La fin d’une mission

vendredi 23 juillet 2010
par  Pierrot (Marc)

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Mitrovitza (suite)


Jeudi – Le directeur de l’hôpital refuse de nous laisser déjeuner à midi. Pourtant il est entendu que nous payons ; et nous ne sommes pas exigeants ; nous avons eu comme menu aux repas précédents un ragoût quelconque, soit avec des choux, soit avec des pommes de terre ; le pain nous le touchons à la caserne ; la boisson, c’est l’eau de la cruche ; nous avons aussi du café.

Cependant, médecins et administrateurs serbes, médecins autrichiens prisonniers, médecins grecs ou arméniens, ont un repas, à deux ou trois services et du vin. Nous n’avons jamais mangé en même temps qu’eux ; on nous traite comme des parents pauvres. J’avais cru d’abord à l’apathie et à la paresse des fonctionnaires de l’hôpital ; il faut bien se rendre compte qu’il y a une véritable hostilité contre nous ; les Serbes reprochent aux alliés de les avoir sacrifiés ; non seulement on ne nous salue pas, mais on ne nous rend pas le salut. Les confrères prisonniers sont mieux traités que nous ; ils ont leur chambre particulière, toutes leurs aises et jouissent d’une véritable considération. Il est vrai que les forces austro-allemandes sont victorieuses.

Je ne me souviens plus où nous avons mangé ce jour-là et si nous avons mangé.

Il pleut ; et la pluie donne une impression vague de tristesse. Les jours précédents, un soleil tiède et caressant donnait de la vie aux choses et de l’agrément aux promenades. D’ailleurs je me hasarde le moins possible à travers la boue et les flaques d’eau des rues ; mes chaussures sont percées, et je n’en ai pas trouvé à acheter.

De nouveaux camarades arrivent le soir.

La nuit, je dors mal à cause du froid, malgré la couverture.

Vendredi. – Au réveil on aperçoit la neige sur la cime des monts à l’horizon.

Dans la matinée, nous rencontrons Mikaïlovitch, sous-chef du service de santé de l’armée serbe ; il est rempli de bonne volonté ; grâce à lui nous reprendrons nos repas à l’hôpital avec un gestionnaire particulier.

Il y a réunion générale des médecins français à la caserne ; nous sommes déjà plus de quarante. Mais on ne sait rien sur nôtre sort. Le chef de la mission attend des ordres de notre attaché militaire, en Serbie, lequel a pris le commandement des missions françaises et a demandé des ordres à Paris.

Tous les deux ont la mentalité du fonctionnaire ; ils ont peur des responsabilités ; ils transmettent des ordres, ils n’oseraient prendre aucune initiative.

On nous apprend un changement de ministère en France ; la nouvelle nous laisse froids. On distribue aussi quelques lettres et quelques. journaux ; les derniers sont datés du 17 octobre. Je n’ai rien reçu ; mon dernier courrier m’est arrivé le 11 octobre ; je n’ai pas de nouvelles des miens depuis la fin de septembre, puisque la durée du trajet est au minimum de douze jours. Je n’imagine pas du tout quand je pourrai en recevoir.

Les nouvelles qui circulent en ville sur la situation de l’armée serbe sont mauvaises et font contraste avec l’optimisme officiel et béat des journaux français, déjà vieux de quatre semaines. On raconte que Krouchévatz a été bombardé ; les Bulgares s’avancent sur Leskovatz ; enfin l’armée serbe manque de pain et dans quelques jours manquera de munitions.

Le soir, arrivent les chariots et les bagages que nous avions laissés dans les gorges de l’Ibar ! Je vais avoir du linge et une paire de chaussures en bon état, des bottines de ville, à boutons, sans clous. Seront-elles suffisantes pour tenir jusqu’au bout ? On verra bien.

Samedi. — Jour de marché. Beaucoup de campagnards au costume albanais. Les femmes ont une coiffure particulière : de lourdes anglaises encadrant le visage et attachées par une médaille (monnaie d’argent) ; un bandeau d’étoffe blanche passe sur le front ; au-dessus, un ornement en forme de petite pyramide blanche, ornée de verroterie, coiffe le sommet de la tête sur le devant.

Des ânes, beaucoup d’ânes ; on en voyait très peu en Serbie.

Je me dirige vers les bains ; j’ai hâte de me laver pour changer de chemise, car j’ai trop peu de linge pour changer souvent. Les poux m’ont empêché de dormir la nuit dernière. Malheureusement les bains sont fermés, et je remets à demain pour quitter mon linge sale, très sale.

Je rencontre Mikaïlovitch ; il nous annonce comme probable le départ de la mission lundi ou mardi. Il est temps : on s’ennuie et on n’entend autour de soi que des récriminations. Les conversations ne roulent que sur les probabilités et les modes de départ. Passera-t-on par Uskub ou par l’Albanie ? Des bruits contradictoires circulent. Les optimistes pensent que l’armée française arrivera à dégager Uskub ; or, à cet endroit, se détache de la grande ligne Nich-Salonique un embranchement qui aboutit et se termine à Mitrovitza. Nous n’aurons donc qu’à prendre le train pour arriver sans encombre à Salonique.

Dans l’après-midi le grand état-major arrive ; c’est un signe que nous ne resterons plus longtemps ici, car nous nous gênons mutuellement. Ces messieurs ont l’habitude de prendre leurs commodités et toute la place. En effet, on veut expulser quelques-uns de nos camarades du logement qu’ils ont à la caserne pour y mettre la suite et les ordonnances des officiers serbes.

On apprend dans la soirée que nous partirons demain dimanche à midi. J’espère avoir le temps de prendre un bain le matin.

De Mitrovitza à Prizrend


Dimanche 14 novembre. – Nous sommes convoqués à la caserne pour organiser le départ, tout au moins celui d’une vingtaine d’entre nous dont je suis. Le grand état-major serbe est arrivé hier soir, et il faut faire de la place. Nous jouons de plus en plus le rôle d’indésirables.

Le ciel est couvert de nuées d’encre qui viennent du nord-ouest. Le premier plan et le château-fort, encore ensoleillés, apparaissent en clair ; les montagnes de l’arrière-plan sont noires. Ce bizarre aspect du paysage ne présage rien de bon pour le temps.

La réunion à la caserne est tout à fait incohérente. Il se trouve à la fin que nous partons tous ; du moins 39 partiront le jour même, soit 31 par le train. et 3 avec les chars à bœufs. Les autres partiront le lendemain.

Le chemin de fer parcourt la plaine de Kossovo, de Mitrovitza, point terminus au nord-ouest, à Uskub sud-est, où il rejoint la ligne de Nich à Salonique. Il n’y a pas à espérer d’arriver jusqu’à Uskub que les Bulgares occupent. On s’arrêtera du côté de Prichtina pour gagner la frontière albanaise et tâcher de joindre Monastir au sud, où nous trouverons la ligne qui va à Salonique.

La discussion pour l’organisation du départ a été longue. Nous devons partir à l’heure, je n’ai plus le temps d’aller aux bains turcs. Je me résigne à changer de linge que j’imbibe de benzine pour me débarrasser des poux. La benzine, versée abondamment, coule un peu bas. J’éprouve une cuisson extrêmement désagréable que j’endure patiemment avec l’espoir que les poux seront bien autrement incommodés.

Nous n’avons pas de provisions, sauf celles que nous avons pu faire individuellement dans un bourg où il n’y a plus rien. On nous a cependant distribué des pains minuscules (gros comme le poing) : du maïs vraiment immangeable.

Les nuées du matin ont crevé, il a plu. Nous pataugeons dans la boue jusqu’à la station à un kilomètre de là. Je n’ai pas beaucoup de préoccupations pour mes bagages, je n’ai qu’un sac.

Je n’ai plus d’espoir de les retrouver jamais. Hier est arrivé l’interprète d’un de mes deux premiers compagnons de route. Il s’était chargé avec mon interprète d’aller chercher nos cantines, abandonnées dans le train à Terstenik, et tous deux ensuite devaient les ramener en passant par la brousse du côté de Krouchevatz. Les bagages furent retrouvés, mais mon interprète, pris de peur devant les dangers et la fatigue du voyage, est resté à Krouchevatz pour se laisser prendre par les Allemands, qui se sont, en effet, emparés de la ville après bombardement. L’autre interprète est venu seul. Quant, à nos cantines, on les a cachées dans une cave de Krouchevatz. Faible consolation.

Le train ne part qu’à 3 heures de l’après-midi. Nous occupons à 31 une voiture de 3e classe sans compartiments isolés. Le paysage est un peu. monotone ; c’est une plaine sans arbres avec des vestiges de champs de maïs. N’était le souvenir de la sanglante bataille du Champ des Merles, qui livra autrefois la Serbie à la domination turque, l’on ne s’intéresserait guère à la contrée. Un peu avant la chute du jour, nous apercevons à notre gauche un monument blanc, qui doit être le Mausolée du sultan Mourad, tué le soir de la bataille.

Nous arrivons en pleine nuit à Lipliane, petite station au delà de Pritchina. Le train ne va pas plus loin. On nous avait promis monts et merveilles pour le coucher, c’est-à-dire des wagons et de la paille. Il n’y a rien. Il faudra passer la nuit, assis sur les banquettes de notre wagon. Auparavant nous nous dispersons en reconnaissance. Nous trouvons dans une baraque de bois, près de la voie, une sorte de gargote où l’on vend du vin à 2 fr. 50 le litre et des œufs durs. Je dîne avec ces œufs et quelques provisions emportées de Mitrovitza : du cire (fromage) et des noix.

La nuit est mauvaise, il fait froid. Le matin nous sommes dehors avant le jour, dans l’espérance d’acheter dans le petit village du pain ou autre chose. Je n’ai rien pu trouver pour ma part que quelques pommes.

Je n’ai pas trop osé m’écarter, car nous devions partir dès l’aube pour Prizrend. On nous avait promis 11 voitures et un fourgon automobile pour 5 heures du matin. À 7 heures le fonctionnaire serbe, qui a reçu les ordres du grand état-major, amène cinq petites voitures. Vraiment, il n’en a pas d’autres (nêma viché). En s’entassant péniblement à quatre dans chacune, nous sommes loin de compte, car il y a aussi des interprètes à caser.

Enfin, une par une, on obtient trois autres voitures ; mais je reste en surnombre avec un autre camarade. Bertrand, le chef du groupe, exige une dixième voiture, et elle se décide à apparaître.

Le fourgon automobile, qui va emporter nos bagages, est là aussi. Mais le conducteur refuse de prendre tous les colis ; il serait trop chargé, dit-il, et ne pourrait pas faire le chemin. À la vérité, quand il arrive à Prizrend, on constate qu’il a pris avec lui huit passagers serbes en surcharge, en les faisant payer bien entendu.

Nous partons à 8 heures. Nous nous dirigeons à l’ouest vers les montagnes d’Albanie qui bordent la plaine de Kossovo. Nous parcourons cette plaine pendant 5 à 6 kilomètres, c’est la brousse, ou plus exactement le steppe, avec des chardons et quelques buissons de chênes nains. La teinte générale donne l’impression de blond argenté — impression d’automne qui s’allie ce matin à une légère bruine.

Arrivée à la montagne, la route s’engage dans une vallée qu’elle remonte lentement. Cette route est vraiment belle ; c’est une route turque, bien construite, bien entretenue, avec des bornes où les indications sont gravées en lettres arabes. Jamais dans les Balkans, je veux dire en Serbie, je n’en ai vu de semblable. Après Prizrend je n’en verrai plus d’autre.

Le fond de la vallée est occupé par des prés et des champs de maïs. Les contreforts de la montagne sont dénudés, ou couverts de broussailles de chênes roux. Plus loin nous entrons dans des bois de grands arbres : chênes et hêtres. Parfois, on aperçoit dans la vallée une maison gris jaunâtre ; ce n’est plus la petite maison basse de briques toute blanche dans son badigeonnage de chaux avec son toit de tuiles gaufrées, qui paraissait si riante dans la campagne serbe. Ici, les maisons sont de pierres schisteuses et assez hautes ; le toit est couvert de plaques de schiste ; l’aspect en est plutôt triste.

De temps, en temps, au bord de la route, on longe un petit cimetière. Mais cette appellation est ici trop ambitieuse ; ce sont quelques tumuli épars avec des pierres basses informes qui bordent la boursouflure, ou tout simplement une pierre blanche fichée à chaque extrémité. Il y en a une dizaine sans enclos ; ils se confondent avec les autres accidents du sol.

Peu à peu nous nous sommes élevés, et nous arrivons au sommet du col, à 915 mètres d’altitude, dit la carte. Il fait là un vent terrible et froid ; mais le panorama est splendide. Nous avons à nos pieds une vallée, ou plus exactement une large dépression très mamelonnée, orientée nord-sud, couverte d’un tapis roux, étrangement vif, que forment les broussailles de chênes : par places on dirait que le tapis est usé et laisse voir une trame vert mousse ; çà et là quelques pauvres villages.

Au delà apparaît le chaos des montagnes albanaises, couvertes de neige, avec une échancrure devant nous à l’ouest, en ce moment masquée par un rideau de pluie ; c’est par là que se trouve Prizrend.

La route descend en lacets ; mais elle n’est plus encaissée comme dans la vallée que nous avons gravie. Nous rencontrons plus souvent des maisons, toujours la maison albanaise de pierres, assez élevée, à un, quelquefois à deux étages, avec des lucarnes étroites et une enceinte, soit un mur de pierres, soit une haute palissade couronnée de fagots d’épines. La porte est bardée de fer. Chaque maison semble une citadelle. Chacun se garde.

Nous arrivons à un bourg plus important, Sukarieka, où nous faisons halte. Des camarades, sont déjà installés dans une auberge où l’on nous sert du café et des œufs.

Il avait été décidé qu’on irait à Prizrend en deux étapes. Mais nous apprenons que nous avons dépassé la première ; il est 4 heures ; Prizrend n’est pas très loin, nous repartons.

La route remonte sur un plateau assez large, à sol d’alluvions, bordé de montagnes. On distingue bientôt une large bâtisse sur la pente des hauteurs dénudées qui s’élèvent dans le lointain en face de nous, un peu à gauche.

Mais rien d’autre ne fait soupçonner Prizrend qui est là pourtant, caché dans un repli entre le plateau et la montagne. Le soir tombe, la nuit vient, et il se met à pleuvoir. On arrive toujours ainsi de nuit et sous la pluie dans des villes inconnues. Tout à coup, on aperçoit des lumières. Les maisons de Prizrend s’étagent les unes au-dessus des autres sur la pente de la montagne, ou du moins on les devine. La route descend dans un faubourg, traverse un pont. Nous sommes dans une rue couverte de pampres. J’ai l’impression d’être dans une grande ville. Nous arrivons à un café brillamment éclairé, mais il est impossible d’y trouver place ; les Anglais y sont déjà installés pour y prendre leurs repas.

M. Pierrot
(à suivre)


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