon séjour à Moscou j’avais demandé audience à Tchitcherine. Il me fit répondre qu’il me recevrait chez lui, à minuit. Minuit ! Diantre. Était-ce pour perpétrer un crime ou pour danser le cotillon ? Je m’enquis. On me confirma l’heure du rendez vous.

Avec Clément et les deux députés allemands Doemig et Criespien, je me rendis donc à minuit dans cette aile de l’immense hôtel Métropole où s’est logé le Commissariat des Affaires Étrangères.

Tchitcherine représente un des types les plus purs de la vieille noblesse russe : c’est-à-dire que la notion du temps lui est inconnue.

On nous avait raconté sur lui moult histoires. La plus importante pour nous, était son habitude d’oublier systématiquement ses visiteurs et de les laisser moisir lentement dans son antichambre. On faisait des gorges chaudes sur l’aventure arrivée à un délégué autrichien : Tchitcherine l’avait reçu ; mais, appelé brusquement par un message urgent, il s’était excusé : « Je vais dans la salle des radios expédier un télégramme, je reviens de suite ». Le délégué avait patiemment attendu. Il était fort rassuré, car dans la pièce où il se trouvait, pendaient à une patère le chapeau et le pardessus de Tchitcherine. Les heures pourtant passaient, puis la chaleur et la fatigue aidant, le délégué s’endormit, il ne se réveilla que le lendemain matin. Il jeta un coup, d’œil autour de lui : Tchitcherine ne se trouvait pas dans la pièce, mais le chapeau et le pardessus étaient toujours là. Avec une constance méritoire, le communiste autrichien attendit longtemps encore. Vers midi, toutefois, il se décida à s’enquérir. Un employé lui déclara que le commissaire était parti depuis déjà deux heures : « Il vous a sûrement oublié, ajouta l’homme ».

— Mais, s’écria le malheureux délégué, son chapeau et son pardessus sont encore dans la pièce où je me trouvais ! »

— Alors, repartit tranquillement l’employé, habitué aux manières de son chef, c’est que le commissaire a oublié aussi son chapeau et son pardessus. »

Et l’invraisemblable de l’histoire c’est qu’elle était vraie.

Nous n’eûmes pas de tels malheurs : Tchitcherine nous reçut à deux heures du matin…

« … Tchitcherine est un noctambule. C’est aussi un anachorète et un phénomène. Il arrive à son bureau vers sept heures du soir et ne quittera sa table de travail que le lendemain à une ou deux heures de l’après-midi. Quand mange-t-il ? quand dort-il ? Nul ne le sait. Il semble exempt des fonctions vulgaires de la loque humaine. Ses collaborateurs ne cessent pas de le maudire : c’est qu’il s’imagine volontiers que tous les hommes sont bâtis sur son gabarit et que, puisqu’il est capable de travailler toute une nuit en manches de chemise dans une chambre sans feu, par une température de dix degrés au-dessous de zéro, il n’y a aucune raison pour que ses secrétaires aient froid.

La chaleur, la faim et le sommeil sont des nécessités d’ordre inférieur. Tchitcherine se nourrit des rapports de ses agents et se chauffe d’enthousiasme révolutionnaire. »

Son secrétaire Kharakhan se déplace dans une superbe limousine, mais Tchitcherine marche toujours à pied.

Par les froides journées d’octobre, emmitouflé dans une pelisse, les mains vêtues de peau de mouton, je m’engageai, non sans frissonner dans les sombres et glaciaux escaliers de Métropole pour atteindre au bureau de mon ami Pascal. Quelquefois, je rencontrais un monsieur en manches de chemise, la tête nue, mais le cou entouré d’un cache-nez, qui, l’air affairé, des papiers sous les bras, me bousculait copieusement. Parfois je le tançais, non sans humeur. Alors, le monsieur souriait de sa rêverie, me reconnaissait, me tendait la main : « Excusez-moi, camarade, mais je suis horriblement pressé. »

Et il disparaissait à pas menus et précipités dans le méandre des couloirs obscurs. C’était le ministre des Affaires Étrangères de la République des Soviets qui remplissait les devoirs de sa charge.

On pouvait penser qu’un tel original ne serait pas à son aise au milieu des diplomates compassés et protocolaires et qu’il y causerait quelque scandale. Mais en approchant de Rapallo, Tchitcherine a compris qu’il lui serait difficile de garder sa casquette bolcheviste, Il a mis un chapeau haut de forme, à la vérité roussi et à rebrousse poil, mais on ne saurait, du premier coup, s’habiller comme M. de Fouquière et naviguer comme Lloyd George. Le jour, qui ne saurait tarder, où le gouvernement des Soviets sera reconnu par tous les gouvernements capitalistes comme un égal, sinon comme un frère, vous verrez que Tchitcherine s’habillera comme tout le monde, jouera au golf comme Lord Curzon, deviendra fainéant comme Briand, noceur comme Viviani, bête comme Barthou et qu’au bout de quelques conférences, le bolcheviste au couteau entre les dents sera invité à danser la schimmy aux bals de l’Élysée.

Mauricius.

[1 Au Pays des Soviets, neuf mois d’aventures, net : 7 francs, en vente à la librairie sociale.