Le Théâtre Confédéral de la Grange-aux-Belles

samedi 11 décembre 2010
par  Colomer (André)

Au théâtre confédéral de la Grange-aux-Belles

L’œuvre est debout. Il est prouvé que les travailleurs peuvent avoir leur théâtre. Ils n’ont pas besoin d’aller au Trocadéro subir les générosités de la République pour découvrir, au bout d’une longue-vue, de lilliputiens personnages de tragédie. Chez eux, dans leur Maison des Syndicats, leurs camarades du spectacle jouent familièrement tout près d’eux. Au milieu d’eux. Quelques toiles teintes sur les murs, des projections colorées, et, par la magie du verbe et la chaleur de l’interprétation, voici que s’évoquent les paysages florentins des « Caprices de Marianne » ou les nuits espagnoles du Barbier de Séville…

Chaque dimanche soir, ce fut l’affluence enthousiaste de tout ce que Paris et ses environs comptent parmi la classe ouvrière, de militants avides de connaître, d’enrichir leur imagination, de cultiver leur esprit, d’affiner leur sensibilité. À l’heure du jeu, aucune salle ne posséda jamais public plus recueilli, plus intelligent, plus vibrant, plus souple à suivre toutes les nuances d’un texte, plus désireux de faire fête à ceux qui leur procuraient la fête.

Cet accueil fraternel du prolétariat parisien doit aller droit au cœur des artistes du Théâtre Confédéral, pour leur apporter, avec la fierté de la belle œuvre qu’ils entreprennent, un tel amour pour leur public de camarades, qu’ils ne puissent plus jamais s’en passer.

Enfin, voici faite la démonstration de la criminalité impardonnable des exploitants actuels de nos grandes scènes. Par l’inauguration triomphale du Théâtre de la Grange-aux-Belles et par le succès incessant des représentations d’œuvres de Molière, de Beaumarchais, de Musset, d’Anatole France, il est prouvé que le prolétariat est digne de spectacles d’art et de pensée. Ainsi se trouvent publiquement cloués au pilori comme empoisonneurs volontaires de la conscience populaire, les capitalistes de l’industrie dramatique. Mais, par ce même fait, nous avons le droit de tirer d’autres conclusions.

D’abord, à constater la merveilleuse aisance avec laquelle l’âme des travailleurs aspire la beauté, tout comme des poumons fatigués d’air vicié absorberaient avidement l’oxygène pur des montagnes, nous voici bien venus pour reprocher à certains artistes, à certains littérateurs leur dédaigneux et desséchant mépris pour le prolétariat, leur froid individualisme, leur intellectualisme sans amour, leur impassibilité ou leur scepticisme. Allons, mes pauvres compagnons misanthropes, désespérés d’orgueil fou, ne jugez pas tous les hommes d’après la foule qui engorge les cinémas et les beuglants ; venez reprendre contact avec le sang bouillonnant d’une humanité forte et jeune, en venant un dimanche soir dans la salle du Théâtre Confédéral. Et vous ne regretterez pas d’être descendus pour quelques heures de votre tour d’ivoire, car vous aurez puisé là le courage de vous faire plus humains et l’espoir de rendre plus belle, c’est-à-dire, plus digne de vos harmonies intérieures, la vie des hommes.

Enfin voici l’expérience faite du syndicalisme suffisant à la bonne marche d’une industrie, sans patron, sans gouvernement. « Comment ferez-vous fonctionner les chemins de fer, les tramways ? etc… » nous demandent souvent les partisans de la dictature. Eh ! bien voilà notre réponse. Sans autorité supérieure, par les seules organisations syndicales, fédérales, confédérales, un Théâtre s’ouvre, joue, prospère. Rien ne manque sans sortir du monde des travailleurs. Les artistes sont des prolétaires, les machinistes sont des prolétaires, les décorateurs et les électriciens sont des prolétaires. Tous les producteurs sont du prolétariat. Et les consommateurs C’est le public, un public prolétarien. Le local ? C’est la Maison des Syndicats.

Restent les auteurs. Jusqu’à présent ni Molière, ni Beaumarchais, ni Musset, ne furent syndiqués. Mais ils étaient bien des nôtres dans leurs temps, ceux-là dont la pensée nous touche encore et dont la vie fut de lutte et de douleurs, comme la nôtre. On commence par les œuvres du passé, au Théâtre Confédéral, afin de créer cette atmosphère d’éternité dans la Révolte et dans l’Art, qui permettra d’entendre, par la suite, les œuvres neuves de nos jeunes camarades du syndicat des auteurs.

Le Théâtre de la Grange-aux-Belles est une des premières affirmations du syndicalisme nouveau : un syndicalisme confiant dans sa force créatrice, faite de l’idéalisme de sa pensée et de l’audace de ses réalisations.

André Colomer.