Indifférence

, par  Jacques (Henri) , popularité : 4%
J’aime ton atonie, ô chère indifférence
Qui m’a rendu aveugle et sourd.
Mes yeux morts sont voilés par une taie immense,
J’ai le tympan crevé comme un mauvais tambour.
 
L’entraînement intense
Des jours de marche et des nuits sans sommeil,
Les heures de pluie ou de gel,
Des lessivages de soleil,
M’ont fait les joues hâlées.
Quatre ans de belle étoile au bord des fils de fer —
Belle étoile d’été, belle étoile d’hiver —
M’ont fait un corps dur et la chair musclée.
Pendant quatre ans, à force de souffrir,
De craindre la mort et de voir mourir,
Mon âme à la fin s’est gelée.
Ma bonté, dont j’étais si fier,
Ma pitié, plantée dans le chair
Comme une épine, toujours vive,
Tout cela s’est rouillé comme un morceau de fer.
 
Sois sans âme, quoi qu’il arrive,
Un tel est mort ? — Pauvre garçon !
Et puis l’on passe,
Nul en soi n’en gardera trace.
Seul l’égoïsme encore donne un dernier frisson.
Un tel est mort, c’était son jour.
Demain, sera-ce pas ton tour ?
Et cela même aussi se rouille.
Sommes-nous pas voués à pourrir dans ces trous,
En relève, à l’attaque, en corvée, en patrouille,
N’importe quand et n’importe où ?
Je ne veux plus songer à rien,
Mon cœur se meurt dans ma poitrine,
Et se résigne.
Je ne peux plus songer à rien.
J’en suis fier… et cela m’accable..
L’indifférence en moi monte comme du sable.
-- Si je n’allais n’en plus guérir ?
 
Allons, ne va pas défaillir
Cariatide de la tranchée.
Reste au parapet les mains accrochées,
Regarde, plus loin que toi-même,
Si tu ne vois rien venir.
Te défendre, attaquer, tenir :
Voilà les trois devoirs suprêmes.
 
J’aime ton héroïsme… ô les grands mots lâchés
Dont ton ardeur va me lécher,
Laisse mon courage tranquille.
Ne vois pas sur mon front têtu
La lueur de quelques vertus :
Mourir n’est pas très difficile.
N’admire pas.
Prends-moi comme je suis, mon maître,
Mais sans prétendre à me connaître.
Je ne veux pas.
-- Pourtant, au fond de ta pensée,
Toute vie n’est pas effacée.
Pourquoi
Ai-je vu ton indifférence
Prendre une forme d’espérance ?…
-- Que t’importe ce que je pense
Puisque je sais souffrir pour toi.

Henry Jacques
(La Symphonie héroïque)