Les sports du militant

, par  Faure (Sébastien) , popularité : 4%

1. — Nécessité et définition de ces sports

Le « Militant » est un sportif : il a le devoir de s’entraîner méthodiquement aux exercices dont la pratique quotidienne est l’incessante affirmation de son activité.

Militer, c’est lutter, batailler, combattre ; c’est s’exposer à tous les risques qu’implique la mêlée ; c’est porter des coups et en recevoir ; c’est, dan l’âpre et violent corps à corps des idées, des tactiques, des méthodes, opposer sans défaillance principe à principe, doctrine a doctrine, action à action.

Le militant anarchiste, c’est celui qui, après avoir loyalement et consciencieusement cherché la voie dans laquelle il se décide — enfin — à engager ses efforts, poursuit le but qu’il s’est assigné, quelles que soient les résistances et les difficultés ; c’est le propagandiste qui ne se laisse pas plus abattre par l’insuccès ou décourager par les obstacles, que griser par les avantages partiels ou illusionner par les victoires incomplètes ; c’est l’apôtre qui recherche, dans l’incessante bataille, le point où se produisent les heurts les plus violents, afin de s’y jeter avec intrépidité ; c’est l’apôtre qui, dédaignant les succès faciles, se plaît aux chocs les plus rudes et aux rencontres les plus périlleuses ; c’est celui que ne rebutent point les besognes les plus obscures et que n’éloignent point les tâches les plus ingrates ; c’est celui qu’attirent, séduisent et entraînent les travaux les plus durs, les labeurs les plus exigeants.

On conçoit que, s’il en est ainsi — et on ne saurait, je pense, se faire une autre idée du Militant anarchiste — un tel homme doit être vigoureusement trempé, armé solidement et de toutes façons.

Il est évident qu’il doit : d’abord se procurer un arsenal aussi complet que possible d’armes fortement éprouvées ; ensuite, posséder si bien le faisceau de ces armes qu’il soit à même de mettre sans hésitation la main sur celles dont il a besoin sur l’heure ; enfin s’entraîner au maniement adroit et persistant de chacune de ses armes.

Les armes du militant libertaire ce sont les connaissances, documents, précisions, thèses, idées, sur lesquels repose sa doctrine, synthèse de ses convictions ; le propagandiste, en possession de cet arsenal élémentaire et indispensable, doit y introduire soigneusement et y conserver jalousement le groupement normal, la série rationnelle, l’assemblage logique, en un mot l’ordre méthodique sans lequel, confuses et chaotiques, les idées et connaissances perdent une partie de leur force et restent d’une utilisation incertaine, lente et médiocre.

Parvenu à la richesse de documentation qui lui est nécessaire et à la classification qui s’impose pour que l’ordre règne dans l’abondance de ses idées, le militant anarchiste doit se familiariser avec l’usage des connaissances qu’il a acquises et mises en ordre, afin d’en tirer le meilleur parti, au cours des circonstances de milieu, de temps, de faits et de personnes qui constituent l’actualité.

Cette acquisition des connaissances fondamentales, ce classement rationnel des idées acquises, cette utilisation rapide et ordonnée des principes et de la doctrine anarchistes, cet entraînement méthodique à la pratique ferme et persévérante d’une action constamment libertaire, voilà ce que j’appelle les Sports du militant.

II. — Énumération de ces sports

Cet entraînement sportif embrasse successivement et dans l’ordre que voici :

  1. La Pensée ;
  2. L’Écrit ;
  3. La Parole ;
  4. L’Action.

III. — Enchaînement rigoureux de ces sports.

Cet enchaînement procède d’un ordre de choses si indiscutable, qu’il est d’une rigueur qui ne souffre aucune contestation sérieuse.

Pour en acquérir la certitude, il est suffisant d’énoncer ce qui suit :

Le Militant anarchiste doit asseoir toute sa propagande sur le bien fondé de sa doctrine et la solidité de ses convictions.

Cette propagande revêt trois formes : l’écrit, la parole et l’action. Ces trois formes ne sont que la manifestation, par la plume, le discours et l’acte, des idées qu’il possède et des sentiments qui l’animent.

La plus complète unité doit présider à l’ensemble et caractériser la totalité de son effort : écrit, parole, action ne doivent être que l’extériorisation de sa pensée consciente, réfléchie, inébranlable.

Il serait inadmissible qu’il y eût désaccord et même divergence entre sa façon de penser, d’écrire, de parler ou d’agir.

De même que, dans l’Anarchisme tout se tient et concorde, il est nécessaire que, chez le militant, tout : pensée, écrit, parole, action, absolument tout s’enchaîne et concoure au même but.

La pensée est le point de départ ; l’écrit et la parole sont les moyens de transport qui véhiculent la pensée et la conduisent directement au point d’arrivée : l’action.

Penser est à la base ; agir est au sommet ; écrire et parler relient celui-ci à celle-là.

L’écrit et la parole sont l’expression de la pensée ; la pensée, l’écrit et la parole ont pour aboutissant l’action.

On ne peut traduire sous la forme écrite ou parlée que ce qui a été au préalable pensé.

Agir, c’est donner à la pensée sa forme vécue, positive et concrète.

La parole, l’écrit et l’action sont le vêtement qui épouse les lignes de la pensée et, dans le mouvement, en révèle la souplesse et la solidité, la force et la beauté.

Je m’excuse de répéter ainsi, à satiété, la même idée. Je ne mets pas en doute les facultés compréhensives de ceux qui me lisent ; mais j’ai à cœur de projeter sur cette introduction aux exercices sportifs du militant anarchiste une lumière si éclatante, que tous les points de cette entrée en matière en seront abondamment pourvus.

Il est décidé que les Anarchistes fonderont, partout où ce sera possible, des Écoles de Militants, dans lesquelles les camarades se formeront et s’entraîneront à la propagande par l’écrit, la parole et l’action. La « Revue Anarchiste » attache une haute importance à la formation de ces écoles dont elle apprécie la réelle utilité.

Il est désirable, je dis mieux : nécessaire que notre Doctrine, de toutes la plus juste, notre Action, de toutes la plus efficace et notre Idéal, de tous le plus humain et le plus élevé, aient à leur service des penseurs, des écrivains, des orateurs et des hommes d’action.

Ce résultat ne peut être obtenu que par une éducation méthodique et un entraînement rationnel.

J’affirme que dans tout anarchiste, existent, à l’état potentiel, un penseur, un écrivain, un orateur, un homme d’action ; j’entends par là un individu capable de penser fortement, d’écrire correctement, de parler clairement et d’agir énergiquement.

Nos écoles de militants auront pour objet de cultiver ces aptitudes en puissance et d’en couvrir le sol anarchiste.

C’est cette culture que j’appelle, .dans son ensemble : les sports du Militant.

Je m’occuperai, dans le numéro prochain, du sport fondamental : la Pensée.

Sébastien Faure.