L’imprimé, la scène, l’écran

samedi 10 juillet 2010
par  E. Armand

Jean Hytier : André Gide, avec quatre portraits inédits (Ed. Charlot, 140 fr.). —M. Jean Hytier, en écrivant cet ouvrage s’est placé au point de vue où l’aurait souhaité Gide lui-même : le point de vie esthétique. Naturellement, il me faudrait un autre espace que celui dont je dispose peur rendre convenablement compte de cet ouvrage consacré à un homme qui demeure l’un de nos plus grands écrivains contemporains. Qu’il s’agisse des proses lyriques ou des œuvres ironiques, des récits, du théâtre, des romans, M. Hyter demeure fidèle à l’idée qu’il a conçue de la manifestation gidienne, ce qui ne lui fait pas oublier qu’« en second lieu » Gide est aussi un moraliste et un pédagogue. « Il a ça dans le sang » comme me disait quelqu’un pour qui son œuvre n’a pas de secret

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KAFKA : Journal intime (introduction et traduction) de Pierre Klossowski, Ed. Grasset, 120fr.). Je ne puis celer quels sentiments hésitants, morbides, accablants m’ont accompagnés tout au long de la lecture de ce « journal » pourtant sympathique puisqu’on y sent palpiter une âme frêle, irrésolue, trop tourmentée encore par des influences judaïques, destinée à la mort prochaine. Évidemment, il y a à glaner dans ce livre, mais rien qui vous pousse, vous emporte, fasse de vous quelqu’un qui « partit en vainqueur et pour vaincre ». Je cite sans choisir : « la taciturnité est l’un des attributs de la plénitude » — « Libre à toi de t’écarter des souffrances de ce monde, cela répond à ta nature, mais peut-être le fait de t’écarter est-elle la seule souffrance que tu puisses éviter » — « la fréquentation des hommes porte a s’égarer dans l’observation de soi-même »…

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AU CŒUR DE LA NUIT. — Après « L’Étrange Rêve »… « Au Cœur de la Nuit » (In dead night), filin psychanalytique ? Film curieux, où sous prétexte de présenter de l’inconnaissable débité en tranches, on replace le cinéma dans sa situation première de moyen d’expression du merveilleux et du fantastique. On a dit quelque part que pour goûter vraiment le Cinéma, il faut posséder l’âme d’un enfant, écoutant un conte de fées. Pour apprécier des bandes comme Blind Alley, In Dead Night, ressentir le frisson de terreur indispensable aux moments voulus, il faut en effet redevenir « pareils à des petits enfants ». Le cinéma ne manque -t-il pas son destin quand il exige de nous aune chose ?

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« Apuntes » — Voici devant moi le dernier fascicule d’Apuntes, le petit cahier mensuel où Elias Jimenez Rojas, le Sage de San José de Costa-Rica, exhortait, critiquait, traduisait, extrayait. Ce n’était pas qu’un sage, s’était aussi un savant, formé en Europe aux disciplines scientifiques, au demeurant un bon et brave homme, qui ne redoutait pas la mort et s’en est allé silencieusement par une nuit d’octobre 1945, comme il l’avait souhaité, sans souffrance. Depuis des lustres, je recevais les périodiques que Rojas publia successivement : Eos, Reproduction, Apuntes ; il s’y montrait individualiste, libéral, ennemi acharné de toutes les tyrannies, de tous les systèmes visant à faire de l’unité humaine un numéro, un matricule, un partisan. Il s’insurgeait sans éclats de voix, calmement, sûr de lui. Il ne pensait pas comme tout le monde, son style lui était personnel, on reconnaissait l’austérité de ses moeurs ; il se concentrait dans ses recherches et ses études. Matérialiste convaincu, Atomiste, il possédait un fonds de spiritualisme, pas trop, juste le nécessaire. Signalons que cet ultime fascicule d’Apuntes, dont Rojas avait porté la copie à l’imprimerie, contient la traduction d’une étude de Rudolf Rocker sur les « Corrientes liberales en los Estados Unidos », où une large part est faite à l’individualisme anarchiste et à ses revendications.

E. A.