Fleurs de solitude

samedi 17 juillet 2010
par  E. Armand

 [1]

Tel que je suis. Tel que tu es. Être accepté, reçu, considéré pour ce que nous sommes, tels que nous sommes, chacun de nous. Ah ! la belle réalisation individualiste. Je sais bien que tu te dis individualiste, que tu le proclames, que tu l’affiches. Un peu indiscrètement parfois. Je sais que tu soutiens de ta bourse les activités individualistes, alors qu’il en est tant qui se contentent de l’approbation verbale. Je n’ignore pas que tu frémis de la tête aux pieds lorsqu’il est question devant toi de la prédominance du social sur l’individuel. Que tu bondis lorsqu’on fait mine de soutenir l’idée de l’exploitation de l’homme par le milieu. Je connais tout cela. Je sais même que tu as souffert pour tes opinions. Et c’est quelque chose. Et que tu te trouverais dans une situation matérielle meilleure si tu t’étais montré moins intransigeant. Et c’est quelque chose encore, cela. Peut-être pour n’avoir voulu faire de ces concessions au milieu que le vulgaire qualifie d’insignifiantes, tu as dû subir des privations, des persécutions hors de proportion avec ce que le milieu demandait de toi. Je le croirai sans peine si mes affirmations sont exactes.

Mais tout cela convenu, je me demande si tu es assez individualiste pour prendre tes camarades tels qu’ils sont. Je ne parle pas d’excuser, de faire la part large, des influences ambiantes. Je sais que la largeur d’esprit et la tolérance ne te font pas défaut. La question que je te pose est celle-ci : Prends-tu tes camarades tels qu’ils sont, comme ils sont, pour ce qu’ils sont ? Sans nourrir d’eux un idéal — le terme importe peu — auquel tu voudrais les voir répondre ? Sans doute tu excuses beaucoup, mais excuser n’est pas accepter, et la preuve c’est qu’après avoir fait plus ample connaissance avec eux, tu découvres bientôt — sans en rien dire à autrui certes — qu’ils ne sont pas absolument ce que tu voudrais qu’ils fussent. Ainsi, celui-ci parle trop et ne réalise pas assez. Celui-là, dans telle circonstance, ne s’est pas conduit comme toi, étant à sa place, tu l’aurais fait. Ce troisième interprète certaines de tes opinions — les plus chères — d’une tout autre façon que tu le fais toi-même, au risque de jeter le trouble dans l’esprit de ceux qui te sont chers. Cet autre…

Et sur chacun tu as un mot à. dire, parce qu’en ton for intime tu souhaites que chacun se conduise, non selon sa nature a lui, mais selon ce que tu désirerais que soit sa nature — autrement dit à ton goût.

Or, tant que sans restriction, même mentale, tu ne prendras pas tes camarades comme ils sont, tu n’accepteras pas qu’ils se conduisent selon leur nature, suivant leur état d’être, il y aura encore chez toi un coin dérobé à l’action individualiste. Tant que tu souhaiteras quelque peu qu’ils se conforment à l’idéal que tu tu as imaginé de leur vie, il restera encore chez toi de l’esprit de domination de l’homme sur l’homme.

E. Armand


[1Voir n° 5, 6, 10 et 14.