Mélanges

, par  Julliard (L.) , popularité : 3%

On peut évidemment faire un paysage de fantaisie, et l’intituler : « lever de soleil sur la lune », ou bien : « vision intérieure ». En musique, quantité d’œuvres de valeur ont des titres si singuliers, et ne nous donnent pourtant comme impression rien absolument de ce que ceux-ci semblaient promettre.

« Préludes à l’après-midi d’un faune », « La demoiselle élue », « La cathédrale engloutie », de Debussy, « l’apprenti sorcier », de Dukas, etc., pour n’en citer que quatre qui me tombent sous la plume. Et en littérature donc !

Je me demande au nom de quoi l’on pourrait bien se permettre de condamner une œuvre d’imagination.

Disant ceci, je pense à l’incompréhension et l’intolérance des artistes les uns vis-à-vis des autres lorsque, sous prétexte de « naturel », ils s’excommunient réciproquement, parce que l’art serait ceci, et non cela.

Certes, il y a des fantaisies qui ne relèvent pas de l’imagination (au contraire !) qui ne sont pas le fruit d’une pensée, et qui trahissent même éloquemment l’absence de l’aptitude créatrice. Ce sont là supercheries plus ou moins vulgaires, plus ou moins nulles, et ce ne sont pas celles qui nous occupent.

Mais il ne faudrait pas nier à tout artiste sincère, épris d’inconnu de mieux, ou de simple nouveau (le progrès n’est que du nouveau sans qualité) le droit d’étudier avec effort une façon non habituelle de traduire certaines pensées abstraites ou non, par la forme et la couleur. Et non des pensées seules, mais toutes choses.

En un mot, il nous faut bien reconnaître, pour demeurer, ici comme ailleurs, sans préjugé. Le droit absolu de tout artiste, de tout homme, d’avoir sur l’art certaines théories, si extraordinaires nous parussent-elles, et de les réaliser sur la toile. J’affirme le droit primordial à la théorie ; et ce m’est ici l’occasion de juger cette opinion archi-banale et par conséquent si répandue hélas, que l’on ne cesse de présenter à tout esprit chercheur, à tout original, comme une objection irréfutable, consacrée à ce qu’il paraîtrait, par l’expérience de la vie : « Ceci est bien en théorie, mais faux en pratique ».

Il a fallu l’incommensurable illogisme des cervelles formées dans le mensonge constant, pour accueillir sans rébellion cet énoncé saugrenu. Quelque part, Tolstoï le prit corps-à-corps, et dégonfla le sophisme.

Car, n’est-il pas vrai, vous, sincères et logiques, que la pratique n’est jamais et absolument rien autre que le résultat d’une théorie, bonne ou mauvaise ?

La théorie, c’est l’âme de la pratique, l’on ne peut séparer l’un de l’autre, et, quoiqu’ils en disent, les hommes ne cessent de justifier cette étroite solidarité.

Mais il est certain aussi que les théories fausses font les actes mauvais ou stupides, et c’est la multiplicité de celles-ci, incomplètes, contradictoires, toujours illogiques, et leurs désastreuses mises en pratique qui ont donné quelque corps au préjugé.

La pratique est la pierre de touche de la théorie, ne crions pas si fort que l’art n’a pas besoin de cette dernière, car, sans conteste, il a évolué, évolue et il évoluera. Ses théories sont déjà nombreuses, et l’une d’elles, l’impressionnisme, a eu son pendant de réalisation.

Cessons de nous insurger contre les cérébraux qui nous étourdissent, quelquefois nous charment en faisant, à l’entour de l’art, toute une philosophie (je devrais dire : plusieurs philosophies) qui possède aussi sa métaphysique.

Attendons-les à l’œuvre, que nous examinerons sans parti-pris, avec sympathie même, et si (comme cela se peut fort bien) leurs trouvailles sont heureuses, reconnaissons-le sans leur jeter à la face, l’art grec, et tous les arts trépassés des autres siècles.

Faisons crédit au novateur, faisons effort nous aussi ; mais qu’il nous prouve alors « quelque chose », qui soit un peu (nous ne sommes pas exigeants) une justification partielle de sa théorie.

Arrivés là, nous dirons : bien ! non pas avant.

L. Julliard.