Aux compagnons

, par  E. Armand , popularité : 3%

Je tiens à revenir publiquement sur une question que j’ai déjà discutée par lettre et que j’estime devoir présenter un certain intérêt au point de vue des rapports entre camarades qui s’intéressent à la propagande des idées avancées.

Ainsi qu’on le sait, lorsque j’ai créé l’en dehors j’ai envoyé des numéros spéciaux non point à des adresses prises au hasard, mais à un certain nombre de personnes que je sais pertinemment s’intéresser à la diffusion des idées antiautoritaires, ou de celles qui combattent la domination et l’exploitation capitaliste ou encore les préjugés de la société bourgeoise. Dès lors qu’on ne me retournait pas les exemplaires envoyés, je ne pouvais douter — étant donné les destinataires — de l’intérêt qu’y portaient ceux qui gardaient l’en-dehors. J’estime, en effet, qu’un militant qui reçoit trois numéros successifs d’une feuille comme la nôtre, sans la retourner, a l’intention de s’y abonner. Je répète que pour les abonnements à l’essai je ne m’adresse pas, en général, à des inconnus, mais à des personnes au courant de toutes les difficultés que rencontre pour subsister et résister un organe paraissant à intervalles irréguliers, qui ne fait aucune publicité payée, dont le rédacteur principal — peu importe le titre attribué à celui qui en a assumé la publication — n’émarge à aucune caisse publique ou privée.

J’estime qu’après avoir oeuvré plus de vingt ans — et peu me chaut qu’on m’accuse ou non de rengaine — sans jamais avoir touché un sou pour le labeur intellectuel que j’ai fourni ― de l’ère nouvelle à l’en dehors — je me trouve en situation justifiée de demander aux anarchistes, libertaires, communistes, socialistes ou autres en révolte contre les malpropretés quotidiennes de la bourgeoisie, de m’avertir, par un refus ou une carte illustrée qui coûte deux sous d’affranchissement, qu’ils ne veulent pas ou plus recevoir, le périodique que j’édite.

Au bout de quelque temps — d’un trop long temps — j’envoie une carte postale à ceux de nos destinataires qui n’ont pas encore donné signe de vie. Je leur demande soit de m’envoyer le montant de leur abonnement, soit de me retourner les exemplaires qu’ils ont reçus afin que je les fasse circuler. Trop souvent, beaucoup trop souvent, je ne reçois rien ; ils ne me répondent pas ; ils ont disposé des journaux qui leur ont été envoyés sans les payer. Parmi les auteurs de ce geste, qui n’a vraiment rien d’héroïque, il y a des individualistes et des communistes libertaires ; des hygiénistes, naturistes, végétaliens, végétariens, etc. ; des révolutionnaires, des fonctionnaires de syndicats, des membres rouges ou non de l’enseignement, des partisans d’une langue internationale. Une belle salade quoi !

À certains d’entre eux que je connais personnellement ou par renommée, je me réserve de faire présenter une quittance de recouvrement postal du mettant de ce qu’ils nous doivent. Pour ces sélectionnés d’entre les sélectionnés, je tiens à savoir jusqu’où ils pousseront leur désinvolture ou leur négligence.

Il y a aussi l’abonné de six mois dont j’attends le renouvellement — celui-là qui sait fort bien, et par expérience, quelles luttes il faut à une feuille comme celle-ci pour survivre. Il y a le dépositaire qui laisse s’accumuler les retards. Citerai-je celui-ci, du Sud-Ouest, à qui, après entente, j’ai adressé constamment 25 exemplaires de l’en dehors, chaque fois qu’il a paru et qui ne m’a pas envoyé un centime. Camarade, la dernière facture de l’imprimeur s’élève à 533 francs.

J’insiste et je prétends qu’entre camarades qu’unit tout au moins un certain nombre d’aspirations communes, pareille muflerie n’est pas de mise. J’insiste pour amener émancipés et conscients organisés ou inorganisés à faire montre d’assez de conscience pour avertir qu’on cesse de leur envoyer une feuille du genre de la nôtre dès lors qu’ils ne sont pas décidés à en payer le coût. C’est de l’éducation tout élémentaire que cette insistance.

Un bon camarade que je connais gagnait sa vie à colporter un livre traitant de la guérison des maladies par les simples, volume qu’il laissait quelques heures chez des particuliers — petits employés, ménagères — bref des « inconscients. » Il allait ensuite le rechercher et si on n’en voulait pas, on le lui rendait et tout était dit. Il y a de braves copains, conscients ceux-là ― et comment ! — qui n’hésitent pas à garder sans payer huit, dix numéros successifs de l’en dehors, ce qui forme un volume de 256 à 326 pages format petit in-16. Il y a un mot pour qualifier cette façon de concevoir les rapports entre amis ou camarades de même opinion. Je ne veux pas l’employer pour cette fois.

E. A.