La production agricole

vendredi 23 juillet 2010
par  Pierrot (Marc)

Le socialisme moderne est né avec le régime des manufactures et s’est développé avec le machinisme. Il est l’idéal des aspirations des ouvriers enfermés et exploités dans les usines. Il s’est donc peu occupé des questions agricoles et des revendications paysannes [1]. Tout au plus le syndicalisme a-t-il touché les bûcherons, les ouvriers maraîchers, les domestiques de ferme.

Les social-démocrates n’envisagent le salut des paysans que lorsque ceux-ci auront été expropriés par la grande propriété. Même le mir russe (propriété communale) doit, selon eux, disparaître suivant « les lois du marxisme » pour faire place au capitalisme, à qui succédera l’organisation socialiste. Aussi les bolcheviki ont-ils eu tôt fait de résoudre la question agraire ; ils ont dit aux paysans de reprendre les terres des seigneurs ; mais cette reprise s’est faite à titre individuel, et ainsi des paysans aisés ont pu accaparer des terres à leur profit, comme l’avaient fait en France, au moment de la Révolution, les accapareurs de biens nationaux. Les socialistes révolutionnaires russes, dont c’était vraiment le programme, avaient eu l’ambition d’organiser la propriété socialiste paysanne ; mais voulant trop bien faire et assurer cette organisation par des formes légales, ils ont lassé la patience des moujiks et n’ont pas abouti à temps.

Tâchons, si c’est possible, de nous débarrasser des doctrines à priori et d’observer la réalité. Nous essayerons ensuite d’envisager telle ou telle transformation.

En France, dans la plupart des régions, le régime de la petite propriété prédomine. Autrement dit, les paysans possèdent presque tous quelques champs ; et souvent cette propriété suffit à les faire vivre ; les plus pauvres sont cependant obligés, pour joindre les deux bouts, d’aller faire des journées chez les gros propriétaires.

Dans les endroits où existe la grande propriété, il faut distinguer celle qui est composée de moyens domaines, cultivés par de petits fermiers ou par des métayers qui travaillent avec leur famille, et celle qui forme de grands domaines où l’on pratique la culture extensive.

Dans le premier cas il n’y a aucune raison pour que subsiste ce régime parasitaire ; et la terre doit revenir à ceux qui la cultivent. L’exploitation usuraire des fermiers généraux aux dépens des métayers, telle qu’elle existe dans certains départements, est vraiment intolérable.

Dans le second cas, exproprier les propriétaires au profit des gros fermiers, souvent plus riches qu’eux, serait, au point de vue socialiste, une solution illusoire. Il semble qu’une association. de travailleurs et de techniciens agricoles serait nécessaire pour assurer la culture des grands domaines.

Il n’en reste pas moins qu’en général, c’est le régime de la petite propriété qui domine. Les cultivateurs vivent indépendants, et jusqu’à présent n’ont aucune raison d’aspirer à une organisation socialiste.

Et cependant les temps ont changé. La technique agricole a progressé. On utilise des engrais, on emploie des machines. Le paysan est amené à acheter et à vendre. Des syndicats ont été créés pour des achats en commun ; mais ce sont d’ordinaire des syndicats départementaux qui servent surtout aux gros propriétaires ; le petit cultivateur n’a aucune part à la vie de ce syndicat, et ses rapports avec lui ressemblent à ceux qu’il peut avoir avec une administration officielle. Je parlerai plus loin des syndicats de vente ; ils sont peu nombreux et pour la plupart à l’état embryonnaire.

Il est impossible que la culture reste au stade actuel. Elle devra s’industrialiser. Les cultivateurs seront obligés de se grouper en associations. Ainsi ils réaliseront (et ils peuvent réaliser dès maintenant sans révolution) une organisation plus ou moins socialiste. S’ils ne le font pas, les industriels agricoles finiront soit par les exproprier peu à peu, soit par les tenir en servage — ce qui laisse envisager dans un avenir lointain, un mouvement social d’émancipation.

J’ai mis mes conclusions avant mon étude. Le point intéressant, en effet, est l’avenir prochain d’une ère prospère d’industrialisation agricole.

En quoi consiste-t-elle ? Quelles sont les, conditions qui permettent de prévoir cette évolution économique ?

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Demandez à un paysan de quelles cultures il s’occupe. Il répondra qu’il fait un peu de tout. J’ai interrogé pendant ces trois dernières années quelques milliers de petits et moyens cultivateurs, la plupart propriétaires, quelques uns fermiers ou métayers. Telle est la réponse que j’ai eue, sauf rarissimes exceptions.

De fait, l’ambition du paysan est de vivre indépendant, sans rien demander à personne, sans rien acheter, autrement dit, de se suffire à lui-même. Peut-être pense-t-il ainsi arriver à acquérir davantage. Mais la conséquence est qu’il a peu à vendre.

Il ne se demande pas si la peine qu’il se donne à gratter la terre est proportionnée au résultat obtenu. Ainsi, très souvent ; il ignore les quantités qu’il récolte par unité de surface ; il ne fait pas ce calcul, il produit pour lui, pour sa consommation. Il n’a pas l’idée de comparer le rendement de ses champs avec ce qu’on obtient ailleurs. Un paysan de la Lozère qui récolte 7 à 8 quintaux métriques de blé à l’hectare ne sait pas que dans les Flandres la moisson donne jusqu’à 30 quintaux. Dans tout le Centre, 18 quintaux sont considérés comme un excellent rendement ; la moyenne en France est de 13 quintaux ; en Allemagne, où le climat et la terre sont en général plus ingrats, elle est de 22.

Un paysan d’Auvergne s’estime heureux de ramasser 10.000 kilos de pommes de terre à l’hectare. La moyenne en France est de 8.000 kilos, ce qui veut dire qu’il y a des champs qui rapportent sensiblement moins que cette quantité. Il ne sait pas que dans le Nord la récolte atteint 20.000 kilos.

Il existe toujours dans la vallée de la basse Seine des vignobles qui produisent péniblement un peu de verjus. Longtemps il y en eut tout près de Paris, et le vin aigrelet de Suresnes avait une renommée locale. J’ai vu en Auvergne, sur des hauteurs froides et mal exposées, des vignes souffreteuses et d’un rendement sans rapport avec le travail dépensé.

Ces exemples ne sont donnés ici que pour montrer que le cultivateur a tout intérêt, soit pour épargner sa peine, soit pour gagner de l’argent, à abandonner les cultures qui ne sont pas rémunératrices pour ne garder que celles qui sont adaptées à la nature du sol et au climat.

Nous ne sommes plus au temps où, faute de moyens de communication, les hommes étaient isolés les uns des antres. Chaque commune devait trouver sur son territoire les produits nécessaires à sa consommation. Chaque cultivateur avait son clos de vigne et sa chènevière. Mais le progrès technique n’a pas encore fait disparaître les vestiges du passé.

J’ai encore vu en Serbie les femmes filer à la quenouille la laine de leurs moutons, ou tisser à la maison la toile nécessaire au ménage.

Mais pourquoi aller si loin ? J’ai revu la quenouille dans le Forez ; et il y a en Bretagne des tisserands travaillant sur des métiers à main. Le métier de sabotier subsiste partout, alors que déjà les machines fabriquent les sabots à la grosse. Dans presque toutes les provinces françaises on trouve encore des fermières qui cuisent leur pain. La plupart font elles-mêmes leur beurre, et un beurre de qualité médiocre, et font aussi leur fromage.

La caractéristique de la campagne est le manque de spécialisation. Donc deux conséquences : dépense énorme de temps de travail (ce qui revient à dire perte de temps ou surmenage) et produits de qualité inférieure. Il est vrai qu’à ce stade primitif de production, la falsification est assez souvent ignorée.

Si la division du travail est lente à s’établir quand il s’agit de transformer les produits du sol, combien lente aussi est la spécialisation des cultures. Le paysan reste attaché à la routine du passé. Qui dira l’influence des habitudes sur les phénomènes sociaux ?

Pourtant, depuis que les communications se sont multipliées entre les différentes régions du globe, depuis qu’elles sont devenues faciles, rapides et habituelles, des transformations ont déjà apparu.

Au nord de la Loire les vignobles disparaissent peu à peu, sauf les crus de grande réputation ; je parlerai plus loin de l’importance de la qualité pour le commerce agricole. Pour les huiles, la culture du colza et celle du pavot (œillette) sont abandonnées en beaucoup d’endroits à cause de l’importation des arachides venant des côtes de Guinée ; les oliveraies elles-mêmes subissent une crise ; pourtant une partie subsistera pour la consommation de luxe. La surface plantée en chanvre a considérablement diminué devant la concurrence du coton dans la fabrication des tissus de toile. Le nombre des ruches a fortement baissé au fur et à mesure que se développait l’industrie sucrière. L’élevage du mouton s’est restreint, parce que les laines d’Australie ont réduit dans une forte proportion le bénéfice venant de la tonte, etc.

D’autre causes ont accéléré dans certaines régions la spécialisation culturale. Là où existe la grande propriété, une adaptation plus rapide s’est faite, grâce aux moyens financiers dont disposent les propriétaires et aux connaissances techniques des exploitants. Depuis le Soissonnais jusqu’aux Flandres la culture extensive a pu être, pratiquée selon les procédés modernes ; la culture de la betterave avec son annexe, l’industrie sucrière, a pu soutenir la concurrence contre la production allemande. Dans le Nivernais l’élève du bétail de boucherie a transformé le pays en un immense pâturage coupé de bois.

Mais ce que j’ai dit et ce que je dirai plus loin s’applique spécialement aux cultivateurs de petits et moyens domaines. Or, ils sont les plus nombreux en France.

Enfin la nature du sol et le climat ont, malgré tout, entraîné une spécialisation plus ou moins marquée. Dans le midi de la France cette spécialisation s’est faite dans le sens de la culture de la vigne. D’autres régions, comme les montagnes, ont imposé le régime des forêts et des pâturages.

Il n’en est pas moins vrai que la spécialisation agricole en France est très retardataire. Mais qu’on imagine pas que j’entends la spécialisation en agriculture comme dans l’industrie, c’est-à-dire poussée à l’extrême ; ce serait assurément impossible ; les régions cultivées ont besoin d’une certaine variété.

D’abord la nécessité de l’assolement s’impose. On ne peut pas cultiver la même plante indéfiniment sur le même terrain, sans que le rendement diminue, même en apportant chaque année à la terre tous les engrais désirables. Même là où l’on cultive en grand la betterave à sucre, l’alternance se fait avec les céréales et les pommes de terre. La supériorité du rendement en sucre obtenu en Allemagne sur celui obtenu en France est attribué, en dehors du choix des semences, à un meilleur assolement.

Les plantes vivaces aussi doivent être changées au bout d’un certain temps (fraisiers, asperges, etc.) Les truffières s’épuisent au bout d’une période qui va de 25 à 28 ans. Il est possible que les essences forestières se modifient d’elles-mêmes ; là où des noms géographiques indiquent que telle ou telle espèce d’arbre existait autrefois, il arrive qu’il n’y en a plus aucun exemplaire aujourd’hui. La culture du cotonnier a été presque partout abandonnée dans la région sud-est des États-Unis, à cause du fléchissement des récoltes ; elle a été reportée plus à l’ouest.

La vigne, en beaucoup d’endroits, paraît diminuer de vitalité, sans doute par suite de la persistance de sa culture pendant des siècles sur les mêmes terrains, malgré des fumures consciencieusement apportées. Le prolongement des racines à des distances extraordinaires a pu pendant longtemps pallier à l’épuisement du terrain ; mais ce privilège a des limites.

D’autres raisons s’ajoutent à la nécessité de l’assolement : par exemple de pouvoir faire succéder les façons de culture et plus tard d’échelonner les travaux de récolte. Avec une culture uniforme tout doit se faire à la fois ; et la main-d’œuvre, malgré l’aide des machines, peut se trouver insuffisante ou coûter extrêmement cher.

Toutefois la variété des assolements peut se limiter et rentrer dans le cadre de deux ou trois spécialisations. Les grandes plaines sont propres à une culture extensive où seront prédominantes soit les céréales, soit les betteraves à sucre, soit les plantes textiles, etc. Les cultures en alternance servent à la nourriture du bétail, ou bien constituent une autre spécialisation. Elles n’en sont pas moins une forme de culture extensive où les mêmes procédés sont employés. Il n’y a aucun avantage à cultiver en petit du blé ou de l’avoine par exemple. Et pourtant j’ai vu assez souvent, aux environs de Clermont-Ferrand, de petits champs travaillés à la bêche, comme j’ai vu dans le Périgord et en Bretagne la moisson faite à la faucille, sans que la céréale eût versé. Que de temps perdu !

On imagine la main-d’œuvre énorme dont il faut disposer pour travailler dans ces conditions et on comprend qu’on se plaigne que l’agriculture manque de bras.

Celle-ci s’est cependant développée aux États-Unis à une époque où la main-d’œuvre agricole était là-bas extrêmement rare et par conséquent assez chère. Ces conditions ont déterminé la naissance du machinisme agricole et ont permis le développement et la prospérité de la production rurale. C’est aux États-Unis. également qu’on a commencé, assez récemment, les essais de labour mécanique avec des tracteurs à essence. Il a fallu la guerre pour que ces mêmes essais fussent tentés en France. Encore ici serait-il sans doute plus avantageux, dans les plaines peu éloignées des forces hydrauliques, de tenter le labourage électrique, c’est-à-dire le labour au moyen de treuils mus par l’électricité, ce qui évite le plombage du sol.

La culture extensive parait devoir être l’apanage des pays de grandes plaines, comme la Russie du sud l’Ukraine, la Roumanie, la Hongrie, certaines régions des États-Unis, du Canada, de l’Argentine, etc. Elle est peu applicable en France, où d’ailleurs le morcellement de la propriété s’oppose à la culture en grand avec un machinisme approprié, à moins que les petits propriétaires n’arrivent à s’associer pour cultiver et exploiter en commun, et aussi pour faire l’achat coûteux d’un outillage perfectionné.

M. Pierrot

(à suivre.)


[1Le socialisme industriel n’a non plus rien de commun avec les tentatives faites pour créer des colonies communistes. Celles-ci ont voulu s’évader du milieu civilisé ; mais elles ont abandonné en même temps le machinisme, sans rien innover en matière culturale ; elles ont d’autre part confondu la production en commun avec la vie en commun ; elles ont disparu.