Les martyrs de Chicago

samedi 24 juillet 2010
par  Oswald (L.-C.)

Albert Parsons et ses compagnons


Vers 1880 paraissait à Chicago un vaillant journal hebdomadaire, rédigé dans la langue et le style libertaire de Jefferson. Il était l’organe d’un syndicat d’ouvriers de l’imprimerie, affilié à l’ordre des Knights of Labor — les chevaliers du travail — et son rédacteur en chef, Albert Richard Parsons, était lui-même un membre de cette organisation ouvrière.

Les Knights of Labor, bien qu’ayant un caractère quelque peu franc-maçonnique, furent néanmoins, sur le sol de la grande Amérique, les vrais précurseurs du syndicalisme tel que nous l’entendons de nos jours en France. Leur propagande, abandonnée peu après les pendaisons du 11 novembre 1887, fut reprise plus tard par les Travailleurs Industriels du Monde (les I.W.W.).

Parsons fut une figure incomparable dans les annales du prolétariat organisé. Issu d’une des plus anciennes familles de la Nouvelle Angleterre, il fut d’abord journaliste et s’acquit, dans cette profession, une belle réputation.

Doué d’une grande facilité de parole, il ne tarde pas à devenir un orateur très éloquent. Son apparence très sympathique, son intelligence alerte et vive, son savoir profond acquièrent bientôt une grande estime parmi la bourgeoisie bien pensante. Il a donc devant lui un avenir brillant ; ses débuts dans la politique sont des plus encourageants, il arrive facilement aux fonctions très estimées de secrétaire d’État, dans le cabinet d’un gouverneur. Mais les revendications des exploités ne devaient pas tarder à trouver en lui un de leurs plus chaleureux et dévoués défenseurs.

« C’est pour nous un jour heureux, déclare un des chefs des Knights of Labor, que d’avoir l’honneur de recevoir dans le sein de notre organisation un homme de la valeur de Richard Albert Parsons. » En cette occurrence, le nouveau chevalier prononça un grand discours. Déjà il est internationaliste, son syndicalisme est celui de Bakounine, son socialisme est celui de Pierre Kropothine ; il ne peut plus séparer le syndicalisme du socialisme et de l’anarchie-communiste. Pour bien préciser sa pensée, il s’affirme socialiste-anarchiste-communiste, car ces trois mots sont nécessaires pour évitez toute équivoque, d’abord avec le marxisme, qui ne rêve que l’enrégimentation, l’encasernement du prolétariat, marchant comme un mannequin docile au pas de l’oie, sous la menace constante des chefs de file, armés de la schlague, signe caractéristique de leurs fonctions marxistes, et d’autre part avec l’anarchie individualiste, préconisant la propriété privée et son corollaire, l’exploitation de l’homme par l’homme.

Devenu rédacteur en chef de The Alarm, Parsons, sans être jamais démenti, parle et écrit au nom des Knights. of Labor. Il précise son attitude : Les organisations ouvrières doivent être des centrés d’éducation révolutionnaire. Chaque militant doit voir dans les grèves des escarmouches, préludes de la grande guerre, la Révolution sociale. Le but du syndicalisme est d’arriver à la transformation de la société en faisant de la propriété privée la propriété de tous : la terre, non pas aux paysans, mais à la communauté tout entière ; les ateliers et les usines non pas aux seuls artisans et ouvriers, mais à tous, pour les bénéfices et le profit de tous. Ici il convient de citer cette définition de Jefferson : « La terre appartient par usufruit à tous les vivants. » Dire que la terre doit appartenir aux. paysans, c’est que l’on est prêt à reconstituer une nouvelle aristocratie agraire.

Puisque la Constitution des États-Unis reconnaissait alors le droit au peuple de se tenir constamment armé pour maintenir son indépendance et se protéger contre toute action tyrannique de la part des gouvernants, Parsons recommande aux Knights of Labor de s’armer et d’apprendre le maniement du fusil pour savoir s’en servir en cas de nécessité. C’est ainsi que l’on vit dans une ville de l’Ouest 50.000 ouvriers défiler dans les rues le fusil sur l’épaule. La ploutocratie eut peur, elle fit amender la Constitution de telle sorte que ce droit fondamental de la démocratie américaine fut traité comme un vulgaire chiffon de papier.

Ce qui fait la force d’un tel militant et lui permet d’affronter toute la meute des chiens couchants des journalistes de la grande presse, ainsi que la clameur des prêtres et des pédagogues à la solde de la haute finance, c’est que ses idées et ses affirmations sont basées sur un principe révolutionnaire essentiellement américain, dont Jefferson fut l’un des principaux progéniteurs.

Comme revendications immédiates, The Alarm réclame la journée de huit heures, des salaires plus en rapport avec le développement du machinisme et de la vie industrielle. De ces revendications Parsons est l’âme la plus consciente, la plus dévouée et la plus agissante.

* * * * *


Dans le cours du mois d’avril 1886, des grèves ont lieu à Chicago. Des grévistes manifestant devant les usines de machines agricoles, Mac Cormich, sont roués à coup de gourdin, sabrés et fusillés par la police et les mercenaires de l’agence Pinkerton. Aussitôt une protestation énergique et véhémente est lancée par les camarades du journal de langue allemande Freie Arbeiter Zeitung, le journal des travailleurs libres, qui convoque en même temps une grande réunion en plein air, pour le 1er mai, sur la place de Haymarket. Ces camarades n’appartiennent pas aux Knights of Labor, c’est peut-être là une des raisons pour laquelle il n’existe pas de rapports intimes entre ce groupe et la rédaction de The Alarm. Ces militants se sont rencontrés dans de grandes réunions internationales, où chacun a parlé dans sa propre langue, puis après a repris son activité dans son cercle respectif, sans jamais plus se fréquenter.

Parsons ne faisait donc point partie du Comité d’organisation de la réunion d’Haymarket ; cependant il décida, en compagnie de sa compagne, Lucy Parsons, de se rendre en ce lieu comme simple spectateur ; il s’y dirigeait lorsqu’il apprit qu’une bombe, lancée par une main restée jusqu’à ce jour inconnue [1], avait soudainement fait explosion au moment où, contre les ordres donnés par le maire, la police se préparait à charger brutalement la foule des spectateurs. Plusieurs policiers furent tués et d’autres blessés. La répression ne se fit pas attendre ; les organisateurs de la réunion et les signataires de la protestation contre le massacre des grévistes de l’usine Mac Cormich furent arrêtés. Les camarades Spies, Ling, Fisher, Fielden, Schwab et Neebs furent traduits devant la Cour d’assises. Parsons ne fut pas inquiété, du moins juridiquement.

Cependant, la presse, après avoir hurlé contre les auteurs présumés de l’attentat du 1er mai ces « lâches anarchistes venus des pays étrangers, car seuls des étrangers peuvent être anarchistes », s’était retournée contre le rédacteur en chef de The Alarm, et à grands cris elle réclame son arrestation et sa mise en accusation ; mais il n’était pas dans le programme de la ploutocratie de le poursuivre. D’abord elle ne voulait point reconnaître au syndicalisme, au socialisme et à l’anarchie leur caractère vraiment américain ; puis elle savait que la bourgeoisie bien pensante n’avait jamais renié complètement Parsons, qu’elle admirait plus qu’elle le détestait, et qu’au moment du danger elle saurait le protéger, dans l’espoir de le ramener à elle.

Parsons, libre, connaissant la fragilité de l’accusation portée contre les camarades du Freie Arbeiter Zeitung, résolut de les sauver en venant crânement prendre place à côté d’eux. Les avocats de la défense lui avaient fait remarquer tout le danger que pouvait avoir pour lui-même une telle conduite, mais il ne voulut écouter que la voix du cœur et de sa conscience. Au milieu des débats du procès, il fit soudainement son apparition en disant aux juges : « C’est moi, Albert-Richard Parsons, membre des Knights of Labor, socialiste et anarchiste communiste, rédacteur en chef de The Alarm. La police me cherche, pourtant je ne me suis jamais caché. Je n’ai pas peur, je suis innocent, comme le sont d’ailleurs tous les accusés ici présents ; avec eux je périrai ou je sortirai libre. »

Cette belle attitude produisit une impression profonde parmi le peuple ; la bourgeoisie, celle dont nous avons déjà parlé, se montra résolue à sauver l’anarchiste américain. Par contre, la ploutocratie par le canal de sa presse à grand tirage, et capable de toutes les infamies, manifesta un profond sentiment de dépit pour toute la sympathie qui s’était créée autour de la personne du rédacteur en chef de The Alarm ; elle résolut de prendre sa revanche, la chose lui fut d’autant plus facile que dans les Knights of Labor une sourde conspiration était ourdie contre Parsons. La presse reptilienne insinua, élabora des légendes, colporta des rumeurs de sources policières et, finalement, elle se fit menaçante ; elle réclama la pendaison de tous les accusés.

Le juge Gary, instrument servile de la ploutocratie, était résolu à arracher au jury un verdict général de mort ; Parsons et ses camarades le comprirent tout de suite. Les avocats de la défense également comprirent qu’il leur serait difficile d’obtenir un verdict impartial ; les jurés avaient été triés sur le volet et il était inutile d’avoir recours aux récusations, d’ailleurs, ils ne purent obtenir de Gary aucune récusation de droit. Ce magistrat durant tous les débats, ne cacha jamais sa haine, ni sa partialité. Néanmoins, les défenseurs surent être à la hauteur de leur tâche ; le chef de la défense sut personnifier en lui la cause des accusés, il fut remarquable comme avocat et admirable comme homme.

Parsons durant trois jours plaida sa cause et celle de ses compagnons, il atteignit les plus hauts sommets de l’éloquence ; il revendiqua le droit d’être syndicaliste, socialiste et anarchiste communiste ; il revendiqua la responsabilité de tous ses écrits publiés par The Alarm. Pour justifier ses idées révolutionnaires, il fit un cours d’histoire : la République américaine avait été le fruit d’un puissant mouvement révolutionnaire qui visait le bonheur et la liberté pour tous. Ses fondateurs comprenant l’imperfection de leur œuvre et craignant une réaction furent assez sages pour vouloir conserver l’esprit de révolte parmi le Peuple ; ce peuple, ils le voulurent constamment armé pour être toujours prêt à défendre les libertés déjà acquises et également pour en acquérir de nouvelles.

Auguste Spies fut, lui aussi très éloquent et particulièrement satirique. Les autres camarades ne furent pas moins énergiques dans leur attitude devant leurs juges ; tout en niant toute participation au crime de la bombe lancée le 1er mai 1886, ils revendiquèrent leurs droits comme socialistes et anarchistes. Ceux qui n’étaient point syndiqués affirmèrent leur participation dans le mouvement pour l’obtention de la journée de huit heures pour tous les prolétaires.

Le moment est arrivé où le jury se retire dans sa salle des délibérations. Les jurés sont indécis, un bon nombre est même prêt à un verdict négatif. N’oublions pas qu’en Amérique un verdict, ne peut être rendu qu’à l’unanimité, une voix dissidente rend nulle toute décision. Le juge Gary qui veut, contre tout et malgré tout, prononcer des condamnations à mort, rentre dans la salle des délibérations et crie aux jurés que l’opinion publique demande la pendaison pour tous les accusés, et qu’elle ne permettra jamais un acquittement. Le jury se laisse convaincre et donne encore satisfaction au sinistre magistrat que devait flétrir plus tard le courageux et généreux gouverneur Algelt. En conséquence Parsons, Spies, Ling, Fisher, Feilden sont condamnés à mort, et Schwab et Neebs à vingt ans de prison.

* * * * *


Peu après ces condamnations iniques et barbares, le Congrès annuel des Knights of Labor se réunissait à Cincinorat ; des délégués y proposèrent une motion en faveur de Parsons.

Powderly, le grand maître de l’ordre, qui présidait se lève, il prononce un discours des plus venimeux contre le militant en faveur de qui l’Assemblée est décidée de se solidariser ; les délégués lui résistent, l’ex-rédacteur en chef de The Alarm jouit de l’estime générale parmi les travailleurs organisés. Alors ce président qui n’est autre qu’un traître au service de la ploutocratie, sentant que l’autorité va lui manquer pour faire opposition à la motion en faveur de Parsons, déclare que si l’Assemblée insiste dans sa proposition, lui, Powderly, sera obligé de parler et de tout dire, et il donne à comprendre qu’il sait beaucoup lorsque en réalité il ne sait rien. Par ce coup d’audace jésuitique, le traître obtint ce qu’il désirait : le désistement du Congrès dans la proposition d’intervention en faveur de Parsons. Ainsi le verdict inqualifiable de la Cour d’assises de Chicago était ratifié par une organisation ouvrière forte de deux millions de membres et qui a laissé derrière elle un passé révolutionnaire.

Malgré, tous les efforts qui furent faits par une élite de la bourgeoisie et des groupements ouvriers indépendants, le 11 novembre 1887, au moment du lever du soleil, la trappe fatale s’ouvrait sous les pieds de Parsons, de Spies, de Fielden et Fischer. Quant à Ling, narguant ses bourreaux, il s’était fait sauter la tête avec une cartouche de dynamite.

Quelques années plus tard, en 1894, le gouverneur de l’Illinois, Algelt graciant les survivants de la tragédie de Chicago, Neebs et Schwab, proclamait l’innocence des anarchistes pendus le 11 novembre 1887 et stigmatisait le juge Gary et toute la presse infâme, auteurs de ces horribles pendaisons, avec toute l’énergie et la conviction d’un justicier et d’un vengeur, conscient de la noblesse de sa mission.

L.C. Oswald


[1C’est une erreur, l’auteur fut, par la suite, nommé. C’était le capitaine de police qui dirigeait les opérations contre la réunion, ou sur ses ordres. N.D.L.R.