L’Unique et le « problème de l’amour »

samedi 10 juillet 2010
par  E. Armand

Après avoir reconsidéré toute la question, et tenu compte des expériences et documents de tous genres dont il nous a été donné de prendre connaissance, nous sommes arrivés à cette décision : nous rallier à la solution psychologique de ce qu’on appelle « le problème de l’amour », c’est-à-dire, pour ce qui concerne « l’Unique », donner la prépondérance au Sentiment Amoureux, les relations purement sexuelles ne passant qu’au second plan, autrement dit étant le résultat et l’aboutissant d’une fréquentation assez prolon­gée pour se rendre compte des affinités voulues afin que l’expérience amoureuse soit consistante et durable.

« L’Unique » se rallie à la thèse du « pluralisme » en amour [1] (comme en amitié) — sans considérer « l’unicismeen ce domaine comme inférieur, ni les « unicistes » comme de moins bons camarades, cela va de soi — mais un pluralisme sain, épuré, restreint, qu’on pourrait dénommer un « unicisme à plusieurs », chaque unique considérant chacun de ses partenaires comme s’il ou elle était son seul compagnon ou compagne. De là nos thèses niant la préférence et affirmant « la balance égale » (par « balance égale » nous entendons que les participants à l’expérience plurale se réalisent à l’égard de chacun de leurs partenaires tels que celui-ci le souhaite).

Nous estimons que dans le domaine de l’amour (comme de l’amitié) la liberté ne va pas sans la responsabilité, la réalisation sans le calcul des conséquences proches ou lointaines. En ce qui nous concerne, dans ce domaine — comme dans toutes les autres sphères de l’activité humaine — nous affirmons qu’une promesse est faite pour être tenue, un engagement pour être observé, un contrat pour être exécuté. C’est pourquoi nous nous prononçons contre la rupture violente, imposée ou unilatérale, du pacte ou contrat sentimentalo-sexuel, tant qu’on n’a pas obtenu de son ou ses partenaires l’adhésion sincère à sa dissolution. Et, encore faut-il envisager comme un geste de camaraderie, même dans ce dernier cas, la préoccupation d’une compensation affective équivalente à la privation ou au vide occasionné par la rupture.

Dans le « problème de l’amour » — comme pour tout ce qui concerne les problèmes de réalisation — la solution ne revêt, pour nous, de valeur, que si elle est conditionnée par sa durée. C’est pour­quoi les « passades », les « coucheries », les « idylles passagères », « le coup de foudre », « l’amour enfant de Bohème » ne présentent aucun intérêt pour nous. Nous estimons qu’en matière amoureuse, les valeurs positives que sont la stabilité, la permanence, la constance, la fidélité à la parole donnée ont autant d’importance que pour les autres manifestations de la volonté individuelle. Et « l’individualiste à notre façon » ne trouvera pas à redire aux paroles d’Exosthène :

« Il n’était pas de ceux qui se reprennent une fois qu’ils se sont donnés… Il laissait aux frivoles, aux légers, aux artificiels de reprendre le soi-disant don qu’ils font d’eux-mêmes » [2].

La thèse du pluralisme amoureux, telle que nous l’énonçons ici, ignore la duplicité, la fraude, le mensonge, l’hypocrisie sous toutes leurs formes. (Par exemple — sauf entente contraire — l’ignorance où le cohabitant serait laissé des relations entretenues au dehors par son compagnon ou compagne, etc.). Cette thèse comporte que chacun des participants à l’expérience plurale connaisse l’existence de ses partenaires, se montre de bonne foi dans ses rapports avec eux, et, afin d’éliminer la souffrance dans ces rapports, souffrance avouée ou secrète, refuse d’être l’objet d’une préférence de la part de l’un quelconque de ses coparticipants. Comme de bien entendu, aucun participant nouveau n’est admis sans l’assentiment unanime des autres et notre thèse implique que c’est la tendance à la perfection morale, la beauté intérieure qui, dans le choix des associés à l’expérience, l’emporte sur l’apparence extérieure [3].

Uniciste ou pluraliste, le problème, pour « l’individualiste à notre façon » demeure le même : ne pas être pour sa ou son camarade, en aucun cas et quel qu’il soit, un facteur de souffrance amoureuse, un fauteur de trouble sentimental. Plutôt renoncer, plutôt s’abstenir qu’être un producteur de rancoeur, une cause de tourments ou de soucis, un agent de refoulement. Il y a assez de larmes et de douleurs sur notre planète pour que ceux de « notre monde » n’y ajoutent pas. Et cela aussi est inclus dans notre thèse de la « pluralité amoureuse » [4]

Nous ne saurions trouver étrange qu’on diffère de nous quant à la thèse que nous proposons et faisons nôtre comme solution au « problème de l’amour ». Tout ce que nous demandons à ceux qui, tout en continuant de faire route avec nous, n’admettent pas notre position, c’est de ne pas se réclamer de « l’Unique » en cette matière. Nous n’attendons pas moins de leur loyauté.

Il va sans dire que nous nous gaussons des « vagues de pudeur », des censures infligées aux productions artistiques ou littéraires sous prétexte d’immoralité. L’obscénité, pour nous, réside dans le sujet et non dans l’objet, et nous entendons tirer de notre corps tout le plaisir qu’il est possible de nous procurer, peu importe le mode de réalisation. L’éducation sexuelle des petits et des grands nous apparaît comme la seule barrière, l’unique défense contre les ravages et l’ignominie de la pornographie et de la prostitution. Ici, à « l’Unique », le « fait sexuel » nous intéresse surtout au point de vue éducatif et documentaire.

E. Armand


[1Nous entendons par amour plural la faculté, pour un individu, d’éprouver — parallèlement, synchroniquement — des sentiments amoureux pour plusieurs personnes. Nous renvoyons nos lecteurs à notre feuilleton « Pluralité », paru dans les trois premiers fascicules de « l’Unique » et aux articles de Vera Livinska.

[2« Exosthène en exil », p.14 (plaquette épuisée)

[3Se référer à notre thèse « Les familles d’élection et les amitiés multiples » (sur la couverture).

[4Tout ce qui précède vaut autant pour les hétérosexuels que pour les homo ou bi-sexuels.