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La Lanterne noire N°6/7 (novembre 1976)
L’anarchie et l’organisation
Article mis en ligne le 9 mai 2007

par Nicolas
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« Ils n’imaginent pas qu’une société puisse fonctionner sans maîtres ni valets, sans chefs ni soldats. » À bas les chefs !

J. Dejacques [1]

« Le mouvement qui, en quelques jours, traversa tous les stades d’une révolution, de la grève à l’insurrection en passant par les manifestations de rue, jaillit des masses elles-mêmes sans être dirigé d’en haut. Aucun comité central de parti, aucune personnalité connue n’en assuma la direction ni l’organisation. » [2]

Février 1917. Une révolution se met en marche. Mais Lénine se méfiait d’un mouvement sans une tête visible.

Les Soviets, organisations spontanées des masses paysannes et prolétaires, à cet endroit et à ce moment de l’histoire, devaient être mis au service du parti bolchevique car « le marxisme enseigne (…) que le parti politique de la classe ouvrière, c’est-à-dire le parti communiste, est le seul capable de grouper, d’éduquer et d’organiser l’avant-garde du prolétariat et de toutes les masses laborieuses… » (Lénine).

Pour utiliser les conseils, il fallait aussi leur donner de l’élan : « Tout le pouvoir aux Soviets ! » et Lénine découvre le Marx antiétatiste de la Commune de 1871 et il écrit L’État et la Révolution. Pour les vieux bolcheviques, ceci sentait trop l’anarchisme et Lénine se fit accuser de vouloir occuper un trône vacant depuis Bakounine.

Une fois les Soviets constitués en tant qu’organes du pouvoir, la « dictature » de la classe et du parti se confond un moment pour ensuite laisser toute la place, et sans équivoque, à la dictature du Parti sur la classe. C’est à Zinoviev de l’avouer : « À défaut de la dictature de fer du Parti Communiste, le pouvoir des Soviets en Russie n’aurait pas tenu trois ans, ni même trois semaines. Il faut que tout ouvrier conscient comprenne que la dictature de la classe ouvrière ne peut être réalisée que par la dictature de son avant-garde, c’est-à-dire que par le Parti Communiste (…). Le contrôle du Parti sur les organes soviétiques, sur les syndicats, telle est la seule garantie solide qu’à l’avenir seront satisfaits non les intérêts de groupes quelconques, mais ceux du prolétariat tout entier » [3]

Une fois l’opposition révolutionnaire éliminée, surtout par la répression violente du mouvement anarchiste et du courant maximaliste [4], il apparaît à l’intérieur du parti bolchevique lui-même une opposition qui s’appuie timidement sur des principes oubliés, ceux de l’autonomie ouvrière, par exemple. En 1920, Alexandra Kollontaï écrivait : « Nous redoutons l’activité autonome des masses. Nous avons peur de laisser le champ libre à leur esprit créateur. Nous craignons la critique. Nous avons cessé de faire confiance aux masses. [5] » Et Rosa Luxembourg ajoutait à la critique : « une dictature, certes, pas la dictature du prolétariat mais la dictature d’une poignée de politiciens, c’est-à-dire la dictature dans le sens bourgeois, dans le sens de l’hégémonie jacobine. » [6]

Maintenant c’est le tour de Lénine d’accuser l’Opposition Ouvrière de « déviations anarcho-syndicalistes » de la même façon que la social-démocratie allemande avait traité Rosa Luxembourg d’anarcho-syndicaliste.

Pour les amis de Lénine et de Trotsky, toute défense de l’autonomie des masses est suspecte d’anarchisme. Compliment flatteur !

Du mot d’ordre du printemps 1917 « Tout le pouvoir aux conseils » il ne resta en 1921, sur la glace de la Baltique, que la vérité toute nue : Tout le pouvoir au Comité Central ! [7]

Comme toujours, dans l’espace d’une révolution, la relation entre le projet et l’action (insurrection) prend une acuité dramatique. Ils sont au rendez-vous : 1. la vieille société, une société qui meurt ; 2. une spontanéité des masses qui cherche l’organisation d’une nouvelle société sans maîtres ni esclaves, sans patrons ni salariés ; 3. et ce sont aussi les révolutionnaires, ceux qui ont mûri et affiné le projet dans les ombres de la persécution, dans les interstices du vieux monde.

Il est évident que de ce point de vue là deux problèmes majeurs sont sous-jacents tout au long du processus social : 1) l’un c’est la possibilité d’existence d’une société sans contrainte, une organisation sociale, une institutionnalisation de la vie sociale basée sur l’autonomie des individus et des groupes. Une organisation anti-autoritaire de la société comme un tout ; 2) l’autre est la relation à établir à l’intérieur de la société existante, société de classes, hiérarchique et bureaucratique, entre la majorité d’exploités qui « doivent » faire la révolution et la minorité de révolutionnaires qui « veulent » la faire. Entre l’une et l’autre, ainsi schématiquement conçues, apparaissent les problèmes en rapport avec la conscience de la situation et le projet de changement.

En ce qui concerne le premier point, il est bien connu que les anarchistes affirment la possibilité d’une organisation sociale sans autorité, basée sur des accords libres et sur la solidarité. L’organisation de la société sans autorité est le noyau de la théorie anarchiste, ainsi que l’idée que c’est ici et maintenant, dans le présent de la vie quotidienne, que se joue cette possibilité et non pas dans un futur hypothétique dans lequel on arrivera à la disparition des classes et au dépérissement de l’État grâce au développement interne des forces productives dans le capitalisme.

C’est-à-dire que — et ceci fait partie du deuxième problème posé antérieurement — à l’intérieur de la lutte de classes, telle qu’elle apparaît dans le système capitaliste, et, en fonction d’un projet révolutionnaire anti-autoritaire, la critique théorique et pratique des rapports d’autorité (de domination) doit être portée aussi bien sur la façon de concevoir l’organisation possible des anarchistes, que sur les rapports entre majorité et minorité à l’intérieur des différents groupes sociaux en lutte dans le système.

« Il faut sortir du romantisme. Voir les masses, dirai-je, en perspective. Il n’y a pas le peuple, homogène, mais les foules, variées, séparées en catégories. Il n’y a pas la volonté révolutionnaire des masses, mais des moments révolutionnaires, dans lesquels les masses sont un énorme levier » [8],écrivait très justement C. Berneri en critiquant l’anarchisme de La Plate-forme.

Comment s’organiser — ou ne pas s’organiser — alors ? Attendre l’arrivée du moment révolutionnaire ? Faire du spontanéisme de la masse un synonyme de son autonomie ?

Il est clair que pour les anarchistes « la conscience n’est pas exogène à la classe ». Ce n’est pas un groupe d’avant-garde qui doit éclairer et guider le prolétariat. Mais une telle conscience n’est pas « endogène » non plus. C’est le produit du processus révolutionnaire. C’est l’élaboration du projet de la part des différents groupes qui, en fonction de leur conscience partielle du processus, luttent de différentes façons dans le sein de la société de classes. Cette conscience partielle s’exprime par des idées, des idéologies, des conceptions théoriques. En fonction d’elles se rencontrent, se mettent en rapport, s’organisent les révolutionnaires et non seulement en fonction de leur position de la classe. Mais « les idées, pensait Bakounine, n’ont de prise que sur les individus. Les masses y restent indifférentes ou rebelles, tant que ses idées ne se sont pas rencontrées et confondues avec leurs propres instincts, avec le mouvement fatal qui leur imprime leur situation économique » [9].

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Ces brèves considérations ont la finalité ou la prétention de rouvrir le débat sur l’organisation, la spontanéité et la conscience.

Nous pensons que la situation présente rend actuel ce débat dans la mesure où se créent les conditions d’un mouvement révolutionnaire de masses en même temps que la rénovation lente mais constante du mouvement anarchiste.

Il est intéressant de constater que des nouvelles situations font surgir des vieux problèmes dans la mesure où certaines affinités se font évidentes. Par exemple, le blocage des solutions possibles dans la société industrielle, l’échec du communisme totalitaire soviétique du point de vue des finalités déclarées, la collusion entre la social-démocratie, le « libéralisme avancé » et une certaine fascisation latente de la société mettent une partie du prolétariat urbain et certaines couches salariées de la population en situation d’affrontement total avec le système tel qu’il l’était de fait le prolétariat industriel urbain à la fin du dernier siècle. C’est dans ce sens que nous retrouvons certaines critiques au syndicalisme, par exemple, déjà exprimées par Malatesta en 90, ou des critiques de la famille et de la vie quotidienne propres aux individualistes. De même que certaines formes de lutte telles que le sabotage et autres formes plus ou moins illégalistes de défense reviennent à la surface.

De toute façon la contradiction conflictuelle entre tendance à l’organisation et à la désorganisation, entre spontanéité et institutionnalisation, entre centralisme et autonomie sont inhérentes au système capitaliste, à la société de classes, de même que l’opposition permanente entre réformisme et révolution. C’est vrai ce que Mattick écrit : « Il y aura antithèse entre l’organisation et la spontanéité tant que se perpétueront et la société de classes et les tentatives de l’abattre. » [10]

En résumant : dans cette introduction au problème nous avons voulu signaler les multiples niveaux à partir desquels peut être abordé le thème de l’organisation. Une chose est l’organisation et la spontanéité des masses dans le processus révolutionnaire, une autre, l’organisation ouvrière dans les périodes de stabilité, une autre l’organisation spécifique des révolutionnaires et une autre, encore, l’organisation possible d’une société sans domination ni exploitation.

La publication, dans le dernier numéro de La Lanterne Noire d’un article sur la reconstruction de la C.N.T. en Espagne c’est un bon exemple de ce qu’il est nécessaire de discuter, sur des bases concrètes, en ce qui concerne les possibilités et les dangers d’une organisation syndicale de masse par rapport au mouvement révolutionnaire d’une part, et aux organisations spécifiques de l’anarchisme de l’autre.

Nicolas.

Notes :

[1J. Dejacques. À bas les chefs. Ed Champ Libre, Paris 1971, p. 213.

[2Anweiler O. Les soviets en Russie. Ed. Gallimard, 1972, p. 125.

[3Op. cit. p. 305.

[4Voir A. Skirda. Les Anarchistes dans la Révolution Russe. La tête de feuilles, Paris, 1973.

[5Anweiler O., op. cit. p. 309.

[6Ibid. p. 310. Voir aussi D. Guérin : Rosa Luxembourg et la spontanéité révolutionnaire. Flammarion, Paris 1971.

[7Février 1921 : grèves de Petrograd, insurrection de Cronstadt. 17 mars : écrasement de l’insurrection. 8-16 mars : Xe congrès du Parti Communiste Russe, attaque violente contre l’Opposition Ouvrière, déclaration sur l’unité du Parti, supprimant toute tendance ou « fractionnement » et sur « La tendance syndicaliste et anarchiste dans notre Parti ». Voir pour la totalité du processus « Les Bolcheviques et le contrôle ouvrier 1917-1921 ». M. Briton, Autogestion et Socialisme, numéros 24-25, sept.-déc. 1973.

[8Berneri, Camilo : « L’anarchismo della piattaforma » dans Il ruolo della organizazzione anarchica, p. 314.

[9Bakounine M. Œuvres complètes. Ed. Champ Libre, vol. 2, p. 182, Paris, 1974.

[10Paul Mattick : Organisation et spontanéité (1949) p. 109. Dans Intégration capitaliste et rupture ouvrière.


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