La libération de l’homme

samedi 10 juillet 2010
par  Nexpos

II. ― Les chaînes de l’homme

 [1]

1° Il y a tout d’abord, et en premier lieu, L’ÉDUCATION.

L’éducation n’est pas, par elle-même, une chaîne, mais elle est la terre nourricière de presque toutes les chaînes. C’est par l’éducation que s’implantent en nous à l’aube de notre vie, la morale conventionnelle, les préjugés, les religions, les devoirs, les usages, les convenances, les traditions, les lois établies, l’obéissance à l’autorité, la peur d’un tas de choses, la peur de la mort et même la peur de la vie.

C’est encore L’ÉDUCATION qui nous dirige vers telle ou telle voie, parce que d’autres l’ont jugé souhaitable dans l’intérêt de la société, ou de toute autre entité, alors que ce n’est pas toujours souhaitable pour nous.

C’est encore l’éducation qui nous apprend la résignation devant notre malheur et notre souffrance. C’est encore elle qui nous impose une façon de raisonner et de penser. Et c’est elle enfin, pour clore cette énumération, qui jette devant nos yeux le voile de la crédulité et de l’ignorance, pour que nous n’ayons même pas conscience d’être enfermés dans une prison.

Car enfin, il faut bien reconnaître que l’éducation (du moins celle que nous connaissons actuellement) n’a pas pour but d’éveiller et de faire éclore, chez l’enfant, toutes les possibilités de vie latentes en lui, mais bien d’en faire un futur citoyen docile, obéissant, travailleur et corvéable à merci.

L’éducation est la charge la plus lourde dont aura à se débarrasser l’aspirant à la vie libre.

Il n’en est pas moins vrai que ce dernier peut faire ce travail, et c’est pour lui un grand pas d’accompli quand il peut mesurer la somme énorme d’erreurs dont il s’est débarrassé par un constant effort de sa propre volonté.

2° Une des chaînes pesant le plus lourd est la MORALE.

Je dis bien « morale » tout court et non pas seulement « morale conventionnelle » dont il n’est pas besoin de faire ici la critique.

La notion de morale implique celle de Bien et de Mal.

Chacun parle du Bien et parle du Mal. Personne n’a jamais pu et ne pourra jamais les définir — on doit se contenter de les considérer comme deux antinomies opposées l’une à l’autre, mais sans aucun fondement solide permettant un jugement rationnel.

On conçoit, d’ailleurs, qu’à titre de gouvernant, d’exploiteur, l’état ou l’église impose une morale à l’individu, de façon à diriger son comportement dans telle ou telle direction et à éviter qu’il s’en écarte, usant ainsi d’une sorte d’auto-contrôle. Cette morale peut nous être désagréable, mais elle est une conséquence logique d’un état de choses.

Ce qui est moins logique, est la morale que se forgent certains individus, non pour en exploiter d’autres, car ils se la réservent à eux-mêmes, mais pour la propre limitation de leur liberté personnelle. Ces individus se sont forgés une notion personnelle du bien et du mal et une morale conséquente qu’ils observent scrupuleusement trop aveugles pour apercevoir les barrières qu’elle met entre eux et la Vie.

Car, enfin, indépendamment de toute métaphysique et de toute finalité ou non-finalité, il est évident que, si nous sommes sur terre, c’est pour vivre et vivre avec tous les moyens sensoriels, intellectuels et psychiques qui font précisément que nous sommes des hommes. Vivre vraiment, c’est avoir comme seule raison la Vie toute nue, c’est ne point chercher à se limiter, c’est surtout ne point chercher à s’enfermer dans les murs opaques d’une prison morale.

Pour parvenir à sa liberté, il faut un désir intense. Or, l’homme a pour du désir, et toute morale collective ou individuelle tend à le réfréner, sinon à le détruire. Pourtant, le désir est la force qui pousse à l’action. Si vous voulez parvenir au complet épanouissement de la vie, vous devez avoir des désirs intenses, car le désir suscite l’expérience et celle-ci conduit à la connaissance. Si le désir est tué, ou réprimé, la possibilité de liberté n’existe plus. La plupart des individus ont des désirs brûlants, mais au lieu de les utiliser, ils les refoulent ou se laissent mener par eux. C’est parce que l’on comprend si mal le moyen de résoudre les problèmes psychiques que les religions, les croyances, les dogmes ont été inventés. Et quand la vie est enchaînée à des croyances, à des traditions, à des codes de morale, elle perd toute possibilité de liberté. La vie aspire à être libre et ne peut trouver cette liberté que par l’expérience continuelle.

Il est évident que cette suppression de la morale, cette attitude « amorale » n’exclut nullement la notion d’éthique individuelle. Chacun peut discerner ce qui est essentiel à sa réalisation propre, de ce qui est néfaste. Il n’y a là aucun rapport avec le Bien et le Mal, envisagés du point de vue moral, mais seulement un classement des résultats d’expériences antérieures nous ayant appris où était pour nous la « voie juste ».

Ainsi donc, cette chaîne qu’est la morale (prise en son sens propre) n’exclut pas, par sa suppression, la « ligne de conduite » individuelle qui est incontestablement la base de toute vie intellectuelle, spirituelle ou affective organisée.

3° Une troisième chaîne entravant notre liberté est la TRADITION à laquelle se trouve liés les pseudo-déterminismes de lieu et d’époque.

Presque tous les hommes au monde sont liés par le Passé, les craintes, les habitudes, les acquisitions, les croyances et les morales du temps révolu. Et l’homme, pour marcher de l’avant, regarde derrière lui. Les traditions, les habitudes de la pensée, les coutumes, constituent les cadres à l’intérieur desquels chacun se place pour assimiler et juger ses nouvelles expériences. Il suffit à chaque individu de s’examiner sincèrement pour s’apercevoir qu’il prend contact avec la vie du point de vue particulier d’une nationalité, d’une classe sociale ou d’une croyance particulière, et qu’il traduit ses nouvelles expériences dans les termes de ces cadres préétablis.

Mais le but de l’expérience est la découverte de vraie valeur de chaque chose et si nous traduisons l’expérience d’aujourd’hui dans les termes de celle d’hier, au lieu de nous grandir à la hauteur de nos expériences nouvelles, nous en somme les esclaves.

4° Une quatrième chaîne est la PEUR.

Nous n’entendons pas, évidemment, par là, la peur d’un danger physique réel, bien qu’il y ait lieu de s’en débarrasser autant que le permet l’état de notre système nerveux, mais la peur morale, la crainte du mal.

Nombre d’individus sont envahis par la crainte de la désapprobation, par la crainte de « mal faire ».

Mais il faut bien comprendre que rien n’existe dont on puisse dire que ce soit une faillite, car tout est affaire d’expérience — que vient donc faire la peur ? Et cependant, c’est elle qui enchaîne, qui annihile, qui pervertit. La plupart des individus ont peur de tout ce qu’ils ne connaissent pas. Mais on ne peut rien connaître que par l’expérience. Si vous redoutez une chose, affrontez-la, faites-en l’expérience, ensuite vous la connaîtrez et ne la craindrez plus. La peur surgit lorsqu’on a des coins obscurs dans l’esprit et le cœur, où l’on conserve des problèmes que l’on n’a pas résolus. Et c’est ainsi que, déjà enchaîné par la peur, l’homme se charge d’une nouvelle et non moins lourde chaîne :

5° LA RELIGION.

Celui qui va prier dans un temple ou une église traîne toujours quelque problème qu’il ne sait pas résoudre et il s’en remet a une divinité, dont il se garde bien, au surplus, d’approfondir la logique : les religions sont des porte-manteaux ou l’homme accroche ses problèmes non résolus.

En vérité, la notion de religion découle immédiatement de la notion de la peur. L’homme se sent seul et faible devant une nature qu’il ne comprend pas et qui le broie. Alors, il crée des fictions, des génies, des dieux, qu’il croit se rendre favorables en leur faisant des sacrifices, en les adorant et en les rendant responsables de tout ce qui peut arriver : « C’est la volonté de Dieu », disent les chrétiens.

Ainsi, la peur qui est la cause de la religion en devient par la suite un effet, l’homme craignant à chaque instant de déplaire à ses dieux par quelque action, pensée ou parole en désaccord avec la morale religieuse. Et c’est ainsi un cercle, infernal au-dedans duquel il se débat vainement et qui, finalement, l’étouffe, car il ne comprend pas qu’il est entièrement responsable envers lui-même de tout acte (et de ses conséquences), de tout désir (et de sa réalisation).

Lorsqu’on comprend cela, la peur, sous toutes ses formes, disparaît parce que l’individu devient le maître absolu de lui-même.

6° Une chaîne bien pesante à traîner, et qui pèse tout particulièrement sur ceux qui se sont débarrassés des religions, est faite de tous les SYSTÈMES PHILOSOPHIQUES. Ces systèmes sont d’une valeur incontestable pour celui qui les énonce, car ils représentent (sauf dans le cas de spéculations intellectuelles) l’expérience de sa vie.

Il serait vain de croire que, parce que tel système a apporté peut-être le bonheur à son auteur, il puisse le faire pour tout un chacun. Si c’est une vérité biologique que nous sommes tous différents, c’est aussi une vérité psychologique. Et l’individu qui adopte telle ou telle philosophie élaborée par un autre ne peut que s’enfermer dans des murs qui ne lui conviennent pas, qui lui bouchent son horizon, qui l’emprisonnent dans le réseau serré des idées et des mots.

Qu’avez-vous accompli, philosophes, avec vos phrases, vos étiquettes, vos livres ? À combien de personnes avez-vous apporté le bonheur ? À vous seuls, peut-être.

Et vous, individus qui êtes asservis à tel ou tel système imaginé ou vécu par un autre, qu’avez-vous produit ? Qu’apportez-vous ? Pourquoi seriez-vous différents des autres du fait que vous vous êtes mis sur le ventre une étiquette différente ? Vous n’avez -même pas trouvé la Vérité par vous-mêmes, vous êtes limités et vous essayez d’amener les autres à vos systèmes. Vous avez attendu qu’une autorité vous expose la Vérité, puis vous l’impose. Vous êtes les esclaves d’un système et vous ne vivez pas de Votre Vie. Il vous faut une autorité pour vous y appuyer ; une autorité qui serve de critère pour savoir si ce que vous faites est Bien ou Mal, une autorité pour vous bâtir une morale, vous forger des chaînes toujours plus nombreuses et tourner le dos à la liberté qui est bien trop effrayante de responsabilité envers soi-même.

7° Une autre chaîne dont je voudrais parler, chaîne parce qu’elle est souvent mal utilisée, est la MÉMOIRE.

La mémoire ne devrait pas être le souvenir d’une expérience en elle-même, mais plutôt le fruit de l’expérience. Il faut oublier l’expérience et en retenir la leçon : là la vraie mémoire et la véritable mémoire, c’est l’intelligence. L’intelligence est la capacité de choisir avec discernement ce qui est essentiel et de rejeter ce qui est faux. Cette intelligence s’acquiert par l’expérience et par les leçons qu’on a su tirer de l’expérience. On peut même considérer que la plus haute forme de l’intelligence est l’intuition, car elle est la résultante hors du conscient de toutes les expériences accumulées.

En d’autres termes, si l’on n’a pas assimilé le contenu d’une expérience, en rejeter le souvenir n’a pas plus de valeur que le conserver. Ce qui importe, c’est de ramener dans le présent la totalité du passé et non pas de s’attacher à ce passé en temps que passé, ou de s’appuyer sur ce passé comme on s’appuie sur un mur qui protège.

Le passé individuel, le passé de la famille, des ancêtres, de la race, etc., sont autant de retranchements fortifiés derrière lesquels on s’abrite de crainte d’affronter l’instant présent.

De même qu’il ne faut pas s’appuyer sur un futur que l’on ne connaît pas, par définition, il convient de ne pas s’appuyer sur le Passé, mais de l’absorber pour qu’il serve d’aliment au présent. Faute de quoi, on reste collé sur ce mur comme un papillon épinglé sur un bouchon.

8° Et j’en arrive, au terme de cette longue promenade le long des murs de notre prison intérieure, à une chaîne redoutable brisant notre élan vers la liberté, j’ai nommé : LE SENTIMENT, — du moins le sentiment tel qu’il existe en général (amour, amitié, affection) chez la plupart des individus.

Ceux-ci se laissent emporter par l’objet qui représente leur sentiment, par l’ombre de la vie et ils ignorent la vie elle-même. Ainsi, lorsqu’ils aiment quelqu’un, c’est à la personne seule qu’ils sont attachés et non à l’amour. Ce n’est pas l’amour qu’ils aiment, mais son expression en un objet, en un individu. C’est à proprement parler, confondre l’ombre avec la chose.

Et c’est ainsi que l’homme se lie (l’expression est, d’ailleurs, très exacte) à tous les objets de son affection, à ses meubles favoris, à ses livres, à son chien, à ses amis. Il ne se grandit pas par la puissance de ses émotions, car il est lié — il est lié aux objets de son affection, à leur disparition, à leur humeur, à leur mort. L’homme a fait de l’amour et des sentiments affectifs une religion. Il se prosterne aux pieds de ses idoles, les adore, les encense. Il a ritualisé le sentiment. Il l’a coulé dans un moule immuable de la forme pour être certain de pouvoir toujours le toucher, oubliant qu’ainsi il le tuait.

L’amitié, l’amour, sont des expressions de la vie. Ils sont, par essence, dynamiques. L’homme a voulu en faire quelque chose de statique, il a supprimé la vie et s’est rendu esclave d’une forme qu’il a voulu immuable et qui l’emprisonne dans ses bras de marbre.

Ce détachement du sentiment, tel que je viens de le présenter est généralement très mal compris. On y voit plutôt une négation du sentiment, son rejet comme quelque chose de gênant, de nuisible. On envisage l’individu détaché du sentiment comme un cœur froid, incapable d’aimer vraiment, et dénué de sensibilité. Une telle vue est entachée d’erreur.

Il faut que vous entendiez, par « sentiment détaché », un sentiment pur, libre et exalté jusqu’à son expression suprême. Un sentiment assez fort pour se suffire à lui-même et ne dépendant pas de l’objet sur lequel il se porte.

Ainsi, pour prendre un exemple courant, l’amour, qui est incontestablement le plus puissant et aussi le plus tyrannique des sentiments, peut parfaitement être envisagé et ressenti d’une façon détachée. Car, enfin, qu’est-ce que l’amour ressenti pour un autre, sinon un état psychologique dans lequel toutes nos sensations sont puissamment exaltées, état qui nous conduit à faire preuve, envers l’objet de notre amour, de dévouement, de tendresses et même de sacrifice. En conséquence, est-il plus juste d’être attaché à l’objet qui causa cet état psychologique qu’à l’état lui-même ? L’expérience personnelle et l’exemple d’autrui ne nous prouvent-ils pas péremptoirement que beaucoup d’objets peuvent créer chez nous cet état.

On m’objectera que l’individu est « Unique » et que, partant de cette définition, tout être étant irremplaçable, si l’être aimé vient à disparaître, sa perte est irréparable.

Certes, il est juste que tout individu est « Unique » et je sais fort bien que si je perds un être aimé, je ne pourrais le remplacer par un semblable — mais je sais aussi que, si j’ai aimé cet être pour telle ou telle qualité qui lui était propre, j’en puis aussi aimer un autre pour un autre ensemble de qualités qui lui seront également propres et attireront mon sentiment. Ainsi, je sais que, dans les deux cas, l’amour pourra naître en moi, et n’est-ce pas lui qui m’est cher ?

En conséquence, au lieu de m’attacher à un unique objet d’amour, dont je dépendrais pour mon bonheur et à qui serait liée ma liberté d’expression, je m’efforce plutôt de développer en moi cette faculté d’amour, de l’élargir le plus possible en étendue et en profondeur, d’en augmenter l’acuité au maximum. Et il n’en reste pas moins vrai que mon comportement envers les objets de mon amour est tout aussi tendre et affectif. Mon détachement est une attitude psychologique envers moi-même. Moi seul en ai connaissance et moi seul en connais l’avantage. Pour moi seul, l’amour n’est plus une chaîne, mais un puissant ressort qui me pousse en avant sur la voie de ma Vie.

– O —


Comment sortir de tout cela ? Comment se libérer de toutes ces chaînes ? Faut-il tout abandonner, intelligence, amitié, amour, vie même ? Ou bien existe-t-il dans notre prison intérieure quelque issue par où nous puissions nous échapper pour, enfin, être libres ?

Aucune de ces deux solutions n’est la bonne, car la mort n’est pas une solution à la vie et il serait fou de chercher l’issue d’une prison qui est en nous.

Ce qu’il faut pour être libres, c’est lever la tête, prendre conscience de nous, voir que nous avons construit de toutes pièces cette prison et que nous en soutenons les murs avec nos propres forces. Ce qu’il faut, c’est employer ces mêmes forces à abattre les murs sombres qui nous cachent le soleil, les démolir pierre à pierre et alors peut-être pourrons-nous utiliser ces pierres à paver notre chemin pour le rendre plus sûr.

Mais quelle méthode employer ? C’est ce que nous allons voir maintenant.

(À suivre).

Nexpos


[1Voir L’Unique n°10.