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La Lanterne Noire n°4 (décembre 1975)
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Charles Fourier et les détours de l’Utopie
Article mis en ligne le 9 avril 2007

par Bélial
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« L’opium du peuple, dans le monde actuel, n’est peut être pas tant la religion que l’ennui accepté. Un tel monde est à la merci, il faut le savoir, de ceux qui fournissent un semblant d’issue à l’ennui. La vie humaine aspire aux passions et retrouve ses exigences. »
Georges Bataille

« C’est parce que d’autres ont été fous, que nous, nous pouvons ne pas l’être. »
William Blake

Un petit livre [1], dans la ligne de l’Anti-Œdipe, de l’Économie libidinale (Deleuze, Lyotard…) nous présente un « Fourier inéchangeable, inconvenant » [2] rendu à sa singularité dans son époque comme dans la nôtre. C’est-à-dire que Pascal Buckner, dans un style polémique et rieur, qui joue sur les contradictions (utopie/réel, unité/différence…) sort le portrait de Fourier de la galerie obscure des socialistes utopistes et le décharge de cette tâche ingrate de précurseur, en montrant en quoi son œuvre s’oppose radicalement au socialisme en général et à Marx en particulier.

L’intérêt du livre de Bruckner est de nous amener à lire Fourier pour ce qu’il a d’excentrique, d’hétérogène et non pour ce qui le relie, par les artifices de l’idéologie, au socialisme. Il nous offre un Fourier anti-politique et irresponsable, « une pensée dévastatrice mais foncièrement apolitique, basée sur l’oubli inconditionnel des instances de l’État », qui nous attend au coin de nos rêves, de nos espoirs de toujours lointaine révolution, retour du mythe de l’apocalypse, qui nous piège par son délire dans nos contradictions amoureuses.

« L’utopie, c’est bien le plus grand écart, mais à partir de la plus grande proximité… Elle n’est pas une pensée de la rupture mais de la relativisation de l’ordre établi, de sa mise en impouvoir… »

Bruckner oppose avec raison Fourier à Marx, aux socialismes scientifiques et étatiques, dans la mesure où ces idéologies ont voulu s’annexer son œuvre tout en la falsifiant, la censurant (ainsi d’ailleurs que ses disciples directs) ; mais, si la pensée de Fourier est construite en opposition, en rivalité, c’est à celle de Rousseau, au pessimisme, à l’impasse où menait le rousseauïsme. Fourier n’attaque pas directement Rousseau (il peut même lui rendre hommage… pour sa peinture de l’amour), mais toute la pensée égalitariste, moraliste—républicaine et social—étatique de l’époque prend sa source dans les thèses du contrat social (Bakounine, encore plus nettement, dénoncera le Rousseauïsme). La lutte pour l’égalisation autoritaire, la justice républicaine et étatique, s’appuie sur une représentation idéaliste et abstraite du monde, de la structure sociale ; contre les moralistes et les politiciens, Fourier engage la lutte pour le Bonheur, le plaisir, étayée par une intuition des motivations et désirs, du potentiel démesuré, réprimé et inexploré de l’Attraction passionnée.

L’étude de Pascal Bruckner et les œuvres de Fourier lui-même [3], nous entraînent à des réflexions, remises en question (il y a notamment dans le Nouveau Monde Amoureux une sérieuse critique par avance des diverses idées gauchistes de libération spécifique : des femmes, sexuelle, des jeunes, etc. Fourier n’est pas du tout précurseur du Sexpol). Le texte de Bruckner use de Fourier pour déranger, provoquer, dans une joyeuse incohérence calculée. On se rend compte en le lisant combien la pensée « révolutionnaire » est encore imprégnée de morale, du sentiment abstrait de la justice. Sur beaucoup de points Fourier désigne et questionne notre conformisme dans la vie quotidienne, notre idéalisme manichéen en politique : « Ne sacrifiez point le bien présent au bien à venir ; jouissez du moment ; évitez toute association… qui ne contenterait pas vos passions dès l’instant même. » [4] Ne peut-on rapprocher cette proposition de ce qu’écrivait Carlos Semprun Maura : « Ce que je sais c’est que la foi révolutionnaire constitue un succédané de la foi religieuse et je suis athée. Je sais aussi que la lutte pour le pouvoir renforce le Pouvoir. Et que vivre différemment de ce qu’on a envie de vivre — dans le sens plein du mot — selon que l’on croit ou non à la Révolution, relève d’une mentalité et d’une pratique de curés » [5]. C’est sur cette envie de vivre que se fonde le nouveau monde de Fourier. Si la société capitaliste, qu’il appelle la Civilisation, est mauvaise, ce n’est pas parce qu’elle est immorale, injuste, mais parce qu’elle est entrave, engorgement, privation, monotonie… On comprend ce que la critique de la vie quotidienne doit à Fourier.

L’hostilité de l’utopiste à la politique révolutionnaire, sa critique, reprise par Bruckner, de la rupture totale et violente avec le passé est contradictoire et ambiguë ; sauf s’il s’agit de rejeter ceux qui, jacobins ou léninistes, appellent révolution la prise du pouvoir d’État et non sa destruction. Fourier pratique déjà le détournement : il fonde son nouveau monde en ne rejetant rien de ce qui existe en civilisation, mais en le détournant. Il ne pense pas la « métamorphose sociale » en terme de parti, mouvement, organisation politique, ni en terme de lutte des classes, il n’y a pas pour lui de médiation entre la Civilisation et le Nouveau Monde autre que l’acte de l’Utopie même. C’est Déjacque et Cœurderoy [6] qui redéfiniront le projet fouriériste par rapport à la révolution sociale et au prolétariat.

La grande absente de la pensée de Fourier, c’est la question de la violence, de la violence révolutionnaire comme du terrorisme étatique. Il oublie l’État mais aussi la classe ouvrière. Bruckner lui-même détourne l’utopie phalanstérienne et conclut son livre en lui donnant la réalité de la violence révolutionnaire : « car l’Utopie… c’est l’autonomie ouvrière elle même, qui, à travers les grèves sauvages…, récuse de façon incontestable ces machines à représenter l’absence que sont les partis politiques et les syndicats. » Plus d’un siècle avant, Cœurderoy écrivait déjà : « C’est au milieu du bruit des imprimeries et des fabriques, c’est dans le silence des mansardes que se préparent les précurseurs. L’instinct de la conservation a semé la science et la révolte parmi les classes ouvrières. »

Ce que Fourier dit du phalanstère ne peut trouver son sens que dans des formes de luttes directes, rejetant la délégation de pouvoir, la médiation politique ou syndicale, comme les grèves sauvages ; l’écart absolu ne peut éviter d’être compris par le pouvoir comme une insurrection révolutionnaire. Le Nouveau Monde Amoureux ignore et donc nie la Loi. Il faut placer l’Utopie dans la rue, « là où l’émotion peut s’emparer des hommes et les soulever jusqu’au bout sans rencontrer les éternels obstacles qui résultent des vieilles positions politiques à défendre » [7]. Les « Petites Hordes » ne peuvent manquer d’être des hordes sauvages.

S’il y a chez Fourier des absences, des trous, refus de considérer le mouvement ouvrier s’organisant, refus d’imaginer l’inévitable phase de destruction, de révolte, qui accompagne toute transformation sociale réelle, cela s’explique par l’impuissance et le cercle vicieux qu’il a vu dans la Terreur, l’échec final de la révolution française (même s’il a personnellement bien pris les choses : « J’ai été en prison pendant la Terreur et on y était fort gai »), la dictature et les guerres napoléoniennes.

Toute organisation de la révolution a finalement pour but de limiter, en la préparant, cette phase destructive. L’organisation politique révolutionnaire, dans son élaboration léniniste, réduit théoriquement la révolution et le désordre au minimum, à une simple prise du pouvoir central. Si le chantage à la sécurité est le plus sûr argument de conservation du capitalisme, c’est aussi l’argument favori de toutes les formes de jacobinisme, léninisme, de même que son envers, la peur [8].

Fourier et son phalanstère n’est pas si loin des anarchistes qui disent que moyens et fins sont les mêmes, que l’autogestion généralisée, par exemple, est ce que nous voulons et le mode sur lequel nous nous organisons. Contrairement aux idéologies communautaires (on rapproche souvent Fourier des hippies) il ne conçoit la réussite de son système que par sa généralisation complète.

Fourier n’a pas besoin d’analyser « scientifiquement » l’horreur du vieux monde, tout son art est dans la description des délices du nouveau monde, et cet art lui même se doit d’être délicieux, pour l’auteur, comme pour le lecteur. Pour le gastrosophe, l’expérience la plus révolutionnaire est dans la recherche, variée, du plaisir et, comme l’on sait, les plus grands plaisirs sont les jouissances illégales, interdites. C’est pourquoi l’utopie phalanstérienne n’est en rien le portrait d’une société figée, parfaite, mais celui d’une association qui garantit, par la précision même de ses rouages, le maximum de mouvement, de métamorphose, de jouissances inconnues ; tout l’opposé des utopies du capital (socialistes, léninistes comprises).

La violence d’une insurrection révolutionnaire est d’autant plus horrible qu’on tente de la canaliser, de la limiter ; il faut offrir à la révolte des prolétaires le projet fouriériste d’aventure sans limite.

Pour sa tentative, dégageant Fourier des scènes idéologiques de notre époque, marxisme, freudisme… l’ouvrage de Bruckner est à lire. Et aussi parce qu’il est difficile d’entrer de plain-pied dans le monde, et la langue, de Fourier avec les préjugés liés à ces idéologies, avec la rationalité qui est la nôtre et que le capital a formé.

Belial

Notes :

[1« Fourier » par Pascal Bruckner, Éditions du Seuil, collection écrivains de toujours.

[2Toutes les citations sont extraites du livre de Pascal Bruckner.

[3Œuvres Complètes chez Anthropos, dont le Nouveau Monde Amoureux, inédit jusqu’alors. L’édition du Nouveau Monde Industriel et Sociétaire est plus complète chez Flammarion.

[4Fourier « Avis aux civilisés relativement à la prochaine métamorphose sociale ».

[5« Les révolutions mortes et les autres », Interrogations, no 2.

[6Des choix de textes de ces deux anarchistes ont été édités par Champ Libre : Joseph Déjacque « À bas les chefs ! », Ernest Cœurderoy « Pour la révolution ».

[7Georges Bataille « Front populaire dans la rue ».

[8Voir comment les léninistes justifient leur organisation de Service d’Ordre dans les manifestations, garantissant la bonne dispersion finale, le non affrontement, entretenant la peur des « provocateurs »…

P.S. :

Et si vous pensez que l’entendement et la civilisation sont à refaire, et que cela peut être aussi clairement dit par les paroles et les émotions d’un « fou », d’un « en dehors », que par les écrits d’un théoricien révolutionnaire, allez voir « L’énigme de Kaspar Hauser », la plus profonde étude antiphilosophique de l’année.


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