Stirner et Palante

samedi 10 juillet 2010
par  Sieurac (J.-P.)

Je voudrais aujourd’hui fixer en quelques mots les différences profondes et les points de ressemblance qui existent entre ces deux philosophes et en indiquer, selon moi, les motifs.

A mon sens, le seul et « unique » point de ressemblance, et jamais ce terme n’aura été si bien approprié, réside en ceci :

Stirner et Palante sont convaincus l’un et l’autre de l’Unicité de l’être, mais alors que chez Stirner cette unicité résulte biologiquement d’une conception monadique de l’individu considéré comme une monade, la monade sans fenêtre de Leibniz ; pour Palante, au contraire, l’unicité repose entièrement sur la sensibilité. Pour lui, en effet, l’individualisme est avant tout « une position de sentiment », une « personnelle façon de sentir ». Selon lui, et je suis assez de cet avis, il n’existe pas au monde deux êtres possédant la même sensibilité.

Et c’est ici que pour Palante le drame commence ; et lorsque j’écris le drame le mot n’est pas trop fort, car je le suppose à la base sinon totale, du moins partielle, de la fatale détermination qui a écourté sa vie. Si Palante « sent » avec force ce caractère unique de l’individu, il sent aussi avec non moins de force la nécessité pour lui de s’intégrer au milieu social. Mais, de même que pour Schopenhauer, tout effort de pensée est douloureux, pour Palante tout effort d’intégration reste profondément pénible et sa sensibilité en demeure douloureusement blessée. Car dès l’instant où il tente de s’associer, sa sensibilité unicitaire se heurte aux autres uniques, et que ce soit sur le plan purement sentimental, professionnel, familial, social, ou simplement amical, toute tentative demeure infructueuse et sans effet, et se traduit par une souffrance intolérable.

Paradoxe des paradoxes, Palante qui a affirmé à différentes reprises avec force que la société ne pouvait vivre et se développer qu’en broyant les individus, de même que ceux-ci ne pouvaient vivre intégralement qu’en sapant progressivement les assises de ce qui constitue l’ordre social actuel, Palante, dis-je, ne parvient pas à fixer son choix, soit en s’intégrant en force, comme Stirner, soit en s’adaptant. De cette impuissance résulte son pessimisme.

Stirner, au contraire, brisant les cadres étroits dans lesquels la société tente de l’enfermer à tous moments, en limitant les droits de « l’ego ». Stirner essaye par tous les moyens en son pouvoir de déployer largement sa personnalité.

Fort de sa connaissance et de sa seule volonté, il n’attend rien que de lui-même, et si parfois il s’associe, cette association est due au fait qu’il existe des obstacles que Stirner ne saurait détruire à lui seul. Cette association reste toujours limitée au but à atteindre pour disparaître ensuite.

Stirner peut donc dire à juste raison : qu’il n’a basé sa cause sur rien, sur rien hors de lui-même.

Faute pour Palante de n’avoir pu dépasser la conception sociétaire classique, sa pensée est et demeure à mon sens, ce que mon ami le Dr Estève désigna un jour par une métaphore qui eut l’approbation de Palante lui-même, par laquelle il comparait la pensée Palantienne à un « svelte jet d’eau » qu’il opposait à la puissante chute d’eau Stirnérienne. Voilà a mon sens le secret du drame intime chez Palante.

Je rappelle en passant que Palante est peut-être à ma connaissance le seul individualiste, à part peut-être depuis les existentialistes, à réclamer pour l’individu le droit au suicide. Rejetant autant la morale religieuse qui, sous le fallacieux prétexte que Dieu ayant donné la vie à l’homme, lui seul a droit de reprendre ce qu’il a donné, que la morale sociologique d’un Durkheim qui, au nom du devoir social, interdit le suicide parce que l’individu en se détruisant « déserte » son devoir. Palante affirme le droit de l’individu à disposer de son existence, et l’on sait assez l’usage qu’il en a fait lui-même.

Par ailleurs, je voudrais examiner maintenant un dernier aspect de la pensée Palentienne. Palante qui reproche à Stirner sa sécheresse et son manque d’idéal, va-t-il s’assimiler cette dernière forme de l’individualisme moderne qui s’appelle l’individualisme spectaculaire ? Hélas, pas davantage.

Il ne peut, toujours pour la même raison, s’assimiler l’individualisme spectaculaire d’un Vigny par exemple qui, hautain et dédaigneux, s’enferme dans sa tour d’Ivoire et qui, croyant et croyant sincère, finit par aboutir à ce que Palante nomme « un athéisme moral et social », qu’il a exacerbé dans sa magnifique conclusion de son beau poème « Le Christ au Jardin des Oliviers » dont je ne puis m’empêcher de reproduire ici la péroraison :

S’il est vrai qu’au jardin sacré des écritures
Le fils de l’homme ait dit ce qu’on voit rapporté,
Muet, aveugle et sourd aux cris des créatures,
Si le ciel nous laissa tel un monde avorté,
Le juste opposera le dédain à l’absence
Et ne répondra plus que par un froid silence
Au silence éternel de la divinité.

et dont il tire la conclusion philosophique dans « La Mort du Loup » dans laquelle celui-ci nous propose, après ce renoncement, à nous élever :

Jusqu’à ce haut degré de sublime fierté
Où naissant dans les bois je suis toujours resté.
Gémir, pleurer, prier est également lâche,
Fais énergiquement ta lourde et rude tâche
Dans la vie où le sort a voulu t’appeler,
Puis après comme moi souffre et meurs sans parler.

Pas davantage, Palante ne peut-il pratiquer l’individualisme spectaculaire d’un J. de Gaultier pour qui tout se résout en une vision esthétique de la vie, dans laquelle le spectateur se tient « sur les rives du devenir, au bord du fleuve où les barques chargées de masques et de valeurs inventées par la folie de Maïa, continuent de descendre le courant parmi tous les bruits de la vie ».

Encore moins enfin accède-t-il à cette autre forme d’individualisme spectaculaire qui est celui d’Anatole France, avec la pitié comme exutoire et comme arme l’ironie.

Il se mêle, nous dit Georges Palante, dans la pensée d’A. France, trop de douceur Epicurienne pour exprimer jamais un sentiment de révolte directe contre la vie et contre la société. Et cela est vrai. On sent en effet chez l’auteur de Thaïs la volupté d’exprimer en des phrases jolies et bien construites, d’un style Racinien, la pitié et parfois même la révolte que semblent lui inspirer les souffrances des humbles et l’injustice de la société.

Cette pitié se résout en définitive dans un nihilisme de la pensée et l’on pourrait dire de lui, si ce jugement ne paraissait un peu trop brutal, ce qu’il a dit lui-même de l’Abbé Jérôme Coignard qui lui ressemble par tant de points : « Il méprisa les hommes avec tendresse ».

Et enfin Palante ajoute : Chez le pessimiste, l’ironie est toujours amère. Et Palante est terriblement, effroyablement pessimiste, d’un pessimisme que rien ne peut guérir parce qu’il lui vient de l’impossibilité pour lui de résoudre cette équation : Individu et Société.

Pour conclure, je crois que l’on pourrait, toute proportion gardée, appliquer à Palante les paroles par lesquelles Han Ryner terminait une magistrale étude consacrée à Tolstoï, parue il y a une vingtaine d’années.

Examinant la pensée de Tolstoï, il disait : qu’elle ne parvenait point à modeler le penseur douloureux. Elle lui faisait maudire ses chaînes sans lui donner la force de les rompre.

Harmonieuse et pure, concluait-il, la pensée de Tolstoï (ou de Palante) séduit par son charme, mais elle n’est pas comme Epictète ou Socrate (et moi j’ajoute comme la pensée Stirnérienne) une philosophie en action.

J.-P Sieurac