Silone ou l’antirhétorique

mercredi 11 avril 2007
par  Samson (Jean-Paul), Silone (Ignazio)

La toute récente publication en français d’« Une poignée de mûres » vient de remettre Silone au premier plan, ne disons pas seulement de ce qu’on appelle l’actualité littéraire, mais bien de cela même qui doit solliciter l’attention de tous ceux qui s’efforcent de penser notre monde. Aussi croyons-nous utile de soumettre au lecteur un premier essai de vue d’ensemble de l’œuvre due à cet écrivain si important. Certes, l’étude qu’on va lire remonte à quelque dix ans, puisqu’elle fut écrite peu après la publication de son précédent livre, Le grain sous la neige, mais parue en pleine guerre dans « Suisse contemporaine » (la traduction allemande en avait été publiée un peu auparavant dans l’« Aufbau » de Zurich), elle n’aura sans doute guère atteint le public français, et ne risque donc pas, actuellement, de faire double emploi. Et si « Une poignée de mûres » témoigne aujourd’hui, chez Silone, d’une évolution, d’un approfondissement, voire même de l’actualisation peut-être nouvelle de certaines tendances latentes de sa pensée de toujours, nous ne laisserons pas d’autre part d’en tenir compte, non seulement en faisant suivre ces pages relativement anciennes d’une manière de post-scriptum ou, si l’on veut, de petite note adjointe qui, croyons-nous, n’en sera que mieux éclairée par elles quant à la connaissance du Silone de 1953 ; mais encore et surtout en donnant, de Silone le beau texte, inédit en français, que nous intitulons, du nom même de son prochain livre, « Le choix des camarades ». – Que Silone nous pardonne si le soin, peut-être exagéré, de la bonne présentation « historique » et le souci de mieux suivre la genèse de sa propre pensée, nous ont empêché de mettre, comme nous l’aurions voulu, son texte tout en tête du présent cahier.

Voilà exactement dix années [1] que paraissait le premier roman de Silone, ce Fontamara qui nous révéla tout ensemble une Italie bien différente de l’image que, d’autres nous en avait donnée jusqu’alors, et un écrivain digne de la plus admirative attention. Depuis, Silone n’a cessé de créer, publiant au cours de ces dix années – outre son ouvrage sur Le Fascisme et L’École des Dictateurs – les nouvelles réunies dans Le Voyage à Paris et ses deux grands romans : Le Pain et le Vin et Le Grain sous la neige. Ces deux derniers ouvrages, tout en formant chacun un tout bien défini, ont beau marquer les étapes d’un long récit dont l’achèvement est encore réservé à l’avenir, leur importance et leur densité autorisent, entre autres raisons, à jeter dès maintenant un coup d’œil d’ensemble sur l’œuvre silonienne et à essayer de dégager le message qu’elle nous apporte.

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Pour ce faire, allons d’abord au plus direct, au plus immédiat : au climat sensible de l’œuvre, nous voulons dire à son expression, à son style. Dans la courte préface qu’il a mise en tête de Fontamara, Silone, après avoir expliqué comment il s’est résigné, pour se faire comprendre, à écrire en italien, qui n’est pas plus la langue des paysans fontamarais que l’allemand classique n’est celle de l’Oberland bernois, dit : « … si la langue, nous l’avons empruntée, l’art de raconter est nôtre. C’est un art fontamarais. C’est l’art même que nous avons appris enfant, pendant les longues nuits de veillée, à côté et au rythme du métier à tisser. » Et il précise : « Il n’y a aucune différence entre cet art du récit, entre cet art qui consiste à mettre une parole après l’autre, une phrase après l’autre, une figure après l’autre, et notre ancien art de tisser, avec propreté, avec ordre, avec insistance, clairement. »

« Silone ou l’antirhétorique », avons-nous intitulé les présentes lignes. D’emblée, on le voit, Silone fait abstraction de tout ce qui est raffinement citadin. Et même, cela le distingue radicalement, d’autres écrivains qui, par des voies différentes, ont essayé de retourner à la simplicité des choses et de la terre. Un Ramuz, un Giono y parviennent, pour ainsi dire, par un approfondissement poétique qui, au point de départ, est fonction directe de l’art le plus moderne. Grande et belle entreprise et dont, dans Conversazioni in Sicilia, Elio Vittorini nous donne un autre et magnifique exemple. Chez Silone, au contraire, il n’y a pas retour à la simplicité, mais acceptation d’un art ancien, dont l’ordre, l’insistance (qui fait un peu penser aux répétitions paysannes de Péguy) ont avant tout pour but de créer un langage clair, compréhensible aux plus simples. Clarté d’une prose, littérairement, on ne peut moins révolutionnaire, en somme, et qui marque à la fois et les limites de l’art silonien et sa solidité. – À quoi s’ajoute une volonté d’éviter le pittoresque, la mise en scène. D’où, même, des formules intentionnellement stéréotypées, comme, par exemple, avant qu’un personnage prenne la parole : « Pietro dit… », « Donna Maria Vincenza dit… », etc., dont la monotonie fait, avouons-le, parfois l’impression d’être trop préméditée. Mais, dans ce qu’elle peut avoir d’excessivement souligné, cette simplicité, d’une part, est commune à beaucoup d’écrivains italiens modernes, légitimement soucieux de se prémunir contre le verbalisme inhérent à certaines formes de leur culture (voir d’Annunzio), et d’autre part elle indique, non plus seulement en ce qui concerne la langue, mais aussi la matière que cette langue élabore le même trait d’ancienneté, d’ingénuité « fontamaraise ».

Les Allemands emploient souvent le même terme d’art épique pour désigner les vastes récits d’Homère, des Niebelungen, etc., et, d’autre part, le roman moderne. Mais celui-ci, tel que l’ont réalisé depuis le début du XIXe siècle, les Anglais, les Français et les Russes, se distingue essentiellement de l’antique épopée par ce qu’il a d’intérieur, de réfléchi, de non-ingénu dans la vision qu’il nous donne des choses, tandis que jusqu’au XVIIIe siècle y compris, les auteurs, écrivissent-ils des « romans » comme Cervantès, prolongent à leur manière, sous un certain rapport, la très ancienne façon de raconter de l’épopée primitive, d’énumérer les événements, de nous y faire assister toujours plus ou moins du dehors. Or, chez Silone, quelle que soit sa grande puissance de composer de vastes ensembles, et donc, comme nous disons aujourd’hui, des romans, – à ce point de vue, Le Pain et le Vin reste, nous semble-t-il, son œuvre littérairement la plus équilibrée, – le point de départ est, là aussi, dans une simplicité pré-moderne, qui le rapproche davantage des grands conteurs. Alors, a-t-on dit parfois, que si le romancier au sens moderne, s’engage, et nous engage avec lui sur un fleuve dont il ignore encore le cours précis et l’embouchure, l’auteur d’un récit, au contraire, sait d’avance, du moins beaucoup plus clairement, où il va. Dans cette même préface de Fontamara, Silone n’écrit-il pas lui-même, poursuivant dès son premier livre la comparaison entre l’ancien art de tisser et l’art d’écrire tel qu’il le conçoit : « D’abord, on voit la tige de la rose, puis le calice de la rose, puis les pétales : mais dès le début, tout le monde sait qu’il s agit d’une rose. »

Que l’on nous entende bien. L’art silonien ne saurait se réduire à l’idéal que Silone avait devant les yeux en écrivant Fontamara. Cet art, comme toute chose vivante, a évolué, ne serait-ce que par la façon dont l’auteur de L’École des Dictateurs a développé la rhétorique caricaturale dont il fustige son ennemie jurée la rhétorique tout court. Et la simplicité un peu programmatique des débuts devient simplicité souveraine et poésie dans la peinture des plus hautes figures de l’œuvre et de ses paysages. Mais le noyau, le centre ou, pour le répéter, le point de départ toujours sensible de cette évolution, reste bien cette ingénuité que nous disions plus haut, ce pouvoir de conter qui fait que « dès le début, tout le monde sait qu’il s’agit d’une rose ». Nous avons parlé de prémodernisme. La constatation n’implique pas un reproche. Certes, d’autres grands artistes nous sont très chers, dont la quête du vrai procède de ce que la poésie de notre âge eut et a encore d’audacieux, d’investigateur. Mais leurs œuvres, parfois, risquent d’être comme des fleurs de serre. Au sortir d’une exposition d’une de ses compatriotes – Margherita Oswald-Topi – dont les œuvres ont, elles aussi, gardé quelque chose de tout naïf, Silone nous disait un jour : « Comme cela fait du bien après toute cette neurasthénie de la peinture moderne de trouver un peintre qui peint sans arrière-pensée ». Sans renier notre faible pour certaines « neurasthénies », celles du moins qui ont quelque chose à dire, soyons reconnaissants à l’art de Silone d’avoir cette irremplaçable valeur : la santé d’un produit de pleine terre.

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Il faut en dire autant de la réalité que cet art évoque, de ce que l’on pourrait appeler le monde silonien, monde dont l’essence répond, elle aussi, à la même profonde vocation antirhétoricienne que nous venons de relever quant à la forme littéraire qui se trouve en être le truchement.

Mais que voulons-nous dire exactement par là ?

Certes, tout lecteur de Silone sait déjà la simple grandeur sans emphase de la réalité, naturelle ou humaine, qui emplit, si l’on peut dire, jusqu’au bord les livres du grand écrivain italien. D’abord le pays qui sert de cadre à ces récits, ou plus exactement qui en est l’âme, comme nous l’écrivions dès 1936 dans la revue genevoise Présence : cette région du lac de Fucino et ces montagnes des Abruzzes que Silone, avec une puissance qu’amplifie encore la nostalgie de l’exil, nous a rendus familiers. Qui ne se rappelle, par exemple, au début de Pane e Vino, l’admirable passage du retour clandestin de l’émigré politique Pietro Spina au pays de ses pères, lorsqu’il s’arrête pour boire à la fontaine ? Ou, dans Le Grain sous la neige, le non moins admirable voyage en voiture à travers les monts, la majesté désolée, presque farouche, de ces montagnes qui « ne sont pas des montagnes pour touristes », la tristesse quasi fataliste de ces villages misérables, – « le ghetto des chrétiens », – l’austérité de tout ce vieux terroir de tremblements de terre et d’anachorètes ? « Quel pays », murmure à part soi Faustina (la compagne de voyage de Pietro). Et Pietro de répondre : « C’est notre pays, le pays de notre âme ». Pareillement, chacun sait aussi de quelle vie puissante et comme spontanée Silone a animé la foule d’être humains, et même de bêtes, qui peuple ses livres. Toute une galerie de fripons, entre autres, d’adaptés, de profiteurs du régime, silhouettes ou portraits qui sont comme autant de Daumiers, d’une vérité à la fois comique et féroce. De même encore, tout le monde a justement admiré la simplicité quasi biblique des plus vénérables figures créées avec tant de maîtrise par notre auteur : dans « Le Pain… » don Benedetto, le prêtre incorruptible que le spectacle de notre monde amène finalement à désespérer et de l’humanisme et de la foi ; ou bien, le plus puissamment dessiné d’entre tous les personnages de Silone, dans Le Grain sous la neige, donna Maria Vincenza, l’aïeule toute de fidélité aux traditions des âges révolus où rien, biens matériels et vie de l’âme, n’était encore tombé au niveau de nos tristes ersatz d’aujourd’hui. Enfin, chacun, sans doute, aura senti avec quelle force directe Silone dresse devant nous la poignante, repoussante et redoutable vérité du personnage de Chatap, l’exploité, l’éternel humilié, qui est sur le point de livrer à la police Pietro l’illégal, non point tant à cause de l’argent que pour assouvir sur un « monsieur » son ressentiment de misérable esclave ; cette figure de Chatap, c’est en raccourci toute cette part des masses modernes qui est prête à soutenir n’importe quelle tyrannie, pourvu qu’elle y trouve sa vengeance. – Mais, au-delà de tant d’êtres divers, ce à quoi nous pensions en parlant de l’essence antirhétoricienne du monde silonien, ce n’est pas seulement cette simplicité dans la puissance. Cela, croyons-nous, va beaucoup plus loin. Que l’on y prenne garde, en effet : si fortes si vivantes que soient toutes les figures individualisées auxquelles nous venons de faire allusion, aucune d’entre elles n’a, comme on dirait au théâtre, à proprement parler, le premier rôle. Pas même non plus celle de Pietro Spina, encore que l’optique du récit et le drame intérieur de sa méditation paraissent, à première vue, mettre au centre. Non, le véritable personnage principal, c’est, dans les livres de Silone, la foule anonyme des paysans pauvres de là-bas, de ceux que nous-mêmes, lecteurs étrangers, avons aussi pris l’habitude d’appeler les cafoni. « S’il est une chose dont, comme écrivain de langue italienne, je me sente fier, a dit Silone, dans une conférence à laquelle nous assistions [2], c’est d’avoir donné un nom italien aux frères abruzzais, des fellahs, des péons, des hilotes de partout et de toujours. »

Les cafoni. Eux seuls paraissaient dans Fontamara. Dans Le Pain et le Vin, dont une partie se passe à Rome, ils s’écartaient parfois, nécessairement, du devant de la scène. Dans Il Seme… intellectuels, patriciens et bourgeois continuent d’être aussi mêlés au drame. Mais dans Le Pain… comme dans Il Seme… la présence des pauvres, pas un instant, ne cesse d’être là. C’est elle, entre autres, qui constitue même, si l’on peut se permettre l’expression, l’âme de l’âme de Pietro : « … l’amour des pauvres, dit-il, est la seule force vitale que j’aie trouvée au fond de moi, mon Dieu caché ». L’amour de ces pauvres qui sont, comme il l’exprime un peu plus loin, « l’humaine vérité » ; ou encore « la vérité de la croix », c’est-à-dire de la souffrance ; car le Christ, « l’agonisant qui ne peut pas mourir », dont il est si souvent question dans Il Seme… qu’est-il autre chose que la réalité des pauvres ?

Seulement, ne nous y trompons point, tous les pauvres ne sont pas de vrais pauvres. À l’homme qui vient de lui dire : « Jésus est en chaque pauvre », l’un d’eux répond : « Je suis pauvre, et pourtant Il n’est pas en moi. – Tu es pauvre, mais ne voudrais-tu pas être riche ? – Ah ! bien sûr, et comment ! – Tu vois ; tu es un faux pauvre. » Or, le vrai pauvre, Le Grain sous la neige nous en donne l’exemple à méditer, dans une figure presque symbolique ; car, par une logique à la fois volontaire et profonde, le monde silonien, dans cette œuvre, pour peu que l’on y regarde de près, se trouve centré non point tant autour de Spina que du pauvre entre les pauvres, le personnage du sourd-muet, Infante (étymologiquement celui qui ne parle pas), que son infirmité avait réduit à être, à Pietrasecca, son village natal, une espèce d’âne communal, le cafone des cafoni. Étrange et significatif porte-parole, si l’on peut dire en un tel cas, de l’universelle misère, que cet être qui, justement, ne parle point, ou qui du moins, lorsque peu à peu il apprendra à parler, ne va nommer les choses que selon leur réalité la plus limitée, la plus concrète, sans enjolivures, sans déformations de verbalisme, – précisément sans rhétorique. Mais nous touchons ici du même coup au troisième et dernier point, le plus important, de notre brève étude : le sens de l’œuvre de Silone, la portée de la pensée qui s’y incarne.

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Déjà, dans Fontamara, sous la violence de la révolte perçait l’impitoyable satire du verbalisme à la fois si vide et si destructeur qui tient lieu d’idées aux profiteurs de la dictature. Mais, dès Le Pain et le Vin, Silone nous fait comprendre qu’à ses yeux les hommes du régime sont loin d’être les seuls à se payer de mots. Parlant à Rome avec un jeune propagandiste de son propre parti, qui, dans un journal illégal, déforme les faits pour que ça fasse mieux dans le tableau, Spina déclare : « Nous n’avons pas à friser la vérité, – nous ne sommes pas un parti de coiffeurs ». Enfin, dans Il Seme… la volonté d’échapper à tout ce qui est formules apprises, devient radicale. Comme Simon s’inquiète de voir que Spina, peu à peu, a perdu le maquillage de teinture d’iode qu’il avait pris soin de mettre sur son visage pour le rendre méconnaissable : « J’ai, répond Pietro, porté quelque temps un masque ou la tête d’un autre, une tête de parti… Celle que tu vois aujourd’hui, c’est ma tête à moi ; je ne dis pas qu’elle soit plus belle, mais c’est la mienne. » – En notre affreuse époque où, ajoutant leur grimace à l’horreur des événements, les propagandes de tout poil voudraient faire prendre les intérêts qui s’affrontent pour des causes sacrées, idéologiques, rien n’est plus salubre que cet effort déployé par Silone contre ce qu’il appelle la rhétorique, contre l’inflation de mythologie qui, avec tant d’autres fléaux, s’est abattue sur le monde. Et si ses livres mettent en scène la forme italienne de la rhétorique, particulièrement riche en ressources oratoires, la satire qu’il en fait nous rappelle que le sens du concret, des vérités de fait est également une éminente qualité de ce peuple, tant parmi les gens les plus humbles que chez les esprits vraiment supérieurs. (Ainsi, exemple éminent entre tous, de la pensée anti-abstraite de Croce.)

La rhétorique idéologique, la mythologie, est relativement facile à déceler, et donc à combattre. Mais il est une autre façon, plus subtile, d’être un rhéteur, un abstracteur. C’est celle qui consiste, non plus sur le plan des idées, mais vitalement, à faire abs-traction de tout ce qui, dans le réel, s’oppose à nos préférences. Or, certains ont pu craindre que le dernier livre de Silone ne tendît à orienter dans ce sens la leçon de son œuvre. Certes, dans Le Grain sous la neige toutes les pages, fort nombreuses, consacrées à la vie en commun de Pietro, d’Infante et de Simon la Fouine, ne sont pas seulement un très bel éloge de l’amitié, mais peuvent parfois paraître nous présenter dans celle-ci une solution à tout, une espèce de refuge contre le mal du monde, comme si l’auteur avait envie de nous dire : « Et le reste est littérature » [3]. Nous-même, avouons-le, nous nous sommes demandé, en de certains instants, si nous n’avions pas affaire ici à une réplique italienne (certainement sans imitation) du rêve d’un écrivain, d’un poète français, Charles Vildrac, qui, dans les proses de Découvertes et les si beaux poèmes du Livre d’amour, a dit si bien, et si brièvement, les richesses du cœur. Ou bien, pour rester en Italie, et songeant au rôle accordé dans le livre à nos frères les animaux, – le chien Leone, l’âne Chérubin, Suzanne l’ânesse, les souris même – allons-nous assister, nous demandâmes-nous parfois en cours de lecture, à quelque exquis mais problématique recommencement de saint François ? car, parlant de l’amitié, Silone fait dire à Pietro : « Je souhaite seulement de vivre entre bons amis ». Et si le même Pietro ajoute : « De vivre, cela s’entend, en dehors des mensonges régnants », il n’en poursuit pas moins en ces termes : « Certes, comme idéal, comme programme, en comparaison de mon bluff des années passées, c’est là une bien modeste petite chose… ; mais pourquoi me forcer à crier ou à commander, si je n’ai de voix que pour la conversation ? Le grain de blé sous la neige, lui aussi, le pauvret, est une modeste petite chose ; peut-on pour cela lui reprocher de ne pas être une bombe ? » Ou bien encore Simon, parlant de sa recherche d’anciens amis : « On évite, dit-il, les mots équivoques, les soupçons, les accusations, les critiques de tel ou tel événement politique. Pas par prudence, mais parce que ce serait superflu. Ah ! de grâce, laissons la politique. C’est trop tôt ; ce sera pour nos neveux. » Est-ce donc à dire que le dernier ouvrage de Silone, non seulement suggérerait à bon droit qu’en notre époque de masses le moi est loin d’être toujours haïssable, mais proposerait en outre une leçon de sagesse exclusivement privée, l’abs-traction (la rhétorique) du retour à l’idéal de salut personnel de la pensée chrétienne ? L’admettre, ce serait trop vite oublier le sens du monde silonien tel que nous le définissons plus haut, où le Christ qui est la réalité de tous les pauvres est trop omniprésent pour qu’il y ait place aussi pour le christianisme. Les passages que nous venons de transcrire indiquent seulement, pensons-nous, une étape dans la démarche d’un esprit qui, avec raison, voulut rejeter toutes les formules, faire, comme Descartes, table rase. Tout au plus traduisent-ils peut-être, en même temps, une certaine tentation de fuite du réel, explicable chez tous ceux qui sont allés jusqu’au bout de leur méditation, qui, tel le Pietro du livre dans la cabane où il s’était caché, ont redécouvert, le monde pour ainsi dire de sous terre et comme de l’autre côté de la vie. Temporaire tentation de fuite, c’est possible, ou plutôt rencontre, en cours de route, de ce mirage, de cette nostalgie que nous serions nous-même tenté d’appeler la tentation de la pureté. Nostalgie, mirage auquel Silone romancier nous semble n’avoir pas su se défendre de céder en imposant à Faustina, l’amie de Pietro, une vertu dont il est bien permis de penser : « C’est dommage ».

Mais, en vérité, si Pietro, Simon et leurs amis nouveaux ou retrouvés vivent « en amitié », ce n’est pas pour se retirer du monde, ce n’est même pas non plus seulement pour sentir, à travers cette amitié, cette entr’aide, leur qualité d’homme. Non, l’amitié qui les unit, ils la vivent, en même temps, comme pour poser vers l’avenir une pierre d’attente. D’une attente qui ne soit plus faite, ou pas encore, de programmes, mais de réalités concrètes, de sentiments vrais, de contacts d’homme à homme. Et l’on peut dire que cette amitié du Grain sous la neige, elle est, en puissance, cette unité dont, dans Il pane…, le pain et le vin étaient les symboles. Qu’on y songe : c’est au nom de cette amitié-là qu’Infante vient sarcler le champ du paysan jeté en prison par les sbires du régime ; et la femme et le peuple le prennent pour Jésus. C’est en son nom encore que Pietro prêche la fierté aux cafoni : « Je crois, dit-il, que le monde pourra bientôt avoir besoin de votre orgueil. » Et de même, Simon, lorsqu’il arpente avec des amis la campagne, soupire : « Ah  ! le jour où nous pourrons appeler les hommes de ces terres comme on appelle de bons compagnons, et leur dire : prenez vos houes et vos pioches et allons à Rome… » Car si la pensée de Silone refuse d’accepter les méthodes aujourd’hui en vogue qui, quels que soient ceux qui en font usage, consistent à mettre les hommes au service de la politique, la leçon d’amitié qui se dégage de son œuvre, loin d’être quelque invitation à une idylle plus ou moins touchante, procède au contraire de la volonté de retrouver la réalité des hommes, seule condition pour espérer de pouvoir peut-être, un jour, mettre la politique à leur service.

Mais, dans tout grand livre, les idées exprimées par l’auteur ou par les personnages ne sont pas forcément ce qui témoigne le mieux des intentions profondes. Le devenir interne de l’œuvre en dit souvent bien plus long. Or, à cet égard, le dénouement du Grain sous la neige nous semble éminemment confirmer la leçon de l’ouvrage telle que nous avons cru pouvoir la définir. À la fin du roman, en effet, le père du sourd, d’Infante, est revenu manchot d’Amérique et a réclamé son fils, qui pourra l’aider dans le travail. Sur le point de se résigner à vivre, – Faustina doit venir le rejoindre, – Pietro, à contre-cœur, a consenti à cette séparation d’avec son ami. La vie de Pietro va-t-elle donc, faisant abstraction de l’amitié du pauvre entre les pauvres, finalement démentir cette fidélité à la condition des misérables qui est à la racine de l’aspiration antirhétoricienne de l’œuvre ? Non pas : sous prétexte de lui porter quelques objets, Pietro, une dernière fois, veut revoir le sourd. Et quand il entre dans le taudis où loge Infante, il trouve l’infirme hagard à côté du cadavre de son père, qu’il vient d’assassiner. Pietro, alors, ouvre la porte au malheureux et, à l’aube, se laisse arrêter à sa place. À un point de vue strictement littéraire, il se peut que la façon dont ce dénouement nous est présenté soit d’un symbolisme un peu brusque ; le roman ne s’accommode pas toujours de la grandeur explosive de la tragédie ou du drame, mais là n’est point en ce moment la question. En profondeur, avec ce dévouement de Pietro, avec cette solidarité dans l’amitié des malheureux, le dernier refuge, croyons-nous, de l’isolement tentateur, de l’abstraction, du mensonge, – de la rhétorique, est forcé.

Jean-Paul Samson

Note adjointe

Comme nous l’avons dit, la précédente étude est contemporaine du roman Le Grain sous la neige, mais le livre récent de Silone, Une poignée de mûres, le premier qu’il ait écrit et publié en Italie depuis son retour d’exil, confirme dans l’ensemble les traits essentiels de son œuvre antérieure. La pensée de Silone y apparaît toujours comme un progressif dépouillement de tout ce qui est théorie abstraite, idéologie, – autrement dit profondément fidèle à ce que, trop littérairement peut-être, nous appelions déjà son antirhétorique. Dans Une poignée… – le livre a été si excellemment commenté de toutes parts que nous pouvons nous dispenser d’en donner ici l’analyse critique détaillée, entreprise bien gênante pour celui qui est en même temps le traducteur – dans Une poignée de mûres, donc, nous assistons au retour d’exil de l’ingénieur Rocco De Donatis lors de la libération, à sa crise de conscience en présence de la dégénérescence du Parti communiste, auquel il finit par cesser d’appartenir ; mais si cet aspect du livre, qui reflète assurément pour une grande part l’expérience personnelle de Silone, atteste un ressaisissement intime et une reconquête de l’indépendance spirituelle infiniment exemplaires, peu à peu, cependant, l’accent, de plus en plus, est mis sur cela même qui, à l’écart d’un si douloureux débat, constitue comme spontanément les symboles de la pure liberté intérieure : les montagnards hors-la-loi du Casal, chez qui Rocco fréquente et parmi lesquels a grandi la jeune réfugiée juive Stella, qui devient son amie ; la mort du père de Stella – l’une des plus belles scènes du livre – qui, sur le point de s’éteindre demande au prêtre catholique venu à son chevet de lui parler de la commune filiation de tous les hommes ; et enfin ce clairon des paysans pauvres, qu’il fallut cacher sous le fascisme et qu’il faut enterrer maintenant pour le sauver des nouveaux maîtres de l’heure, mais en sachant bien – c’est la foi des amis de Rocco : Martin, Lazare – qu’un jour viendra, dans un an, dans vingt ans, dans mille ans, peu importe, où il rassemblera de nouveau les hommes, sinon pour l’accomplissement de leurs rêves, du moins pour les réveiller à l’unique raison de vivre : l’espoir. – On le voit, c’est, plus grave, il se peut, plus persuasive encore d’être devenue, en présence de toute la tragédie des temps actuels, plus sourde, plus discrète et comme contenue, la même voix que nous connaissions depuis Fontamara, – la même confiance imbattable en l’amitié fraternelle des humbles telle que l’incarnèrent et les Fontamarais et les résistants au fascisme de Le pain et le Vin et les compagnons de la dernière partie du Grain sous la neige.

Et cependant, il y a aussi autre chose, ou, sinon autre chose, l’affleurement à la lumière d’un élément qui fut peut-être là toujours, mais, entre temps, s’est précisé.

On vient de le voir, nous écrivions en 1943 : « .. ce monde silonien… où le Christ qui est la réalité de tous les pauvres est trop omniprésent pour qu’il y ait place aussi pour le christianisme ». Et cette formule était loin d’avoir pour nous la portée d’une simple définition littéraire. Tant de notre propre mouvement que par notre longue incubation dans l’œuvre silonienne, nous étions, et nous sommes, porté à donner, ou plus exactement à rendre toute leur importance, toute leur impérative vertu à ces valeurs qu’il faut bien appeler les valeurs chrétiennes. Et le plus précieux apport de Silone à cet égard nous semblait précisément de les avoir restaurées sans pour autant céder à la tentation, si généralement répandue, de les traduire en termes d’être. Car ainsi nous paraissaient-elles échapper au danger d’être une fois de plus compromises.

Or, il ne semble pas que sa position sur ce point soit restée exactement la même. Tout à la fin d’Une poignée de mûres, ce dialogue s’échange entre Stella et le paysan Lazare :

« – … Quelquefois (dit Stella), Rocco et moi nous discutons pour nous demander si tout cela a un sens. Je n’en suis pas sûre.
– Tu ne t’es jamais dit, fit Lazare, que quelque chose guide la marche des fourmis sous terre et le vol des oiseaux d’un continent à l’autre ?
– Tu es sûr qu’il y a quelque chose ? demanda Stella. Moi, je n’en suis pas sûre.
– Il me semble, dit Lazare, qu’il n’est pas si important de le savoir avec précision. Chacun, y compris ceux qui l’ignorent, va quand même où il doit aller… »

Évidemment, ce sont des personnages du roman qui parlent.

Et même si Lazare est ici plus ou moins le porte-parole de Silone, Silone nous dirait sans doute qu’il trouve notre question presque oiseuse, trop « métaphysique ». Par un texte de lui que nous traduisons ci-dessous, on va tout de suite voir sa méfiance, ou plutôt son indifférence à l’égard de la philosophie comme telle. (Indifférence qu’il généralise pour toute notre époque, ce qui ne laisse pas d’un peu surprendre quand on songe que, fraternels ou adversaires, un Camus, un Sartre sont nos contemporains…) L’on va voir aussi qu’il se guide essentiellement, tels les hommes qui vivent dans ses livres, sur ce qu’il appelle – bien admirablement d’ailleurs – le « choix des camarades ». Et l’on conçoit que sa fidélité à ses cafoni l’attache à une sorte de « religion populaire » ; mais quel sera notre choix à nous autres enfants de l’athéisme des grandes villes ? quelle, sans mensonge, notre fidélité à tous les humiliés et offensés, qu’ils pâtissent sur l’asphalte ou dans les Abruzzes ?

Oh ! certes, dans le choix des camarades, je le sais bien, et c’est l’une des joies de ma vie, il y aura toujours, de ma part, l’amitié pour Silone, le compagnon des années d’exil ; le si proche « voisin » de pensée. – Qu’il m’excuse toutefois, comme moi-même suis bien résolu à l’accepter tel qu’il est, si je ne puis m’empêcher d’estimer, à ce point de vue ma foi connaissanciel auquel je tiens, que l’effort de toute la vie devrait être de tendre tout ensemble à ne démériter ni de ses amis ni de ce que l’on pense, pour le difficile accord – toujours déçu, toujours cherché – des hommes et de l’Homme.

Cela dit, donnons la parole à Silone lui-même en traduisant une page qu’il nous a fait l’amitié de nous remettre et dont le n° 1 du Supplément littéraire d’Epoca (17 janvier 1953) a publié la plus grande partie. On en trouvera ici la traduction intégrale.

J.-P. S.

Le choix des camarades

Ma conception du monde est infiniment loin de constituer un système, mais j’ai quelques certitudes (et une espérance) qui dirigent ma volonté. Je m’occupe, ces jours mêmes, de recueillir les éléments d’un livre d’où ressortira ce que j’entends par le problème religieux à notre époque. Ce livre aura pour titre le Choix des camarades, et le noyau en est déjà entièrement contenu dans une lecture qu’il m’a été donné de faire devant un petit nombre de personnes, pendant la guerre, en Suisse, où je me trouvais interné. Ce que j’ai dit alors peut se résumer à peu près en ces termes ; la crise de notre époque, qui a ses aspects les plus voyants sur le plan de la politique et de l’économie, embrasse en réalité toute la vie en commun des hommes et l’être humain dans sa totalité ; et c’est pourquoi elle a, dans ses racines mêmes, un caractère profondément moral et religieux. En examinant toutefois les témoignages les plus sincères et les plus valables de ceux de nos contemporains qui ont pris le plus nettement conscience de cette réalité, et en les comparant aux résultats de nos propres réflexions, on arrive à la constatation de ce fait essentiel : la métaphysique et les dogmes religieux ont perdu, pour nous, leur évidence – l’évidence qu’ils eurent peut-être en d’autres époques. Bien plus : leur « problématique » propre nous laisse indifférents. La question religieuse ne se présente pas, en ce qui nous concerne, comme une impulsion à élucider le mystère de la Trinité ni comme une invite à nous enfoncer dans l’exégèse des preuves de l’authenticité de la Révélation dans les Livres Saints. Notre attitude envers les problèmes religieux traditionnels n’est pas davantage celle de l’incrédule ou du mécréant. Il serait également impropre de nous attacher la qualification de fidèle ou d’athée. Notre religion est encore circonscrite en une sphère bien proche de la terre. Elle est formée d’intuitions et de sentiments nourris par notre réflexion sur les problèmes de l’existence et de la société, sur le sens des expériences qu’il nous a été imposé de vivre. Après nous être, péniblement décrassé la conscience des résidus de surrogats pseudo-scientifiques empruntés aux idéologies politiques, nous sommes arrivés à la redécouverte de quelque irréductible certitude. C’est une religiosité, je le répète, de forme élémentaire et des moins élaborées, dénuée de revêtements dogmatiques, mythologiques, institutionnels, liturgiques ; mais peut-être, au moins en ce qui me concerne, en harmonie avec tel mythe populaire. Il serait injuste de voir dans notre indifférence envers la métaphysique et envers les dogmes une attitude d’orgueil ou de mauvaise foi. Mais le respect dû aussi à la notion traditionnelle de Dieu, nous impose d’y longuement regarder avant de faire usage de son nom et de ne le point mentionner de propos arbitraire. Toutes les forces de notre conscience sont concentrées dans l’effort pour comprendre notre siècle et le chaos dans lequel nous vivons, et dans la tentative de nous rendre compte de notre devoir d’homme. Même cela seulement est tout autre que facile. Certains d’entre nous sont arrivés aux limites du désespoir. Qu’est-ce qui nous a sauvés ? Peut-être le fait que (en un sens historique) nous n’étions pas des enfants trouvés. Nous sommes au dehors de la sphère dogmatique et institutionnelle de la tradition, mais sur le sentier que nous parcourons parmi les ruines de la société capitaliste, ce qui nous guide, c’est indubitablement une lumière non éteinte d’origine et d’essence chrétiennes. C’est du Christianisme que nous vient, en dernière analyse, ce sens recouvré de la Vie, de la dignité humaine, de la fraternité, de la douleur. Aussi est-il facile de comprendre pourquoi nous laissent indifférents, au point de vue de ce qui peut nous pousser à la réflexion religieuse, les Elliot, les Mauriac et autres plus ou moins convertis, alors que nous émeut Simone Weil. Précisément ces jours-ci, je relis les lettres par elle adressées en 1941 au R. P. Perrin, prieur des dominicains de Montpellier, et publiées après sa mort sous le titre Attente de Dieu. Rarement se rencontre-t-il à notre époque cohérence aussi parfaite entre la vie et la pensée. En ces lettres de Simone Weil, son expérience exceptionnelle se reflète dans une pensée originale, claire à l’extrême, pure. Je suis resté proprement confondu de constater à quel point le drame spirituel de cette juive française ressemble à celui de beaucoup d’entre nous. Il y a dans ces lettres des passages proprement tragiques, lorsque, après avoir confessé tout ce qui l’attirait vers le catholicisme, elle refuse cependant de se faire baptiser. Qu’est-ce qui l’en retint ? Non point l’orgueil, ni une répugnance envers la discipline et la perspective de se fondre dans le troupeau, ni non plus la tradition israélite, mais la conviction d’une spéciale vocation, la conviction de devoir rester une créature de Dieu en détresse, un témoin de Dieu hors de l’Église, parmi les pauvres, qui aujourd’hui, pour le plus grand nombre et pour leur part la plus vivante, se trouvent hors de l’Église.

Un écho (sans cette admirable pureté, sans cette héroïque sainteté et intrépidité d’esprit), un écho de cette situation spirituelle, on le peut percevoir, aujourd’hui, chez nombre d’entre nous. Également pour nous, le devoir religieux est lié à un choix de camarades.

Ignazio Silone

[1Rappelons encore que cette étude fut écrite en 1943.

[2Celle même à laquelle il fait également allusion dans le texte que nous traduisons ci-dessous.

[3Que notre inquiétude (relative) était donc précipitée ! Comme nous l’allions au reste déjà dire aussitôt, ce n’est pas d’une idylle qu’il s’agit. Le Choix des camarades, qu’on lira plus loin, manifeste aujourd’hui toute la portée, alors implicite, du problème.