Le Zéro et l’infini

samedi 10 juillet 2010
par  Hem Day

Parmi les essais que Arthur Kœstler nous a donnés : « Testament Espagnol », « Spartacus », LE ZÉRO ET L’INFINI [1] revêt une valeur toute particulière.

De naissance hongroise, journaliste de profession, Kœstler a vécu les phases multiples de cette longue lutte antifasciste de l’entre-deux-guerres.

Il fut correspondant de presse en Union Soviétique, membre du Parti Communiste, qu’il quitta après les jugements de Moscou.

Faut-il voir dans le roman que nous offre Kœstler l’opposition fondamentale qu’il peut y avoir entre le socialisme et le communisme bolchevique, ou bien celle qui met aux prises les conceptions sociétaires du stalinisme et du trotskisme ?

Le drame est au-delà de telles démarcations trop restrictives, et c’est bien plus du conflit entre l’individu et le parti qu’il est question dans « le Zéro et l’Infini ».

L’ouvrage dénoue la tragédie qui situe le peu que représente l’humain devant les nécessités impérieuses du Parti.

Effacement de la personnalité devant les besoins historiques et de circonstances qu’impose le triomphe du parti. « Le Zéro et l’Infini » est un maître-livre qui mérite plus qu’une banale lecture : il vaut d’être médité.

1936-1938, à Moscou se déroulent des procès. L’histoire les a appelés : procès des oppositionnels.

Malgré le serment qui fut fait jadis, entre ceux de la vieille garde bolchevique, sous l’instance de Lénine, et afin de ne pas renouveler les erreurs de la Révolution française, les mêmes luttes intestines se dessinèrent en Russie. La Révolution dévora ses enfants.

Le monde n’en est pas moins resté sidéré en apprenant les condamnations impitoyables encourues par tous ces vieux bolcheviks vétérans des luttes révolutionnaires et dont la vie entière a été vouée à la cause que tous ils estimaient sacrée.

Accusés de trahison, inculpés des crimes les plus extraordinaires, ces bolcheviks de la première heure, qui avaient payé par de nombreuses années de prison ou d’exil leur attachement à leurs idées et au parti qui les unissait, se voyaient traînés devant le tribunal du gouvernement, accusés des crimes et des délits les plus infamants, traités en ennemis de la révolution et qualifiés par une presse déchaînée de chiens enragés.

Peut-être fout cela, quoique déjà tragique, pouvait encore s’accepter en l’occurrence dans l’évolution complexe d’une révolution. Mais les nouvelles qui parvenaient de Moscou à ces époques et qui relataient les comptes rendus d’audience n’étaient pas sans créer chez certains un sentiment de gêne, de répulsion, mêlé d’un profond scepticisme.

En effet, les inculpés plaidaient coupables, se chargeaient des crimes les plus invraisemblables, s’accusaient des forfaits les plus extraordinaires, ces bolcheviks de révoltant et avouaient leur trahison avec une assurance qui frisait la démence.

À l’audience de ces procès assistait tout un monde de journalistes, des reporters, et les corps diplomatiques ; la radio diffusait les débats ou ce qui était censé l’être, et la presse soviétique, orchestrant de façon splendide, renseignait ses lecteurs.

Ces aveux, par trop sensationnels, ne manquèrent point de susciter des doutes quant à leur sincérité et leur spontanéité. On ne comprenait plus, ou mieux on commençait à comprendre.

Toutes les hypothèses émises cependant, pour essayer une explication des gestes des inculpés furent vaines ; et pour beaucoup, les procès de Moscou restèrent des énigmes.

La guerre survint, et tout s’effaça dans un oubli né des nécessités d’une lutte plus immédiate.

« Le Zéro et l’Infini » vient rouvrir un débat momentanément clos et Kœstler nous apporte une explication à la tragédie plus qu’étrange des procès de Moscou.

C’est Machiavel qui a prononcé ces paroles décisives et qui s’appliquent admirablement au livre de Kœstler. Ce dernier n’a pas manqué de les placer en exergue au début de son premier chapitre : « Celui qui établit une dictature et qui ne tue pas Brutus, ou celui qui fonde une république et ne tue pas les fils de Brutus, celui-là ne régnera que peu de temps. »

« Le Zéro et l’Infini » s’inspire de cette implacable sentence et dès le début du livre le lecteur sera à tout jamais fixé sur la situation de Roubachof, principal personnage du livre de Kœstler.

« La porte de la cellule claqua en se refermant sur Roubachof. »

Mais qui est Roubachof ? Un personnage imaginaire comme tant d’autres du « Zéro à l’Infini ». Les circonstances historiques en feront un personnage de premier plan, qui évoque celui des procès, malgré que l’auteur ait voulu dépeindre dans la vie de Roubachof une sorte de synthèse des vies de plusieurs inculpés, et s’il apparaît à la lecture, que Roubachof n’est autre que Boukarine. D’autres traits nous remémorent d’autres physionomies. Nous n’essaierons point de forcer l’inconnu et laisserons volontiers à Kœstler le secret de ses personnages.

Là n’est pas d’ailleurs l’intérêt que nous apporte ce livre.

Roubachof, Commissaire du Peuple, vieux bolchevik de l’époque héroïque, est arrêté comme suspect, enfermé, jugé comme traître à son parti, à la révolution, plus tard on ajoutera à sa patrie.

De la façon dont il fut cueilli à son domicile par la police de la sûreté, rien qui vaille d’être rapporté. Les procédés n’ont guère varié ; hier comme aujourd’hui, ici comme là, les mêmes mœurs président à la bonne renommée professionnelle.

Ce qui offre un intérêt plus grand ce sont les réflexions qui vont assaillir l’emmuré, lorsqu’il se penchera sur son passé et ses activités pour en faire le point.

Des souvenirs l’assiègent ; Roubachof voit défiler toute sa vie passée, mais au même moment, il se rend compte de la réalité, il connaît ce qui l’attend, il sait qu’il va être fusillé. Son tour est venu de payer. Cette fois c’est lui qui sera dévoré par la machine cruelle et impitoyable : « la Discipline du Parti ».

L’a-t-il exaltée, à tout propos, cette discipline devant laquelle chacun doit s’incliner ! En a-t-il été un chaud partisan jadis ! Que de fois n’a-t-il récusé ceux qui l’enfreignaient ! Toujours il marqua son acquiescement total aux mesures prises contre les meilleurs compagnons. Il n’avait jamais tenté le moindre geste en faveur des camarades indisciplinés. Crainte de se compromettre, besoin de tranquillité, abdication face à la discipline du Parti ?

Roubachof avait laissé les uns et les autres monter le calvaire de leur dernière heure.

Aujourd’hui, entre quatre murs, il médite sur la fragilité des assises de certaines politiques et les situations contradictoires que l’histoire révèle, tandis que l’horloge tourne sans s’inquiéter des changements exigés pour des causes que la raison doit ignorer.

Toute son activité souterraine hors de la Russie, Roubachof se la rappelle, et devant lui défilent ses voyages à l’étranger, ses missions auprès des membres des sections dont certaines vivaient dans l’illégalité. Malgré ces situations nouvelles, il fallait encore que s’ajoutent à cette vie clandestine des excommunications lancées par le Parti Central contre certains individus de base, qui avouaient avoir dû développer une action contraire aux directives de l’appareil bureaucratique. On ne pouvait avouer les fautes commises, car le prestige du Parti ne l’autorisait point et il fallait raconter aux masses des balivernes, elles qui savaient à quoi s’en tenir depuis leur défaite.

Roubachof n’hésita point à écarter, sacrifier, livrer indirectement à l’ennemi, ceux qui ne s’inclinaient point devant les décisions du Comité Central, et c’est lui-même qui était chargé de l’exécution.

Ainsi, Kœstler est amené à révéler des faits déjà dénoncés à l’époque par quelques esprits indépendants : mots d’ordre de boycott envers certaines nations, suspendus pour raison d’État, l’U.R.S.S. y trouvant son compte.

Manifestations détournées de leurs objectifs parce que des traités commerciaux étaient en voie de réalisation.

Rien de tout cela ne peut être discuté par la hase du Parti, et ces louvoiements pour cause d’intérêts nationaux, abrités derrière les nécessités du parti, doivent être acceptés, car le Parti est tabou. On ne peut porter atteinte à son esprit combatif par un défaitisme injustifiable.

Roubachof exprimera cette façon de voir en ces termes :

« Le Parti n’a jamais tort. Toi et moi nous pouvons nous tromper, mais pas le Parti ; le Parti, camarade, est quelque chose de plus grand que toi et moi, et mille autres comme toi et moi. Le Parti c’est l’incarnation de l’idée révolutionnaire dans l’histoire. »

Roubachof, aujourd’hui en prison, repense à toutes ses actions et il ne lui vient jamais à l’esprit de les nier. Sa logique l’en empêche ; c’est un discipliné, un Zéro qui s’efface devant l’Infini.
Pourtant la raison commence à le travailler et l’heure est venue où apparaissent les premières défaillances… le Parti s’estompe quelque peu en lui.

« Le corps chaud et vivant du Parti lui apparaissait couvert de plaies ― des plaies. pustuleuses, des stigmates ensanglantées. »

Toute cette rétrospective de la vie de Roubachof est décrite d’une façon admirable par l’auteur du « Zéro et l’Infini », qui en arrive à le dépeindre grâce à un processus psychologique d’émouvante grandeur, jusqu’au jour où Roubachof sera interrogé.

Ici le récit prend la valeur d’un document humain qui ouvre les portes sur le mystère de l’inconnu. Jamais jusqu’ici une analyse psychologique du militant n’avait été dressée semblablement.

Cette prospection ne manque pas d’élévation, de pathétique ; elle instruit et nous guide dans ce labyrinthe des mentalités partisanes.

Le portrait que Kœstler nous trace des deux juges d’instruction qui interrogent tout à tour Roubachof, révèle des mentalités bien particulières, dans lesquelles le fanatisme politique accuse par plus d’un point les ravages qu’il fait dans les esprits.

L’un de ces deux juges sera cassé au cours de l’instruction, voire fusillé, vraisemblablement parce qu’il se révélait trop sentimental au cours de son travail. Peut-être parce qu’il n’y avait pas assez de force en lui, pour vaincre les scrupules qui l’attachaient encore à ce passé. Il était de la génération de Roubachof.

Son successeur n’a pas d’attache avec le passé. C’était un enfant lors des journées d’Octobre 1917. L’atmosphère et l’état d’esprit dans lesquels il a grandi sont tout différents.

Il obtiendra de son prisonnier tous les aveux, toutes les révélations qui écraseront à jamais Roubachof, sous un réseau de faits qui ne peuvent le conduire qu’à une mort certaine. Il n’emploie point les moyens de pression physique, dans le sens proprement dit, non, c’est un autre genre de torture qu’il inflige à son prisonnier pour lui extorquer tous les aveux ; tortures plus raffinées, plus modernes, elle ronge la matière grise et c’est ici que se révèle la profondeur du « Zéro et l’Infini ».

La façon dont Kœstler dénoue les interrogatoires que va subir Roubachof, la manière dont Gletkin les conduira, constituent une maîtrise qui consacre le livre, témoignage révélateur en ces temps troublés, dans un monde désaxé où la matière brute triomphe de l’esprit, où l’idéal est foulé par de barbares et brutaux impératifs qui font chavirer tout ce qui restait de beau, de noble, de grand, dans des idéologies et des mouvements qu’on croyait splendides.

Mais que s’est-il passé ? Le journal de Roubachof nous livre les processus des réflexions qui se déroulent dans l’esprit d’un partisan fanatique, qui finira par se résigner au fatalisme implacable qui le ramène au révolu. Par une suite logique d’investigations, Roubachof est amené à avouer tout ce que l’on veut consigner dans les procès-verbaux des interrogatoires. Et, petit à petit, en lui, toute résistance physique et toute réaction morale disparaissent. Victime de son propre destin, esclave de sa propre logique, il est conduit à accepter tout ce qu’on lui propose, et puisqu’il est quand même voué à la mort, c’est encore au Parti qui fut sa raison d’être qu’il songera. Il se prosternera devant lui. Six jours et six nuits consécutifs d’interrogatoires, auront raison de ce chêne, écrasé tel un zéro devant les perspectives infinies du Parti. Voici un extrait du journal de Roubachof :

« …L’ultime vérité fait toujours figure d’erreur en avant-dernière analyse. Celui qui aura raison en fin de compte paraît souvent avoir tort dans sa pensée et dans ses actes. Mais qui est celui qui a raison en fin de compte ? Cela ne se saura que plus tard ; entre temps, il faut agir à crédit et vendre son âme au diable dans l’espoir d’obtenir l’absolution de l’histoire. »

Sans doute, on pourrait découper maladroitement quelques passages de-ci de-là du « Zéro et l’Infini », sans parvenir, cependant à offrir l’essentiel. L’œuvre forme un tout homogène duquel il semble puéril de détacher quelques bribes et morceaux.

La lecture du « Zéro et l’Infini », en plus de nous ouvrir des perspectives nouvelles d’appréciations et de critiques, nous aide à comprendre bien des drames politiques de l’heure présente puisqu’il nous initie à certaines mentalités.

Zéro, l’homme ; zéro, l’individu ; zéro même la politique de l’internationalisme devant les nécessités nationales. Seul le Parti compte, seul il décide, il est l’infini devant lesquels les zéros doivent se courber. Ici et là, cela commence un jour par des excommunications, cela se poursuit par. des crimes et des « liquidations ».

L’Idée n’est rien, l’appareil qui utilise l’idée est tout, et pour le maintenir debout, on sacrifiera les hommes, les troupes, le mouvement.

C’est le grand mérite de Kœstler de nous l’avoir montré d’une façon indéniable dans « le Zéro et l’Infini ». Il faut le remercier de l’avoir fait avec une telle profondeur de vue, et un tel détachement d’à priori.

Kœstler nous a apporté un document d’une profonde psychologie. « Le Zéro et l’Infini » mérite que chacun s’y attarde pour en tirer l’enseignement qu’il comporte.

Hem Day


[1ARTHUR KOESTLER : Le Zéro et l’Infini. Paris, Calmann Lévy, 1945. in-12, 90 francs,