Simples aperçus

, par  Lapeyre (Édouard) , popularité : 3%

La Libre Pensée. — Cas particulier, sinon exceptionnel, ici nous nous trouvons en présence d’une activité désintéressée, qui ne conduit ni à la fortune ni aux honneurs. Cela ne me met pas plus à l’aise pour tenter une critique, tout amicale que je la veuille : la critique est toujours importune. Celle-ci porte, non pas exclusivement sur des pratiques extérieures, mais encore… comment dirai-je ? sur des habitudes d’esprit, un faible pour d’anciennes manières de penser. Sans plus d’exorde, j’entre en matière. Aussi bien, ne suis-je qu’un écho.

« Les libres penseurs, me fut-il dit un jour : des prêtres, eux aussi ; de même que les autres, ils ont leurs rites, certaine mise en scène, et le discours plein d’onction. Que la mort nous rende aux éléments, tant de cérémonial est-il bien nécessaire ? Au nom d’une morale nouvelle, ils clament contre le vieux culte, et eux-mêmes l’imitent dans ses gestes, mettant ainsi en échec leur rationalisme. Si c’est par respect de coutumes séculaires ou pour ne pas les heurter de front, je hasarde cette réflexion : flatter le peuple n’est pas l’instruire. Détesteraient-ils les propagateurs du mensonge plus encore que le mensonge en lui-même — rivalité de chapelles ? je ne le crois pas pour ma part ; toutefois, on peut s’y tromper. »

Un testament philosophique d’allure moins brève, que j’ai sous les yeux, laisse percer le même sentiment. Je transcris :

« Les idées que je professe au sujet de la conscience me font un devoir : Exclure de mon enterrement toute cérémonie cultuelle, quelles qu’en soient la cause ou le prétexte. Devoir d’honnêteté élémentaire. Il convient de ne se donner jamais pour autre que l’on n’est.

« J’ai exposé la conséquence tout d’abord ; voici maintenant le principe :

« Sa conscience, l’humanité doit la tirer de son propre fonds — et non la faire descendre d’un monde d’êtres imaginaires, produits de la peur, qui dégrade ; la conscience, dans l’homme, est son développement moral. Démeublons le Ciel, nous lui prêtons des attributs, nous l’emplissons de vertus dont nous aurions grand besoin nous-mêmes.

« Secouant le mol oreiller de la foi, la torpeur, les paresses intellectuelles, chacun deviendrait son seul et meilleur guide, et l’ensemble n’y perdrait rien, au contraire. Car le beau, le bien, resteraient la règle, mais observée sans effort, l’un et l’autre ayant passé en nous à l’état d’instinct. Unique changement, nous n’aurions de devoirs qu’envers nous. Sous le rapport de leur application, cela est le plus sûr. Le respect de soi est le meilleur garant d’une bonne conduite.

« Ainsi progresse, s’éclaire la conscience, ainsi se forme la raison. De cela, qui oserait nier les avantages : le charme, la douceur que la Vie gagnerait à cet échange ? Ce que l’on nomme aujourd’hui le bonheur ne donne de ces biens qu’une idée fort éloignée. Intrigues, compétitions, soucis, tracas, préoccupations viles, et des succès et des revers où la droiture subit toujours quelque dommage, voilà le sort que nous fait l’organisation présente — une existence que joies et douleurs enlaidissent également. La joie des uns ayant pour contrepartie la peine des autres, c’est la caractéristique des époques de rapine, de violence, et la nôtre est du nombre… D’aucuns ont de la vie une conception plus haute, aspirent à cette sérénité : Ne plus pactiser avec l’injustice, rester propres, sans nulle souffrance autour de soi dont on se sente directement ou indirectement responsable.

« Ces paroles, ai-je besoin de l’ajouter ? sont prononcées en pleine liberté d’esprit. Quant aux dispositions qui en résultent, elles me paraissent, pour l’instant, superflues ; mais on doit et je veux compter avec l’imprévu.

« Si, donc, le hasard des circonstances ou des facultés faiblissantes (sait-on jamais comment on finira), avaient pour effet, au dernier moment, de démentir la bonne tenue que j’entends garder jusqu’au bout, je supplie mes amis de ne point disputer un cadavre : l’objet n’en vaudrait pas la peine. Mais il se trouvera bien quelqu’un pour suivre le cortège et, sur ma tombe encore ouverte, lire les lignes qui précèdent et la protestation qui va les terminer :

« Si Dieu existait, je le maudirais pour la somme de sottises et de crimes qui pèse sur la terre, après cent siècles et plus de religions, toutes prétendues moralisatrices.

« Impuissance ou complicité ? À quoi bon le rechercher : il n’en conviendrait pas. Le fossoyeur vit de la mort, le médecin de son malade, ceux qui exploitent la crédulité — en la partageant peut-être : les habiles ne a sont pas nécessairement incroyants — ces habiles ne sauraient s’accommoder d’un monde bien portant, d’une humanité saine et forte, maîtresse de sa pensée, bon juge de ses actes ».

Ce cri d’une âme douloureusement impressionnée au spectacle des turpitudes sociales, qui font de l’homme un dangereux voisin pour son semblable, ce compendium de philosophie pacifique et attristé, de philosophie libertaire, il n’est pas un libre penseur digne de ce beau nom qui refusât de les contresigner. Mon exposé, en effet, pécherait par insuffisance si je ne le parachevais de ce trait que réclame l’équité :

Au cours des âges. Politique et Religion, par les excès du fanatisme et de l’intérêt, l’un couvrant l’autre, ont désolé le genre humain ; la Libre Pensée, elle, ne lui coûte pas une larme.

Quel meilleur éloge pourraient ambitionner des hommes de bonne volonté ?

Édouard Lapeyre.