En cours de route

, par  Bailly (Aimé) , popularité : 3%

Nous avons dit que nous y irions franchement et que jamais nous ne nous servirions de l’hypocrisie pour atteindre notre but. C’est que des bardes aussi fols que nous savent choisir leurs chansons et entonner leurs refrains.

Nous ne savons que trop qu’il y en a tant et tant qui se sont habitues à vivre en pleines ténèbres et qu’il ne faut leur jamais parler de clarté et de flamboiement.

Comme ce n’est point pour ceux-ci que le chroniqueur amoral fera marcher sa plume, nous n’avons donc qu’à les bien laisser de côté et, enjamber tout de suite le parapet des conventions sociales imposées, afin d’arriver sans trop tarder là même où la réalité sait si bien faire la nique aux mystifications.

Il ne faudra point se tromper et déjà se mettre à fausser les expressions ; si nous avons consciemment pris l’habitude de disserter sur un ton plus haut, ce n’est nullement pour la faire au directeur de conscience ou autre donneur de conseils : notre non-conformisme se trouvant trop mal habillé là-dedans…

Ce que nous avons vraiment à cœur et ce que nous tenons à faire par-dessus tout, c’est de bien enfoncer quelques clous et de les bien river afin qu’ils ne sortent plus jamais, de mettre pertinemment tous les points sur les i…

Laissant toutes les œillères ainsi que toutes les béquilles morales au magasin des accessoires, nous nous en irons prestement a même la Vie palpitante et angoissante, joyeuse et douloureuse, tout juste muni de notre tempérament d’« en-dehors », d’« unique ».

Ce que nous dirons, nous n’irons jamais l’extraire des ateliers où se confectionnent tous ces articles communs qui engoncent si bien tous les « en dedans » de la terre ; mais le tirerons de toutes ces expériences qui constituent le patrimoine foncier des opérateurs frénétiques, conscients de leur destinée à part.

Comme dans la Vie elle-même, il y aura là aussi des hauts et des bas ; mais jamais la plate habitude et le monotone ordinaire ne s’en viendront chercher à nous faire un pas de conduite.

Étant de ces constructeurs, de ces créateurs qui n’oublient point que pour bien engranger, il faut d’abord savoir allègrement semer et adroitement et courageusement moissonner, nous instituons notre système et basons notre réussite tout aussi bien sur la beauté, la sagesse du temps, que sur le grondement et la révolte des orages.

Si nous sommes capables d’Amour, de ce merveilleux et fécond Amour qui ornemente si avantageusement cet art de vivre en splendeur parmi toutes les laideurs environnantes, jusqu’à la transfiguration ; nous savons aussi ne jamais faire fi de la Haine. De cette Haine qui vous rappelle spontanément et profondément à l’ordre chaque fois que la « tranquillité » voudrait s’implanter en nous afin de nous « posséder ».

C’est sur cela que repose puissamment. Le duel permanent des comportements dionysiaques : si nous avons grand besoin de l’eau, de cette eau fraîche et limpide qui nous aide tant à nous mirer et à satisfaire notre soif d’apprendre et de connaître, et. qui arrive presque toujours à si bien enrayer les fièvres causées par les déboires, les trahisons et les échecs ; nous avons tout autant besoin de ce feu, de ce feu qui nous agite, nous transporte et nous illumine…

Bienheureux sont les Cœurs dont la raison est assez vivace et assez persistante et forte pour ne jamais être victimes de la tendresse diminuante !…

Bienheureuses sont les Raisons dont les cœurs parlent toujours assez haut et ferme pour ne jamais sombrer dans cette stérilité sensorielle qui fait de ces sclérosés des décédés bien avant leur temps.

C’est pour essayer de toujours se bien maintenir en parfait équilibre sur la corde tendue entre la Vie et le Néant que nous développerons nos Chroniques.

Il n’y a pas là jeu d’acrobate, prétention d’enseigneur ou vision de mystique, mais seulement un essai d’harmonie construit, avec l’aide de ces notes tirées de la quotidienne multipliée à l’infini.

Certainement, nous n’aurons point l’approbation des gens comme il faut : parce que n’ayant point leur façon de faire, nous ne ménagerons jamais tout ce qui sert à perpétuer et l’insolence et la soumission.

À faire flamber la vie comme nous le faisons il peut se faire que nous risquions de nous brûler ; mais les expériences réitérées nous ayant. appris que rien ne peut se réaliser sans effort, c’est à nous de trouver le moyen de nous bien immuniser contre les risques et périls résultants de notre foi et notre ardeur libertaires.

A. Bailly