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L’Unique n°14 (octobre 1946)
À celle que j’attends
Article mis en ligne le 16 juillet 2010

par R.M.
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Sais-tu à quoi je pense ce soir, chère amie ? À la façon dont nous arrangerons notre petite chambre. En déplaçant seulement un peu mon bureau vers la droite, on pourra mettre le tien à côté. Ainsi, même en lisant ou écrivant, nous serons toujours près l’un de l’autre. Nous ferons la toilette des murs et trouverons bien à les garnir. À la fenêtre nous mettrons des rideaux. Oh ! J’en ai des rideaux. Nous les poserons ensemble, n’est-ce pas ?

Comme nous serons bien là, et heureux !

Oh ! Ce n’est pas que nous causerons beaucoup. Nous ne sommes pas des bavards. Qu’est-il besoin de tant causer lorsque l’on se comprend, et que l’on vibre pareillement ?

Notre joie sera dans notre côte à côte. Dans un rien et dans un tout. Un regard, un sourire, un serrement de main. Dans l’enlacement de nos corps, dans nos baisers, nos caresses. Dans les mêmes émotions que nous éprouverons aux spectacles où nous assisterons ou que nous contemplerons. Dans nos jeux, nos promenades. Et aussi dans l’échange de nos études, observations et réflexions ; de notre prose ou poésie. Toujours ensemble. Toujours s’aimer. Quelle belle vie ! Même si nous ne mangeons pas tous les jours à notre faim.

On nous appellera les deux fous. Car, comme tu le sais, aux yeux du monde nous sommes des fous. Vivre insouciamment en jouissant de chaque jour qui passe. Ne pas consacrer la presque, sinon la totalité de nos forces physiques et intellectuelles, à des moyens de « gagner de l’argent », c’est avoir perdu la raison.

Lorsque certains jours où nous n’éprouverons que la joie de nous sentir vivre et nous reposer, nous nous allongerons dans l’herbe et passerons tout notre temps à nous faire mille caresses, alors que nous pourrions ces jours-là gagner beaucoup d’argent. Si l’on nous surprend que ne dira-t-on pas ? Mais comme tout ce que l’on peut dire de nous nous importe peu, cela ne nous dérangera guère.

Chère petite amie, je sais que tu viens, mais sur la route il y a de si jolies et si intéressantes choses, que tu t’arrêtes souvent. Comme tu as raison ! Il faut jouir de toutes choses et n’en négliger aucune qui puisse nous donner de la joie. La vie ne vaut d’être vécue qu’à cette condition. Ne te presse donc pas…

Et puis, il y a si longtemps que je t’attends…va ! Je t’attendrai bien encore un peu…

R.M.


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