Rions un brin

Une découverte sensationnelle
jeudi 9 décembre 2010
par  Mauricius

Le journal Le Matin encore tout imprégné de l’esprit de M. Raymond Poincaré qui n’est pas un esprit frappeur mais un esprit mobilisateur, le journal Le Matin a tenté de mobiliser l’intelligence de ses lecteurs ce qui était, on en conviendra, une besogne difficile. Il leur a posé une question redoutable : « Quels problèmes a-t-on résolu depuis l’armistice ? »

Les lecteurs du Matin, avec un bel ensemble, ont répondu qu’on n’avait rien résolu du tout. Ces pauvres gens ont sûrement pris la prose de M. Louis Forest pour la quintessence du savoir humain. Nous nous nourrissons, Dieu merci, d’autres aliments.

La dernière séance de l’Académie de médecine, par exemple, était toute remplie des progrès accomplis dans la science de la greffe. Peut-on dire qu’on n’a rien résolu quand une découverte aussi sensationnelle vient apporter à l’humanité neurasthénique et désolée des espoirs aussi mirifiques ?

La greffe qu’il ne faut pas confondre avec LE Greffe, bien connu de notre camarade Pernotte de la B.I.C. consiste à rattacher au corps d’un animal des parties qui en sont détachées. Si, par exemple, cette découverte avait été faite du temps d’Abélard, Héloïse aurait été bien contente.

D’autre fois le greffeur opère la transplantation en incorporant à un animal les parties du corps d’un autre animal.

Le greffeur en un mot est un homme qui repique de la viande.

Il ne faut faire aucune conclusion entre le greffeur et le greffier. Nos amis qui fréquentent les prisons savent que, lorsqu’arrive un convoi de prisonniers, le greffier « sonne à la viande ». Ceci n’a qu’un rapport lointain avec le greffe, encore que les temps futurs verront sans doute des greffeurs spécialement chargés de recoller les têtes des guillotinés ; mais nous n’en sommes malheureusement pas encore là.

La greffe qui donne de si bons résultats dans la culture des betteraves va désormais pouvoir servir à l’amélioration rapide de la race humaine. Avec quelques transplantations savantes, il va devenir impossible de distinguer un ancien forçat d’un honnête marchand de sucre.

L’idée fait d’ailleurs rapidement son chemin. Nombre de gens vitriolés ces temps derniers par les soins d’amoureuses délaissées se sont déjà reconstitués la face en se faisant extraire et transplanter une portion ou une demi portion de la partie postérieure de leur individu. C’est ce qui explique le nombre considérable de figures de fesses que l’on rencontre dans les rues.

Certaines personnalités marquantes ont déjà usé de la greffe humaine.

M. Barthou que l’exiguïté de sa taille a fait surnommer : « Bout de mégot », pour donner plus de prestige à sa nouvelle fonction de vice-président du Conseil, s’est fait greffer une paire d’ergots.

L’honorable Maginot de chez Maxim, par contre, qui craignait qu’on ne le prît pour un manche, s’est fait transplanter le cœur d’un superbe lion d’Abyssinie : cela donnera peut-être à réfléchir à ses détracteurs.

Le président Poincaré s’est contenté d’une peau d’âne ; pour battre le rappel des patriotes à la prochaine mobilisation, il lui suffira ainsi de se battre les flancs.

Daudet est en train de se faire graver sur le front ces mots : « Patriote intégral » afin qu’on ne le prenne pas pour un métèque.

M. Berthelot, dans le but de répondre sans embarras au prochain juge d’instruction, s’est fait greffer un compte courant. Le camarade Pernotte s’est intégré une peau de mandarin et maitre Albert Clemenceau s’est contenté de la peau de Marguliès.

On prête à M. Noulens l’intention de se faire infuser un peu de sang bolchevik : ce pauvre homme qui, jusqu’à ces derniers temps, touchait 6.000 francs par mois pour s’occuper des secours à la Russie, n’en touche plus que 3.000 ; on comprend aisément qu’il y a là de quoi devenir révolutionnaire.

La jeunesse excessive et troublante de Mlle Cécile Sorel est due tout simplement à la greffe des glandes tyroïdales d’une jeune guenon, l’intelligence anormale du général Cherfils à la transplantation des lobes cérébraux d’un veau et la conversion de M. Jonnart à l’infusion d’un peu d’eau spécialement bénite par le pape Pie xi. Tout s’explique et nous pourrions faire les révélations les plus sensationnelles sur des quantités de phénomènes jusqu’alors inexpliqués. Mais, la place nous étant mesurée, nous sommes obligés de nous modérer.

Nous ne pouvons cependant pas passer sous silence la communication même de l’Académie. La preuve la plus convaincante, dit cette docte assemblée, des merveilles de la greffe, nous a été fournie par la présentation du sujet inscrit sous les initiales J.R.M. Cet animal appartient, à n’en pas douter, à la famille des singes platyrrhiniens : il a toutes les caractéristiques du Sagouin : peau rude, poil long, voix aiguë et queue fournie ; sa mentalité est très inférieure et ses mœurs particulièrement répugnantes.

« Pourtant, Messieurs, en greffant à ce sagouin la prostate d’un tigre, on a réussi, non seulement à lui donner une vague apparence humaine mais encore à le faire élire député du Bloc National où, vous pouvez vous en rendre compte, il ne dépare pas la collection. »

« L’autopsie du nommé L… a démontré que les innombrables succès féminins par lesquels il s’est signalé à notre attention et absolument incompréhensibles si l’on considère seulement son âge, sa pauvreté et son physique très moyen, étaient en réalité dus a la greffe des parties du coq que nous appellerons « testiculum generis ». Nous pourrions, Messieurs, multiplier les exemples… »

Les lecteurs de la « Revue Anarchiste » ont parfaitement compris que, sous les initiales précitées, se cachaient nos vieilles connaissances : Landru et Jéroboam Rotschild Mandel. Nous ne multiplierons, nous non plus, les exemples. Nous mettrons simplement nos amis en garde contre certaines méprises auxquelles la greffe humaine a donné lieu.

M. Barrès, par exemple, atteint de cirrhose s’était fait greffer un foie de génisse. Des imbéciles et des gens malveillants ont été dire partout que M. Barrés avait les foies, ce qui constitue une ignoble calomnie.

On ne saurait trop mettre en garde le public contre des méprises de ce genre.

La greffe humaine est la science de l’avenir. Pour peu qu’elle se généralise, on verra des choses étonnantes. Qui sait si, un jour, les foules médusées n’apprendront pas que Henri Bordeaux a du talent, que Marcel Cachin est devenu humoriste, que Maurice Rostand est père d’une famille nombreuse et que Raymond Poincaré, se présente au prix Nobel ?

Il ne faut pourtant pas se monter l’imagination. Toutes les greffes ne réussissent pas ; le plus les greffeurs sont parfois des gaffeurs. Nous avons ainsi connaissance de deux expériences qui ont donné des résultats déplorables ; nous vous les confions sous le sceau du secret en espérant que vous ne les révélerez à personne.

Tout le monde sait que Clemenceau possède un cœur de vache. Sentant l’âge le prendre à la prostate, il voulut léguer une partie de ses moyens à ses fidèles collaborateurs.

Mandel ayant déjà été greffé, on n’aurait pu récidiver sans danger pour sa vie. Restait Tardieu. Clemenceau confia donc au directeur l’« écho National », le secret de ses innombrables succès : « Avoir un cœur de vache, tout est là ; regardez, mon cher, les résultats de la faiblesse d’un Briand et même d’un Raymond.

« Ça fait pitié. Considérez seulement le résultat des dernières élections. Si c’est pas malheureux ! Le gouvernement avait donné tout son appui au nommé Ducomps. Que vouliez vous foutre avec Ducomps ? Non, je vous le demande ? Et prenez garde, mon cher ami, il ne faut pas Badina avec la Santé et il est toujours dangereux que les Charonne d’électeurs élisent des Marty… res.

« Croyez moi, si vous voulez devenir réellement mon successeur, faites vous greffer un cœur de vache ! »

Tardieu convaincu s’en fut immédiatement dans une clinique ad hoc où il fut étonné de trouver Alexandre Millerand.

Celui-ci, complètement affolé par l’histoire de la Banque Industrielle de Chine et par la prochaine conférence de Gênes, avait décidé, pour sortir de cette situation périlleuse, de se faire greffer une cervelle d’aigle.

Nous ignorons complètement comment le malheur a pu se faire. Manquait-on d’animaux de cette espèce ? Est-ce l’ignorance du gardien du Jardin des Plantes ? Est-ce un sabotage de la nouvelle C.G.T.U.? Tout ce qu’on sait c’est qu’on a greffé à M. Tardieu le cœur d’un veau en bas âge, de sorte que le malheureux député pleure toute la journée lamentablement, et qu’au lieu d’une cervelle d’aigle, on a transplanté à Alexandre Millerand un cerveau de Faucon. La Société du Bloc National est dans la désolation ; une enquête est ouverte et a été confiée à M. Bonin.

Mauricius.