Hier, aujourd’hui, demain : chronique de toujours

samedi 10 juillet 2010
par  Bailly (Aimé)

« Vous pouvez crier, robustes gaillards aux livrées voyantes, vous pouvez aboyer chiens de salons, vous pouvez garder vos postes avancés, douaniers et carabiniers ; je contemplerai votre propriété, qui est également la mienne, j’y prendrai et j’en dirai ce que j’en penserai. (Pio Baroja : Mes Paradoxes et moi (Aux Quatre Vents. Les Éditions Susse).

Le vent qui vient du large nous laisse pressentir que la tempête va déferler avec rage tout à l’heure.

C’est le moment de prêter grande attention à cette menace et de faire en sorte d’être de taille à se bien mesurer avec les éléments qui ne font attention à personne.

Si tu n’es qu’un de ces pauvres ilotes et pantins qui tournent constamment au gré des mots et des instigations des maîtres, sous-maîtres ou autres avertisseurs, brailleurs et commandeurs en fonction sur la Grand’Place publique, tu n’as qu’à suivre la « foule » et ne point t’occuper de ce qui va suivre… Mais, si tout au contraire, tu appartiens vraiment de fond et de race à cette lignée d’aventuriers qui n’en ont jamais fini de larguer dare-dare vers la plus pathétique et la plus dionysiaque des aventures, c’est à toi d’ouvrir l’œil et « la bonne » afin de voir et d’entendre les Vagabonds magnifiques faire des leurs.

À travers le monde endormi se font entendre ces Voix, ces Voix qui sont toujours à même de raconter des histoires, des histoires qui sont autant de tranches de vie qui servent si bien de pâture à ceux chez qui la fringale des grands mouvements et des intrépides opérations est toujours aussi vivace.

Ce n’est tout de même pas parce que la négation. l’athéisme et la transgression se passeront tour à tour la main, que la solution du problème en sera pour cela moins forte, moins juste et moins valable.

C’est qu’il faut se bien mettre dans la tête qu’une vie d’homme, cela peut n’être rien ou peut être beaucoup cela dépend sous quel angle nous nous plaçons, c’est-à-dire de quel « sujet » il s’agit.

Si les uns se contentent aisément de vivre à très bon marché et de se laisser enchaîner comme de vrais esclaves, de se prêter complaisamment aux faits et gestes des constructeurs de robots, il en est tout de même d’autres — pas beaucoup, je le veux bien — pour qui cette systématisation, ce rappel au dénominateur commun, cette mécanisation totale des sens et de l’esprit, sont des horreurs qu’ils fuient comme la peste.

Ces derniers — marqués d’un déterminisme qui ne s’apparente pas du tout avec la légèreté, la facilité, la complaisance, l’imbécillité et la veulerie inoculées par tous les fabricants de moraline à tous les conformistes du monde — passent obligatoirement pour des mauvaises têtes et des troubleurs de fêtes aux yeux de la gent comme il faut.

N’en déplaise à tous les bourgeois et « petits bourgeois » de la terre, il y aura toujours de par ce monde de misères, de canailles et de salauds, quelques véritables Uniques qui seront à même de fournir de la tendresse à tous les cœurs vibrants, meurtris et déchirés, de la raison à tous les esprits enclins à renverser eux-mêmes toutes ces barrières éthiques qui font de la vie sociale une vaste prison.

« O, nobles gens ! O cœurs magnanimes ! Je vous salue et vous souhaite le plus méconnu des lits d’hôpital dans la plus désagréable salle des Seigneurs [1] ».

« Il y a dans mon âme, parmi les ronces et les buissons, une petite fontaine de Jouvence. Vous direz que l’eau en est amère et vitreuse, qu’elle n’est pas claire et cristalline. C’est vrai, mais elle court, elle saute, elle écume et fait du bruit. Cela me suffit. Je ne veux pas la conserver, qu’elle coure, qu’elle se perde. J’ai toujours eu l’enthousiasme de ce qui fuit [2] ».

Le sac de peau a beau être élimé à force d’avoir servi, ce serait une grave erreur de croire qu’il est vide : il reste encore dedans de ces secrets et de ces réserves d’expériences que le « propriétaire » se promet bien de mettre à jour afin de les bien utiliser.

Puisqu’il nous faut toujours entretenir la Lumière pour repousser les ténèbres, puisqu’il est impérieusement nécessaire de féconder de la joie pour essayer de calmer nos peines, allons-y carrément de ces leçons qui n’ont pas été apprises grâce à l’aide de formulaires ou bien sous l’emprise de tous les danseurs en rond, mais bel et bien à même les durs et rocailleux chemins de la vie, sur les stalles libertaires de la tragique Université des luttes et des combats perpétués, par l’humanimal qui, parce qu’il peul à peu près se tenir debout, croit vraiment qu’il a décroché la lune.
Il y aura dans nos chroniques du sel et du sucre, des épines et des fleurs, du bien et du mal : mais tout cela sera vécu et chacun pourra choisir la part de profits.

A. Bailly


[1Pio Baroja Mes Paradoxes et moi. Aux quatre Vents. Les Éditions Susse.

[2Ibid.