Rêvons l’anarchie

, par  Azéma (Étienne) , popularité : 3%
Aux amis Bouffanais et Alonso.

Dans un article de « L’Unique » no8, Gilimon critique l’adage : « la fin justifie les moyens » et soutient que se sont : « les moyens qui doivent justifier les fins ».

Si ces deux maximes semblent s’opposer, elles se montrent pourtant dans la pratique également jésuitiques ; certes, la seconde n’excuse plus n’importe quel acte pour atteindre à un but, cependant, elle justifie tous les résultats obtenus dès lors que les moyens employés ne sont pas blâmables. Comment pourrons-nous désapprouver celui qui, sous prétexte d’entr’aide aura prêté son concours à un scélérat ?

Gilimon apporte peu après un correctif qui modifie du tout au tout son affirmation première. Nous autres anarchistes, écrit-il en substance, non seulement nous ne voulons utiliser que des « moyens moraux » mais encore nous aspirons à un « idéal moral ».

Une question se pose alors : pareille restriction dans le choix des moyens ne rend-elle pas improbable l’avènement de l’idéal moral : « vive en anarchie » ?

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D’accord avec les théoriciens anarchistes, Gilimon définit l’anarchie : « négation de l’imposition », il y voit un régime qui n’admettra plus sous aucune forme : « la rapine, le dol, la tromperie, l’exploitation, l’oppression ».

Un tel idéal enthousiasme certaines natures sensibles aussi celles-ci sont douloureusement surprises de constater l’indifférence avec laquelle l’ensemble des humains envisagent la venue de l’âge d’or. L’apathie générale des personnes intéressées contribue à prolonger indéfiniment l’agonie de la société autoritaire exécrée, bien que des prophètes aient annoncé, cent fois, le commencement d’une ère nouvelle.

Cette amère vérité est bien propre à faire perdre toute patience, voire tout sang-froid à quelques révolutionnaires ; Marcel Guennec, par exemple, conseille sans hésitation de se lancer dans une aventure on ne peut plus casse-cou : « Et pour guider les compagnons et les conduire au combat libertaire un Bakounine, un Duruti l’arme au poing » (Plus Loin no1).

Pour ne pas manifester un sentimentalisme qui, paraît-il, n’a plus cours, ne nous attardons pas à considérer la belle hécatombe de compagnons que donnerait la tactique recommandée : « L’effusion du sang n’est rien, écrivait Proudhon : c’est la cause qui le fait répandre qu’il faut considérer » ! Tout de même, nous pouvons souligner que Guennec préconise un moyen quelque peu violent d’imposer un idéal qui nie l’imposition et la violence. Ceci dit sans vouloir polémiquer en aucune façon.

Admettre que la force est nécessaire pour changer les conditions de vie sociale c’est rendre un hommage direct à la violence ; peut-on dès lors prétendre qu’on travaille à sa disparition ?

Des rapports fraternels et un régime de liberté ne se peuvent établir par des moyens brutaux. L’Histoire contemporaine est riche en faits qui prouvent irréfutablement que la violence engendre la violence. Depuis 1789 toutes les guerres et toutes les révolutions ont été entreprises sous les prétextes avoués de tuer à jamais la guerre et la domination éhontée des classes possédantes : chaque carnage a amené finalement un peu plus de servitude et un peu plus de haine. C’est d’ailleurs tout le passé de l’Humanité qui témoigne de cette vérité : vouloir supprimer le mal par le mal aboutit toujours à augmenter la quantité de méchanceté. « Si la haine répond à la haine comment, demande le Bouddha, la haine finira-t-elle ? »

Qui pis est, le besoin d’armer et de recruter le plus possible, serait-ce pour le « combat libertaire » finit par faire oublier les raisons premières de la lutte engagée. Un jour vient où, perdu dans l’euphorie de sa force centuplée, on proclame comme Lucien Moreau : les aspirations vers un idéal « sont chimères surannées, bonnes pour des esprits attardés dans la conception métaphysique. » Si l’on veut bien se reporter à l’article cité de Guennec on y trouvera quelques affirmations de la même farine.

Les anarchistes critiquent le parlementarisme et démontrent avec force arguments, judicieusement choisis, qu’il est impossible de ne pas se laisser corrompre par la pratique de l’autoritarisme. Est-ce que, par hasard, ces mêmes anarchistes prétendraient que l’usage de l’épée doit rendre les révolutionnaires incorruptibles ?

Il faut être bien naïf et foncièrement ignorant de la psychologie pour supposer que les compagnons qui auront suivi « l’arme au poing » rangeront d’eux-mêmes cette arme au râtelier une fois aboli l’ancien régime autoritaire.

Notre action nous modifie toujours quelque peu. Charles Péguy notait qu’« on est toujours tenté de faire en tout ce qui nous réussit le mieux, là où on réussit le mieux ». Un soldat est surtout un soldat, quelle que soit la cause qu’il prétend défendre ; pour lui la discussion n’existe plus : il s’agit d’« imposer » ce qu’il lui paraît bon… d’imposer !

Ne restera-t-il pas aux compagnons à défendre la nouvelle société devenue inviolable et sacrée ?

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Si la violence est, par sa nature, incapable d’apporter son concours à l’édification d’une société sans autorité, il convient d’employer « des moyens de caractère anarchique pour implanter l’anarchie ». (Gilimon).

Quels sont ces moyens ? Gilimon ne nous le dit pas expressément ; mais, sans doute, compte-t-il sur une propagande tant en paroles persuasives qu’en « exemples vivants ».

Pourtant la bonne volonté continue des idéalistes n’a pas apporté jusqu’ici beaucoup de changements à la « cruelle réalité ». Un stirnérien ne manque pas d’ironiser qu’on va plus loin avec une main « pleine de force » qu’avec une main « pleine de droits » ; ce n’est pas la sainteté d’un idéal « et toutes les preuves qu’on peut fournir en sa faveur qui en font approcher d’un pas ».

« Bêler son rêve », démontrer la beauté de son idéal à des gens qui font les sourds et les aveugles, user du droit de pétition, employer des moyens anodins et légaux, c’est renvoyer l’instauration de l’anarchie aux calendes grecques.

Après les terribles années que nous avons vécues, nous ne pouvons même plus croire qu’opposer la non-violence à la violence soit un bon moyen pour diminuer la nocivité de celle-ci. Le refus d’accepter des armes ne met nullement le pacifique en sécurité ; le soudard ne se laisse pas attendrir par tant d’ingénuité ; il n’est pas de peuple qui, travaillé par la propagande patriotarde n’accepte de se lancer dans une guerre offensive contre un voisin sans défense ; enfin, préférer l’invasion à la guerre ou l’esclavage à la révolte violente est peut-être raisonner comme Gribouille…

Si la force bestiale pouvait se laisser persuader, il serait impératif de répondre par des paroles doucereuses aux imprécations et aux actes déments de la soldatesque et des forbans. Malheureusement c’est seulement dans la légende que le ciel expédie des saints pour seconder le pape qui se propose d’arrêter Attila.

Le Tolstoïsme se défend malaisément comme pratique efficace. Le « tu ne t’armeras point » entraîne comme corollaire qu’on accepte de se laissé détruire et de laisser anéantir tout ce qu’on aime. En fin de compte, la brutalité, « la rapine, le dol, la tromperie, l’exploitation, l’oppression » règnent sans contestation ; les bons et les justes qui survivent sont moqués ou traités en esclaves…

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La critique anarchiste est d’une logique implacable. Elle démantèle les institutions considérées comme intangibles par les ignorants, elle pénètre « au coeur même du sanctuaire » des croyances politiques ou religieuses et démontre avec vigueur le vide des grands mots dont abusent les pontifes qui mènent le monde. Mais l’impuissance de la théorie anarchiste est manifeste dès qu’il s’agit de prescrire ou même simplement de recommander la forme de lutte à entreprendre pour détruire l’autoritarisme.

Prescrire, recommander ! Voilà bien deux termes qui puent quelque peu la contrainte morale…

Le dilemme qui nous accule est beaucoup plus grave : si nous usons de violence le régime futur ressemblera comme un frère à celui que nous subissons ; si nous répugnons à employer la force nous nous condamnons à rester sous le joug : nos aspirations demeureront vaines. Dans les deux cas, impossible d’aboutir à l’anarchie !

Qui plus est, l’humanité en bloc semble se complaire à vivre « en autorité ». « Toujours un nouveau maître est mis à la place de l’ancien, on ne démolit que pour reconstruire, et toute révolution est une restauration. » (Stirner).

L’anarchiste peut imaginer les relations entre personnes de « son monde » mais, à moins de se vouer à être une continuelle victime, il ne doit pas tenir compte de cette conduite idéale dans la vie sociale (voir article cité de Gilimon). Devra-t-il se comporter en autoritaire fieffé à l’égard de ceux qui ne savent qu’exploiter ou que se laisser exploiter ?

L’anarchiste distinguera-t-il deux morales pratiques, à l’instar du philosophe Renouvier : une morale du temps de paix avec les « siens » et une morale du temps de guerre envers ceux qui ne veulent pas abolir l’autoritarisme ? Il est d’ailleurs remarquable que Renouvier appliquait la morale du temps de guerre aussi bien dans la lutte entre États que dans la lutte entre classes sociales. (Soulignons, en passant, que si les moralistes enseignent qu’il y a un « primat de la personne humaine » certains d’entre eux s’abaissent à la mentalité des pires criminels dès qu’il est nécessaire d’excuser certains actes…)

Finalement les anti-autoritaires n’ont que de rares occasions de se réunir, le plus souvent leurs relations amicales se bornent à des échanges d’idées ; par contre, tous les jours le milieu social autoritaire s’impose à l’individu qui veut satisfaire des « besoins humains ou généraux ».

La Société n’évolue pas dans le sens souhaité par le réfractaire, celui-ci ne tarde pas à découvrir son impuissance à la propulser vers son idéal ; de plus, cette société n’accepte pas que le réfractaire tente de « vivre sa vie ». Par la force des choses, les anarchistes conséquents sont entraînés dans une lutte à mort contre cette Société qui les enserra de toutes parts « l’arme au poing » sans vain souci de préjuger quel autre monde tourmenté résultera de cette violence paroxyste… « le pire est déjà atteint ! »

Après avoir repoussé la violence reconnue impropre à édifier l’anarchie voici que nous légitimons les « bandits tragiques » dans leur révolte homérique contre la société marâtre ! À vrai dire, nous avons abandonné toute préoccupation d’organiser quelque jour une vie sociale harmonieuse. Les intentions et les actes des insurgés n’ont ni sens politique ni portée sociale ; loin d’esquisser l’avenir Stirner écrit : « Ce que fera un esclave quand il aura brisé ses chaînes, il faut l’attendre ! »…

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Bon gré, mal gré, nous sommes amenés à tirer de nos réflexions une conclusion assez pessimiste : il nous paraît vain de se bercer de l’espoir qu’un jour les hommes vivront en anarchie ; du moins pas un des compagnons ne peut espérer entrevoir quelque signe avant-coureur de « l’âge d’or ».

Aspirer à vivre en anarchie c’est, assurément, tendre vers un noble idéal social, mais, comme tout idéal social, celui-là est condamné à n’exister que dans le cerveau de certains individus privilégiés. Avoir compris cela éloignera toujours les anarchistes du désir d’imposer leur rêve. L’anarchiste s’armera peut-être pour se défendre, jamais pour faire la loi aux autres.

N’est-il pas vrai que les plus grands criminels de l’Histoire ont été les fanatiques possédés par quelque marotte « d’idéal social, moral ou religieux » ? Parce qu’une chimère leur courait à travers la cervelle détraquée, ces zélateurs enragés ont considéré comme dignes du hart, du bûcher ou de la fusillade « quiconque agissait autrement que ne le permet leur foi à eux. » (Stirner)

Au service d’un Dieu qui s’efforce d’établir son règne sur la terre, d’un État ou d’un Parti qui se veut omnipotent, d’une Idée qu’on rêve dominatrice, etc., les « esprits prêtres » se sont toujours montrés d’infâmes bourreaux.

Faut-il citer des exemples ? Les purs de la Révolution Française envoyaient à la guillotine les « ennemis du genre humain ». Les fascistes suppriment ceux qui ne veulent pas s’enrégimenter dans leurs ligues ; l’État Soviétique envoie à la potence les perturbateurs de l’ordre établi « pour le bonheur du prolétariat ». Les inquisiteurs trouvaient légitime et louable l’autodafé de l’hérétique ; l’anticlérical forcené prétend que tout est bon contre le prêtre « que tout passant a le devoir d’abattre » au nom de la civilisation « en droit de légitime défense » : « Discuter avec ça ? Non, mais le museler, mais le mettre à mort, car la peine capitale si odieuse qu’elle soit, n’est pas trop forte contre cet empoisonneur plus effrayant que Borgia, plus infâme que Castaing » (Laurent Tailhade). Les Gustave Hervé poussent à la guerre pour défendre « la terre d’élection de l’antimilitarisme ». Enfin les pacifistes eux-mêmes, n’ont-ils pas « cédé devant les dangers que le fascisme hitlérien faisait courir à la patrie et à la civilisation » ? (voir l’article de Louis Simon dans le no 28 de « Ce qu’il faut dire »).

Comment s’y prendre pour faire entendre à tous ces fous tourmentés par une idée fixe qu’il est préférable d’abandonner une cause « juste » dès lors que, pour la suivre, il faut utiliser quelque moyen barbare ?

Rêvons l’anarchie, idéal social… ; mais ne soyons pas tentés de passer les autres sur le « lit de Procuste » afin qu’ils deviennent tels que l’exige la société future.

Travaillons surtout à nous perfectionner nous-mêmes : il y a de quoi nous occuper sans permettre à notre vigilance un seul relâche. Si le regret profond point notre cœur que jamais ne viendra son jour à la « déesse aux yeux si beaux » répétons-nous la fière maxime : « Il n’est pas besoin d’espérer pour entreprendre ; il n’est pas besoin de réussir pour persévérer ».

À première vue, l’anarchiste qui n’a pu consentir à pousser à la limite extrême sa haine de la société actuelle se comportera en gros comme l’individu qui accepte le principe d’autorité. Mais, alors que le philistin se plaît dans la vie sociale, l’anarchiste supporte avec amertume la laideur de cette pitoyable existence. Certes le fait de ne pas se lancer sans arrière-pensée dans la lutte est un sérieux handicap. En présence des gens pratiques, l’anarchiste apparaît un rêveur un peu naïf.

Cependant si l’anarchiste ne peut rivaliser de richesses matérielles avec les gros exploiteurs il est, lui, possesseur de biens spirituels et moraux inconnus aux affairistes. Or pour arriver à ce stade de perfectionnement individuel qui seul donne une valeur à la vie « il ne faut pas trop craindre d’être dupe », dirait Vauvenargues.

Étienne Azéma