Les dessous de la vie parisienne

, par  Lelong (Henri) , popularité : 3%

… Zulma Van Rockstael était expéditrice dans la maison Hymen et Cie. C’était la pure jeune fille, douce. Aimable, distinguée, intelligente et affectueuse, que tous les bons pères de famille eussent souhaité, pour épouse, à leur fils unique.

Toujours à l’heure à son service, qu’elle assurait consciencieusement, toujours souriante et serviable, nul, car tous l’aimaient, n’eût songé à lui manquer de respect. Elle ne tolérait quelques familiarités, et encore anodines, que de son compatriote Bouvry, avec qui elle tenait de longues conversations avec un savoureux accent et le tutoiement coutumier chez les Belges. Il est vrai que Bouvry avait réfréné ses ardeurs à la suite de certain incident.

Un temps, le cochon qui sommeille au fond du cœur de chaque homme s’était subitement éveillé chez ce brave garçon, qui, sans plus de façon, s’était mis, incontinent, à palper en connaisseur les fesses encore innocentes de Zulma.

Un court dialogue s’était alors engagé dans une langue chantante.

― Quoi qu’tu tâtes là. Fernand ?

― Un bel emplacement, sais-tu, pour moi placer une…

Mais il ne put préciser davantage, la main leste de Zulma s’étant abattue sur son visage, lui ayant coupé le sifflet.

Qu’était la vie privée de Zulma ? Vraisemblablement, elle n’avait d’autre ressource que les modestes appointements qu’elle gagnait chez Hymen et Cie, aussi tenait-elle sa place. Très simplement vêtue, les cheveux tirés à la brosse noués sur la nuque en un catogan serré, elle n’était pas élégante, oh ! pas du tout. Parfois, on tentait de s’imaginer ce que devait être sa vie privée, si pudiquement cachée : une mère infirme à sa charge, des petits frères en des petites sœurs à élever… Pauvre Zulma ! Comme on l’estimait et combien on eut désiré pouvoir l’aider, discrètement ! Mais elle appartenait à la catégorie des gens fiers, muets sur leurs misères.

Un soir, Legrand, son chef de service, eut le plaisir de rencontrer, sur les grands boulevards, à la terrasse d’un café, un ami d’enfance. Après l’absorption obligatoire de quelques apéritifs, ils décidèrent de dîner ensemble dans une brasserie voisine, malgré l’opposition de Legrand qui ne pouvait comprendre que des provinciaux, de passage à Paris. s’obstinassent à demeurer sur ces grands boulevards où ils étaient infiniment plus mal logés et nourris qu’ailleurs. Les habitudes ne se changent pas aisément.

Les joies des provinciaux célibataires sont, dans la capitale, toujours de même ordre, simples et vulgaires : bien manger, bien boire… et des femmes.

L’ami de Legrand, qui avait pas mal sucé dans la journée, était sérieusement éméché quand ils quittèrent le restaurant. Il était dix heures et il voulait danser.

On ne contrarie pas les volontés d’un homme ivre.

― Je veux danser, N…. de D… ! Me feras-tu danser, oui ou m… ? Je veux danser.

Legrand ne savait comment donner satisfaction au désir du pochard quand, soudain, lui revint à l’idée le Bal des Danseurs Parisiens, rue Cadet, où il s’était naguère perfectionné dans l’art de la chorégraphie. Énergique, il déclara :

― Fous-moi la paix maintenant ! Je t’emmène danser, et tout de suite… Donne-moi le bras !

Par la rue Drouot, on fut vite rendu à la salle du « Petit Journal » où se tenait le bal. Là, oubliant son camarade, l’attention de Legrand s’était fixée sur un couple qui franchissait la piste en tournoyant, la femme, une grande blonde très fine, vêtue d’une longue robe noire dont elle entraînait les plis dans un tourbillon frénétique auquel le cavalier s’abandonnait sans résistance possible.

La danse s’achevait. Sur un accord brutal, les danseurs s’immobilisèrent, et, devant Legrand stupéfait, Zulma se figeait dans une douloureuse stupeur.

– Monsieur Legrand… Je vous en prie…

– Voyons, Zulma ! Qu’y a-t-il ? Vous semblez épouvantée…

– Oui… J’ai peur de vous.

– Vous avez tort. Allons au buffet !

Quelques instants plus tard, devant un crème, Zulma expliquait à Legrand :

― Puisque vous connaissait maintenant mon secret, je vais tout vous raconter. Je sais que vous êtes un bon camarade. Je ne vous demande même pas de me jurer de ne rien dire. Vous voyez que j’ai confiance. Je suis sûre que vous serez discret. Vous pensez bien que ce n’est pas avec ce que je gagne chez Hymen que je peux me faire honneur. Moi aussi, j’ai envie de vivre, d’avoir des bijoux, des toilettes, des parfums et des distractions. Mais je veux surtout me marier. Vous savez que je suis sérieuse. Je veux mettre de l’argent de côté pour monter mon ménage où je désire que soit parfaitement heureux le mari que je me choisirais. Ici, je fais le professeur de danse. Je gagne pas mal avec les cachets, les pièces…

― Vous vous tuez ma pauvre Zulma !

― Pourquoi « pauvre » ? Je ne suis pas à plaindre, je vous assure, car je suis riche d’espoir, mais vous avez raison, je me tue… mais ça ne durera plus longtemps… Bientôt je m’établirai… Oui, c’est terriblement fatigant. Je ne suis jamais couchée avant deux heures de matin et je me lève à sept…

― Et l’amour ?

― Je n’ai pas le temps d’y penser, pour le moment. Pas le plus petit béguin.

― J’avais de la peine à vous reconnaître. Vos cheveux généralement tirés… votre tenue nouvelle pour moi…

― Les cheveux… c’est ce qui m’est le plus pénible… Tous les soirs, à six heures et demie, en sortant de chez Hymen, je me précipite chez mon coiffeur, rue du Faubourg-Montmartre. qui me met en état, et, chaque matin, avant de me fourrer au lit, je me passe la tête dans l’eau tiède pour faire disparaître toute trace de fantaisie et je dors avec une serviette humide sur les cheveux…

― Et pour dîner ?

― Oh ! ça, c’est rapide, en vingt minutes, en sortant de chez le coiffeur, au prix-fixe du Brébant.

― Il faut vous habiller ?

― Que vous êtes curieux ! Je change, au tabac qui est à côté, au coin de la rue Lafayette, ma tenue de jour contre ma robe de soirée et, en quittant le bal, je reprends mes vieilles frusques. C’est fait en un instant, aux waters ou derrière le comptoir. Je commence à avoir l’habitude. D’ailleurs la patronne est aimable. Elle comprend et me donne toutes facilités. Quand le temps est trop mauvais, elle me fait coucher, ne voulant pas me laisser regagner ma chambre en haut de la rue Lepic…

― Vous lui amenez des clients ?

― Oui, forcément… des types qui me font du boniment, ne veulent pas me lâcher et croient qu’en m’offrant quelque chose ils arriveront à leurs fins. Ils en sont pour leurs frais… Non, cette patronne fait cela pour moi, par pure amitié.

Zulma avait raison de rendre hommage à cette complaisance cordiale que l’on ne rencontre qu’à Paris.

Elle poursuivit :

— Vous ne me reconnaissiez pas sous cette robe ? C’est dilecta, le fameux modèle d’Hymen pour l’hiver prochain. J’en ai emprunté un exemplaire, que j’ai refilé à nos clientes, Hélène et Félicie du boulevard Haussmann, le temps de le copier. Vous pensez si elles ont été heureuses ! Elles l’ont modifié, amélioré, transformé. En remerciement, elles me l’ont donné à porter. En somme, c’est, maintenant, un modèle à elles, que je lance pour elles. Ça apprendra à Hymen à mieux payer ses employés…

Éternel refrain… Le lendemain, à l’heure habituelle, Zulma était à son poste à l’heure habituelle. Legrand lui tendit la main, ils se dirent bonjour, comme de coutume, d’un air en apparence indifférent… mais un secret les liait désormais, un secret qu’ils gardèrent bien, car, par la suite, au cours de leurs conversations, jamais ils ne devaient faire allusion a leur rencontre au Bal des Danseurs Parisiens.

Legrand, ce matin-là, ne put maîtriser son émotion. Il sentit perler au bord de sa paupière une toute petite larme. C’était son hommage au mérite de la fière et courageuse Zulma [1].

Henri Lelong

[1Extrait de Hymen et Cie, édition Rivet et Cie, 21, rue François-Perrin, Limogtes, avec l’autorisation de l’auteur.