L’anarchisme et l’espéranto

mercredi 21 juillet 2010

L’histoire de l’anarchisme se présente comme une lutte permanente, de tous les instants, contre la domination de l’homme ou du milieu social sur l’homme et contre le corollaire de cette dénomination : l’exploitation économique de l’homme par l’homme ou le milieu social.

Dans cette lutte, l’anarchisme se pose comme créateur d’une mentalité nouvelle. L’homme est la mesure de toute chose. C’est à l’homme qu’il faut ramener toute évaluation de valeur. Or, l’homme ne réalise sa pleine valeur que dans la liberté, c’est-à-dire dans un état tel qu’il ne trouve comme barrière à ses propres désirs que celles que pourront lui opposer d’autres hommes égaux à lui dans cet état de liberté. Des théoriciens comme Herbert Spencer ont parlé de l’« égale liberté », c’est-à-dire une liberté individuelle qui ne se heurte qu’à une autre liberté individuelle. Liberté bien différente et combien plus complète que celle que nous offre un État, une Patrie, une Congrégation quelconques.

La philosophie anarchiste se basant sur le fait individuel nie comme étant nuisibles à l’individu les données nationales, confessionnelles, familiales, ou autres données « imposées ». Sa propagande cherche donc à les abattre. Mais naturellement elle ne sous-estime pas et reconnaît ces groupements s’ils sont l’expression d’une association volontaire, d’un communisme libre.

Or, pour la création de cette mentalité nouvelle, l’espéranto peut s’avérer comme un facteur important dans le futur développement de l’éducation anarchiste et comme un outil de valeur au service des masses prolétariennes toujours divisées par la barrière du langage.

L’espéranto, la langue la plus facile à apprendre de toutes les langues « parlées » sur le globe, n’est pas, de par son origine même, entachée du vice nationaliste. Elle est donc destructrice de l’idée de patrie, au sens chauvin et provocateur que sous-entend souvent ce mot.

La pratique de l’espéranto peut conduire l’humanité à une conception plus universaliste et à une mentalité générale qui accepteraient de donner une valeur de particularisme à la France, la Russie, le Transvaal, semblable à celle que nous accordons actuellement, nous Français, à la Bretagne, la Provence, la Lorraine.

La pratique de l’espéranto a permis l’édification d’une vaste association Mondiale basée sur le principe de lutte de classes (Sennacieca Asocio Tutmonda), partagée en secteurs par les méridiens terrestres, au sein de laquelle chaque adhérent se sent citoyen du monde et a droit à la plus entière liberté de discussion. Cette association a permis et recommandé la formation en son sein de sections spécialisées par la propagande espérantiste dans chaque milieu prolétarien : anarchiste, socialiste, communiste… Une adhésion ne peut être qu’individuelle et est donnée directement, sans intermédiaire, à l’organisation mondiale (fait possible uniquement à cause de l’unité de langue).

Cette forme organique d’une association mondiale n’est-elle pas la façon la plus sûre de saper l’autorité des bergers du prolétariat et des bonzes de toutes natures, et ne conduit-elle pas à une conscience plus nette de l’exploitation capitaliste puisque les œillères nationales et patriotiques n’existent plus. S.A.T. s’avère dans son essence une des organisations les plus froidement révolutionnaires des temps modernes. S.A.T. a vécu malgré la guerre, en veilleuse, et renaît aujourd’hui pleine de forces nouvelles. Combien d’Internationales peuvent en dire autant ?

N’est-ce pas aujourd’hui l’intérêt des anarchistes de se regrouper mondialement en vue de soutenir les luttes sociales qui ne manqueront pas de s’ouvrir prochainement sur divers points de la planète ?

À l’époque des avions rapides de 60 tonnes et de la T.S.F. transportant sur le globe entier les paroles humaines, l’édification d’une association anarchiste mondiale n’est-elle pas une nécessité ?

Un des nôtres, un Roumain, Ion. Capatana, mort ces dernières années en pleine maturité intellectuelle, avait commencé cette œuvre de rapprochement des anarchistes du monde par l’espéranto.

Nous devons reprendre le flambeau là où il l’a laissé.

N. B. — Dès le 1er octobre sera ouvert au siège de la Fédération un cours d’espéranto guidé par de jeunes libertaires. Les libertaires de province pourront suivre un cours par correspondance.