La libération de l’homme

, par  Nexpos , popularité : 3%

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1° — La libération, acte positif


La libération dans son sens absolu est le résultat de toute notre expérience, elle n’est pas une destruction de notre sensibilité. Une telle libération est nécessaire si l’on veut parvenir au bonheur ultime, absolu. J’entends par là, le bonheur qui est la culmination de l’intelligence, la puissance de la grandeur, la puissance créatrice du génie. Si l’on envisage la libération et le bonheur de ce point de vue, ils ne sont pas négatifs, ni destructeurs : mais ils sont positifs, ils sont une affirmation de notre puissance créatrice…

Parc que vous ne possédez pas une conviction qui résulte de votre propre connaissance, vous répétez ce que vous disent des autorités, vous accumulez des citations et l’autorité du passé contre tout ce qui est nouveau. Mais si, au contraire, vous envisagez la vie d’un point de vue qui n’est pas déformé, mutilé par l’autorité, qui n’est pas étayée par la connaissance d’un autre, mais qu’appuie votre propre souffrance, votre pensée, votre culture, votre compréhension, votre amour, alors vous comprendrez ce qu’est la vie libre.

Vous pouvez atteindre la libération, quelles que soient les circonstances où vous êtes, mais cela veut dire qu’il faut que vous ayez la force d’un surhomme. Car un surhomme est, après tout, celui qui parvient à se délivrer des circonstances dans lesquelles il se trouve, qui parvient à sortir de leur cercle. Donc, si une personne pense que, parce qu’elle se trouve dans telles ou telles conditions, elle ne peut pas atteindre sa perfection unique, elle doit comprendre que partout où elle sera elle n’est pas assez forte, les circonstances la noieront ; mais partout où elle sera, si elle est assez forte, elle trouvera sa perfection… Vous me répondrez : je n’ai pas cette puissance… et là est justement mon point de vue : afin de découvrir cette puissance. qui est en vous, vous devez affronter cette expérience, or, c’est précisément ce que vous refusez de faire !

Mais, comment aider les gens les plus faibles, les plus exploités, ceux qui en ont le plus besoin, à affronter cette libération ?

En leur montrant qu’ils doivent se révolter d’une façon intelligente, en vue d’un but, en vue d’atteindre cette liberté qui est essentielle à tous. Il n’est pas suffisant de faire du système industriel un objet merveilleux, de donner aux travailleurs une vie confortable et des loisirs ; ils seraient toujours prisonniers des mêmes limitations. Ford (entre autres) leur a donné des loisirs, a voulu rendre leur vie idéale, et de très nombreux industriels ont voulu suivre cet exemple. Pourtant ils ne font que susciter des désirs inutiles. et tant qu’existeront ces désirs inutiles, ils ne feront que maintenir dans le monde entier ces systèmes empoisonnés. Ce qui serait souhaitable, c’est que les hommes emploient leurs désirs à se délivrer, et non pas à décorer simplement les cages dorées de leurs civilisations.

Toutes les armatures sociales, morales, religieuses, traditionnelles, qui sont faites en apparence pour soutenir, aider, protéger les faibles, pour les guider, les conduire vers une vie meilleure, sont précisément ce qui les empêche d’affronter l’expérience directe de la vie. Et ces abris que, par faiblesse et par crainte, les hommes recherchent contre l’expérience immédiate et nue, c’est cela même qui les mutile. Ils deviennent les instruments du pouvoir, de l’exploitation matérielle et spirituelle.

2° — le détachement


Comment donc s’arracher à toutes les chaînes que nous avons énumérées tout à l’heure ? Par le détachement. Il convient, ici, de s’arrêter un peu sur ce mot qui, à mon sens, n’exprime pas très clairement ce que j’entends par là.

Le détachement dont je parle ne se traduit pas par le contentement de vivre dans les conditions où l’on se trouve. L’homme qui se contente de tout n’est pas essentiellement différent de celui qui veut toujours changer de conditions extérieures parce qu’il ne trouve de paix nulle part. Ni l’un ni l’autre ne sont vraiment détachés. Ils continuent à être esclaves et complices des causes qui créent la civilisation où ils se trouvent. Ils contribuent à cette civilisation qui emprisonne l’homme.

Celui qui est parvenu au vrai détachement s’est donc d’abord délivré de son état d’esclavage, c’est-à-dire qu’il n’est plus esclave des causes qui, à chaque instant, créent une civilisation qui enchaîne les hommes. Et du fait qu’il s’est délivré, qu’il ne contribue plus à créer cette civilisation, il appartient au contraire à la vraie civilisation, dont le but est la délivrance de l’homme.

Dès lors, sa simplicité ne s’exprime pas par des réactions à l’intérieur de la civilisation dont il s’est détaché : il ne réagit pas contre telle ou telle façon de s’habiller et de vivre en affirmant que la vérité consiste à s’habiller et à vivre autrement. Il ne peut pas prendre position à l’intérieur d’un jeu auquel il ne joue plus. Pour lui, le jeu tout entier de cette civilisation est en dehors de ce qu’il considère comme étant l’ordre naturel qui convient aux hommes. Si les autres pensent pouvoir s’y adapter, lui par contre, y est purement et simplement inadapté.

Certes, il utilise de cette civilisation ce dont il a physiquement besoin pour vivre selon un minimum qui ne comporte aucun désir personnel. Si les circonstances le placent dans des conditions où ce minimum lui est refusé, cela pourra l’affaiblir physiquement, jusqu’à étouffer son expression, jusqu’à le tuer, mais cela ne changera pas sa nature, ni la nature de son expression.

3° — et quelle est cette expression de l’homme détaché ?


Être libre de toute peur, pour découvrir son vrai moi. Être libre d’abord de la peur du salut, car personne ne vous sauvera sauf vous-mêmes. Aucune construction d’églises, aucune création de dieux ou image, aucune prière, aucune adoration, aucun rituel, ne vous donneront cette compréhension intérieure et cette tranquillité. Être libres des dieux anciens et des dieux modernes… être libre du bien et du mal traditionnels : si vous voulez changer votre individu… vous devez être libres de la peur de toutes ces choses… Être libres de la peur des punitions et de l’incitation des récompenses… Être libres de la peur de perdre ou de gagner quoi que ce soit financièrement, physiquement, émotionnellement, mentalement… Être libres de la peur de la vie et de la mort… Être libres de la peur de la solitude, du désir que l’on a de trouver un compagnon — car si vous aimez la vie, elle n’a ni solitude, ni compagnonnage : elle est. Être libres de la peur de l’incertitude — vous devez douter de tout, de sorte que dans votre extase de doute vous trouviez la certitude ; ne doutez pas lorsque vous êtes fatigués et malheureux, n’importe qui peut faire cela ; vous ne devez douter que dans vos moments d’extase, car c’est alors que vous saurez si ce qui reste est vrai ou faux… Être libres d’amour et de la haine… Être libres de la peur de ne pas s’exprimer… De la peur du désir, de la peur de l’ambition, de la jalousie, de l’envie, de la lutte et puis de la peur de la douleur et de la souffrance : vous devez être libres de tout cela, afin de découvrir ce qui reste, qui est vous.

Tous les hommes au monde sont liés par le passé, par les traditions, les craintes, les réprobations, les croyances, la moralité du passé. En regardant constamment en arrière, vous ne verrez jamais la Vérité. La découverte de la Vérité est toujours au-dedans de vous. Abattez l’emprise du passé, comme on se taille un chemin à la hache à travers une forêt obscure… ne vivez ni dans le futur ni dans les choses mortes d’hier. Vivez dans le présent immédiat. Comprenez que vous êtes le produit du passé et que par vos actes d’aujourd’hui vous commandez au lendemain, en devenant ainsi le maître du temps, le maître de votre évolution, et par là le maître de votre perfection. Alors vous vivrez intensément, alors chaque seconde aura sa valeur, chaque instant comptera. Mais un tel présent fait peur !

Quant aux sentiments, dont j’ai dit que presque toujours dans leur conception morale, ils étaient une chaîne, je pense qu’il faut aussi s’en détacher, je n’ai pas dit les détruire — Notre but doit être de parvenir à un détachement plein d’affection ― Être capable d’aimer et de n’être cependant attaché à personne ni à rien, c’est avoir atteint la perfection absolue de l’émotion. L’amour, si exigeant, jaloux, tyrannique ou égoïste qu’il puisse être au début, s’épanouira dans toute sa splendeur. Il faut être détaché de tout et cependant tout aimer, car l’amour nécessaire à l’épanouissement de la vie. Il y a plusieurs façons d’acquérir de l’expérience. Une de ces façons est de vivre dans la vie de chacun, et regardant par les yeux de chaque homme qui passe, en éprouvant par l’imagination sa souffrance et ses plaisirs… J’ai parfois observé des gens qui avaient un grand désir d’aimer. Mais ils ne savaient pas comment s’y prendre, car ils étaient incapables de se mettre à la place d’un autre et d’envisager les choses de son point de vue. Ceux qui veulent comprendre la vie qui les entoure… doivent éprouver une immense sympathie ; avoir de vastes désirs et n’être pourtant pas esclaves de ces désirs.

4° — Le comportement de l’homme détaché


On peut, à première vue, être inquiet sur la façon dont va se comporter un tel individu, détaché de toutes choses, dans la vie pratique.

L’homme libéré par le détachement est cependant l’homme le plus pratique qui soit, car il a découvert la vraie valeur de toute chose.

Vie veut dire conduite, action, la manière dont nous nous comportons envers les autres. Quand ce comportement est pur, il est la vie libérée en action. La vie, cette réalité indescriptible pour laquelle il n’est point de mots, est équilibre, et cet équilibre ne s’obtient que par le conflit des forces en manifestation. Manifestation veut dire action. Pour parvenir à l’équilibre parfait (qui est vie pure), être pur, on ne peut pas se retirer du monde de la manifestation : on ne peut pas, parce qu’on est las du conflit, chercher cet équilibre en dehors du monde. La libération se trouve dans le monde de la manifestation, non pas en dehors de lui ; elle appartient bien plutôt à la manifestation qu’au non-manifesté. Lorsqu’on est libéré, en ce sens que l’on connaît la vraie valeur de la manifestation, alors on s’est affranchi de la manifestation. c’est dans ce monde que nous devons trouver l’équilibre. Toutes les choses autour de nous sont réelles pour nous. tout est réel pour nous, et non par une illusion. Mais chacun de nous doit découvrir l’essentiel, le réel en tout ce qui l’entoure, c’est-à-dire discerner l’irréel qui enveloppe pour ainsi dire, le réel. Le réel constitue la vraie valeur des choses. Dès qu’on reconnaît l’irréel, le réel s’affirme. On découvre la vraie valeur de chaque chose par le choix dans l’action. Par l’expérience, l’ignorance se dissipe, l’ignorance n’étant qu’un mélange de ce qui est essentiel avec ce qui ne l’est pas. De l’accident naissent les illusions et les désillusions. Pour nous en affranchir, il nous faut considérer notre désir, car le désir lui-même s’efforce constamment de se libérer des désillusions. Pour cela, il traverse les différentes étapes de l’expérience, et, toujours en quête de son équilibre, il pourra se transformer pour nous en une cage ou en une porte ouverte, en une prison ou en une voie menant à la libération. Il nous faut donc découvrir en nous-mêmes ce désir fondamental et le contrôler au lieu de le réprimer. Réprimer n’est pas maîtriser. Maîtriser, c’est dominer par la compréhension, c’est établir une discipline personnelle basée sur la vision claire de la raison d’être de l’existence individuelle.

Celui qui en tant qu’individu a découvert pour lui-même le vrai fondement de la conduite, établit désormais l’ordre autour de lui, l’ordre cette véritable compréhension qui détruit les barrières entre les individus. C’est pourquoi j’insiste sur la conduite. Une conduite vraie est celle que l’on s’est formée personnellement ; elle n’est pas basée sur quelque philosophie compliquée mais sur l’expérience personnelle ; elle est la traduction d’une réalisation personnelle en terme d’activité.

5° — Conclusion


Je voudrais, pour conclure cette étude, en faire ressortir les principaux points.

C’est sur le plan psychologique, par un travail rigoureusement individuel, que doit être entreprise la libération de l’homme.

Personne ne peut vous transmettre une réalisation spirituelle, ni la plénitude. J’essaye de vous indiquer les illusions que vous avez créées autour de vous, j’essaye de vous aider à les dissiper, afin que vous, par vous-même, puissiez apercevoir cette plénitude ; je n’essaye pas de vous donner cette plénitude. Si vous comprenez qu’en vous-même réside la totalité de ce qui est complet en soi, et que de votre propre effort, de vos luttes, de votre compréhension, résultera l’ultime réalisation de la Vérité, alors vous briserez les innombrables barrières que vous avez élevées autour de vous.

L’individu est le foyer où converge tout l’univers. Tant qu’il ne s’est pas compris lui-même, tant qu’il n’a pas mesuré sa propre plénitude, il peut être dominé, contrôlé, happé par la roue des luttes continues. Donc, nous devons nous préoccuper de l’individu, c’est-à-dire que chacun doit se s’efforcer de se réaliser soi-même, en qui tous les autres existent. C’est pour cela que je me suis occupé uniquement de l’individu. Dans la civilisation actuelle, pourtant, la collectivité s’efforce de dominer l’individu sans respecter son développement. Mais c’est l’individu qui compte, car s’il voit clairement son but, s’il acquiert la certitude, sa lutte avec la société cessera. Il ne sera plus dominé par les morales, les restrictions, les conventions, les expériences de sociétés et de groupes, il sera vraiment en lui-même l’univers entier, et non plus seulement une partie séparée du monde. L’individu n’exclut pas tout, il inclut le tout…

La vie ne travaille pas à produire un type ; elle ne crée pas d’images gravées. Elle nous forme tous différents les uns des autres, et, c’est dans la diversité qu’est notre accomplissement, non dans la production d’un type.

Ainsi, cette libération de l’homme, sur laquelle on a tant de fois discuté, est et reste à mon sens une œuvre strictement individualiste. Quand tous les individus se seront libérés, il n’y aura plus de problème social. On m’objectera que cela n’arrivera peut-être jamais — c’est possible ― mais cela ne prouve nullement qu’en prenant le problème à l’envers ― c’est-à-dire en voulant d’abord libérer l’humanité sur le plan social, on arrivera à faire des hommes libres dans leur vie et dans leur conscience. On aura seulement des esclaves en liberté apparente dont la première réaction sera de rebâtir des prisons pour s’y mettre à l’abri de la vraie liberté qui les éblouit.

Et ce travail de libération doit comporter deux phases :

  1. Une période de destruction qui aboutit à la « table rase ».
  2. Une période constructive où, partant de cette table rase, l’individu construira Sa propre vie, avec Ses propres éléments, Ses propres désirs, Sa propre volonté et Sa propre notion de la liberté.

Ainsi, chaque vie sera une œuvre personnelle dans laquelle sera pleinement réalisé : un individu.

(Fin)
Nexpos

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