Haute école

, par  Devaldès (Manuel) , popularité : 3%

10. – Ignorance, mensonge, illusion

La grande trouvaille de l’humanité, ç’a été de baser son existence sur l’irréel.

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Dans une étude sur Ibsen et Bjorson [1], M. Robert Kemp parle de la théorie du « mensonge vital », qu’il repousse lorsque servi à grandes doses, mais considère comme « tolérable à petites doses ». Laissons de côté la question de la ligne de démarcation. Le mensonge dans les doctrines philosophiques, sociales ou morales est mortel, et non vital, ce qui n’est pas difficile à prouver. Mais comme M. Kemp n’est pas un révolté ― et pour cause ― il admet très volontiers la petite dose. Or la petite mène peu à peu et fatalement à la grande. C’est d’ailleurs celle-ci qu’aujourd’hui on nous fait absorber. Et toute notre vie en est empoisonnée.

Ou la moralité individuelle et les sociétés seront fondées sur la vérité sans sophistication, même à petites doses, ou bien les humains souffriront et crèveront du mensonge mortel sur lequel ils vivent (si l’on peut appeler ça vivre), demain comme à présent et comme hier.

Et ce sera justice, ― justice biologique.

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Le théologien : un préposé au mensonge vital, ― vital pour les bénéficiaires…

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C’est nu leitmotiv des élucubrations des journaleux et autres écrivassiers que « les Français ont besoin d’une mystique ». Aussi leur en sert-on de diverses et de nombreuses.

La plus séduisante pour ce peuple qui crève de faim, c’est évidemment la « mystique de l’abondance » !

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Dès que tu rencontres le substantif « mystique » dans l’interprétation d’un fait ou dans la construction d’un système philosophique. social ou politique, tiens-toi sur tes gardes.

Ou c’est un imbécile qui te parle sérieusement et tu n’as pas de temps à perdre.

Ou c’est une canaille qui, se foutant de toi, médite de te ligoter intellectuellement, et c’est une autre raison de faire la sourde oreille.

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Une mystique se forme et se développe autour d’un mythe (= fable = invention = mensonge) et elle fleurit en illusion.

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Pour trouver une mystique, il faut s’adresser au bazar de croyances qu’on appelle pragmatisme.

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De l’aveu même de ses protagonistes, tout pragmatisme est basé sur un mensonge. C’est avec le mensonge qu’il fait la vérité, ― la « vérité » du pragmatiste.

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Sur maints plans de l’existence, abuser les enfants, leur raconter des mensonges, leur farcir l’esprit d’illusions que bon nombre d’entre eux conserveront jusqu’à la fin a leur grand dam, car elles feront d’eux des dupes et des victimes ; ou les maintenir, sans même l’ombre d’une explication, dans l’ignorance la plus crasse, ignorance qui, aux yeux des clairvoyants, se révèle journellement meurtrière, ― voilà le viatique que l’homme donne à sa progéniture pour se diriger dans la vie.

Quels beaux résultats il obtient, il suffit de regarder autour de soi pour s’en rendre compte.

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C’est lorsque le prophète est un mystique que sa prophétie ne se réalise pas et qu’il apparaît par la suite si ridicule.

Lorsqu’une prophétie est rigoureusement scientifique, elle se réalise, ― nécessairement.

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C’est pour se conserver les valeurs matérielles que tant de politiciens, de prêtres et de gens de lettres prébendés travaillent à restaurer ce qu’ils appellent les « valeurs spirituelles ».

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Que de gens prétendent vivre pour l’esprit qui, en réalité, vivent de l’esprit !

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L’humanité souffre de maintes maladies de l’esprit : croyance en « Dieu », croyance à une finalité de l’univers, croyance à l’anthropocentrisme, voire an géocentrisme, croyance au libre arbitre, etc.

Ce sont ces maladies qu’il lui faut d’abord extirper de son fonctionnement mental si elle veut vivre une vie saine.

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À force de les scruter, on arrive à comprendre que certains préceptes des religions, à l’origine. n’étaient pas dénués de raison réelle, qu’ils valaient par l’intention ― sinon par l’expression, la plupart du temps trop symbolique ― et visaient à une amélioration de l’homme. C’était au temps des sincères, il y a longtemps, bien longtemps !

Seulement, ils étaient basés sur un mensonge initial et n’ont rien produit de bon, au contraire.

Ce n’est pas impunément qu’on dirige les hommes par le mensonge : l’échec ne tarde pas à apparaître.

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Un grand obstacle à l’évolution progressive de l’humanité, c’est l’innombrable gobeur qui prend l’image pour la réalité : un aspect du manque d’esprit critique.

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Une image peul être belle : si tu l’interprètes et la goûtes avec ravissement, tu es un artiste ; si tu la prends au propre, tu es. un crétin.

Le plus grand nombre des humains ne sont que des reflets.

Toutefois, il y a des degrés dans la réflexion.

Être le reflet du génie, passe encore.

Mais les pires des reflets sont les hommes qui reçoivent leur « lumière » de ceux qui ne méritent pas d’être reflétés.

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Tout comprendre, c’est tout pardonner, a dit, à peu près en ces termes, Mme de Staël. C’est l’évidence même, mais de cet aphorisme d’aucuns ont tenté de faire une maxime selon laquelle on devrait se résigner à tout.

Rectifions donc :

Tout comprendre, c’est tout pardonner, mais ce n’est pas tout subir.

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Le défaut de l’homme est de toujours vouloir, consciemment ou non, situer sur un plan « supérieur » les causes de phénomènes humains qui, en réalité, sont d’ordre simplement physique.

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La plupart des victimes de la société ne s’aperçoivent même pas qu’elles sont telles.

Car elles le sont d’abord par l’intellect.

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Le prêtre à ses ouailles :

― Quand le doute approche et frappe à la porte, je me hâte de pousser le verrou et je me sauve en me bouchant les deux oreilles. Faites comme moi.

Ou la volonté de demeurer ignorant et esclave.

Mais, en vérité, il s’agit tout bonnement de conserver une clientèle.

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C’est avec quelque honte pour lui-même que j’entends Durand opposer à un propos issu de l’expérience :

― Moi, je crois que….

Pauvre type, il ne craint pas le ridicule !

Manuel Devaldès

[1 Le Temps, 13 mai 1940.