L’apprentissage de la vie Jean Desrousses

, par  Duanyer (E. Rasco) , popularité : 3%

Il allait par les rues, l’âme en peine. C’était jour de marché.

Les commères l’interpellaient. Mais il filait, sans entendre… A ses oreilles résonnaient bien des mots, grossiers parfois, vulgaires, mais il n’en avait cure. Sa pensée était loin. D’autres soucis l’accaparaient. Seuls ses pas l’avaient traîné là, conduit, tiré, au hasard, suivant d’autres pas, d’autres ombres, mais l’esprit absent.

N’avez-vous jamais remarqué comme l’on peut errer, sans but défini, à l’aventure, entièrement absorbé par je ne sais quel rêve intérieur, et docilement suivre quelqu’un, happé par l’attirance de la foule ?

Les petits cartons, sur les prix exorbitants desquels les acheteurs s’exclamaient, défilaient sons ses yeux égarés. On critiquait. On criait. Mais on achetait tout de même. Le ventre commande. C’est la vie…

Il sortit de la halle.

Autant dire, après quelques pas dans cette cohue, le bruit assourdissant l’agaçait. Plus que de l’énervement. Une sorte de souffrance l’étreignait.

Au coin de la rue, près d’une boulangerie dans la vitrine de laquelle brillaient des pains dorés, des pains de toutes tailles et des bocaux de chapelure, il s’arrêta pour fouiller dans son veston. Et il se souvint, avec angoisse…

Depuis 6 jours il était sans travail, sans argents. Sans travail ?

On l’avait congédié. Il était le plus jeune — et les temps étaient durs. Les affaires périclitaient. Il errait, de droite à gauche, désoeuvré, taciturne, comme une épave… Malgré lui, il songeait au héros d’Han Ryner, à Pierre Daspres [1], et ses dents se serraient de rage impuissante… Ce soir, pourtant, on devait lui rendre réponse pour un emploi. ON DEVAIT. Et c’était la troisième fois… Bonne — ou mauvaise encore, celle-ci ? L’éternel refrain. L’épouvantable cauchemar des gueux ! Il était sans argent. Il vivait seul, il est vrai, et sa pension était payée d’avance. On n’avait pas eu confiance. Il lui restait donc une quarantaine de sous pour finir le mois en garçon. Sept jours. C’est long. Mais il se priverait du petit déjeuner. Il se priverait de cigarettes. Plaisirs de riches. Et après, ma foi, il demanderait à ses parents. Mais ceux-ci vivaient relativement loin et n’étaient point aisés. Comme un bon fils, il s’en voulait d’avoir recours à eux. Et puis… il se rappelait qu’un jour, ayant dilapidé dans les maisons closes de la ville voisine, en un triste soir d’orgie, son maigre pécule si péniblement amassé, il avait essuyé un refus catégorique de son père. Il avait encore, présents à la mémoire, les termes sévères dont l’ouvrier d’usine l’avait accablé, anéanti. Il revivait l’émouvante minute où ses mains crispées de détresse avaient palpé le papier gras d’une coupure que sa mère avait frauduleusement glissée dans l’enveloppe. Et cela lui brisait le cœur, à la pensée que cette pauvre femme, usée avant l’âge, minée de chagrin, bûchait comme une forcenée pour aider sa progéniture…

II

Indifférente, la petite ville s’égayait.

La place exiguë était encombrée de baraques foraines pour la fête du lendemain. Et les habitants des roulottes, affairés, mettaient la dernière main, le dernier « coup de collier », l’ultime coup de pinceau, à parachever leur installation de glaces et de lumières, pour l’ébaudissement d’une multitude de mioches du village, devenus pour une fois « critiques d’art » et commentant entre eux l’effet de telle ou telle confiserie, de tel ou tel manège, et supputant le plaisir de toute cette journée dominicale qui verra s’ouvrir ces merveilles !

Jean Desrousses promenait sa méditation sur la place encombrée. (Tracteurs. Baraquements. Marmaille). Et il pensait que, peut-être, il eût pu trouver du travail chez les forains pour les 2 ou 3 jours de leur aménagement. Mais il était trop tard maintenant. Il s’en voulait de n’y avoir point songé. Aussi bien, quelque chose lui déplaisait dans cette cohue grouillante et sale. Il éprouvait un étrange et instinctif malaise à coudoyer ces forains au verbe haut, ces hommes basanés, mal vêtus. Il ne cherchait pas à s’avouer qu’il lui répugnait de se mêler à eux, dont il ignorait complètement tout de la vie, dont il ne soupçonnait pas même la philosophie, le non-conformisme, le charme de leur existence errante, — peut-être même le tragique. Car il en eût rougi de honte… Mais son orgueil seul en souffrait. Dans sa pénurie, il avait vaguement conscience de leur supériorité — et cela lui était intolérable… Il était à l’aube de la vie… Tous les ponts n’étaient pas rompus avec la société égoïste et menteuse.

Il faisait chaud. Un temps d’orage. Ciel marbré, température lourde. Et à marcher (même sans but), l’on a soif. Sans réfléchir, peu habitué encore à sa misère, il poussa la porte d’un bar modeste dont la façade s’énorgueillissait cependant de sa peinture neuve, provocante, et des réclames tapageuses dont s’orne aujourd’hui le plus minuscule temple de Bacchus. Dans l’établissement on chantait. Une chanson vieillotte et désuète, sans doute. Mais qui, doucement, tristement, lancée par une voix de femme, prenait étrangement le cœur, l’étreignait d’un indicible émoi.

Jean Desrousses pensa qu’il avait connu, un jour, une petite fille poitrinaire qu’il avait séduite, et qui chantait comme cela — de cette même voix plaintive et si chargée d’émotion, de désirs.

Marguerite !…

Il revoyait soudain la scène…

Il lui avait dit, un soir, au cours propice d’une promenade champêtre, — il lui avait dit : « Je te veux ! ». Avait-elle 16 ans ? Son corps fléchissait sous l’étreinte du baiser. Il lui avait dit : « Laisse-moi t’aimer, mon petit ange blond, mon tout petit… » Et sa voix s’enroulait avec traîtrise au coeur de l’Amie. C’était comme une berceuse que psalmodiait la voix chantante de l’Homme — un appel tendre et qui l’emplissait toute, annihilait ses forces. Il lui avait pris ses lèvres, et plaquait sur leur carmin sa bouche où brûlait le désir, Mais elle comprit qu’elle s’abandonnait et s’arracha la première à l’envoûtement. Il l’aimait. Il la troublait du flux de ses paroles et l’attirait perfidement vers le discret refuge des arbres. Il la fit s’asseoir près de lui, sur l’herbe. Il sentait son corps fragile et condamné se roidir entre ses bras, et les yeux de l’Amie scruter les siens avec angoisse… Il la rassura. Son cœur battait à se rompre. Il en eut conscience Un instant, il en perçut les battements furieux, avec sa main, sous la popeline… Elle le laissait faire, le regard tendu obstinément dans le vague. D’une pression du bras, doucement, il la coucha sur le sol. Elle voulut se relever, et ses jambes heurtèrent celles de l’Homme. Alors elle s’abandonna et de ses yeux jaillirent des larmes…

Avait-elle seize ans ?

Marguerite…

Mais il chassa bien vite l’image de la morte. Il s’en voulait de s’abandonner ainsi lâchement, aux souvenirs morbides qui dressaient leur faisceau désordonné dans son cœur malade.

Le remords le hantait, glacial et tenace.

Il hésitait.

O chanson ! complainte des cœurs en détresses ressouvenance nostalgique des beaux rêves enfuis, des espoirs chaque fois déçus ! Évasion vers les sommets de lumière ! Exaltation de l’âme optimiste et heureuse, débordante de jeune sève ! O chanson — palpitation des âmes en mal d’amour, de communion…

Il était triste maintenant. Tout triste… Mais il entra. Résolument. Pourtant, à peine entré, il eut envie de fuir… Déception. Le cadre ne lui convenait pas. Les 40 sous s’entrechoquèrent dans sa poche. Il lui semblait qu’ils lui demandaient des comptes. Cela l’étouffait. Littéralement.

« Pourquoi les dépenser sur le marbre ? » disait la voix de sa conscience. « Tu as faim. Je le sais. Alors ?… » Il haussa les épaules, découragé, obsédé, abattu. Si l’on répondait d’une façon satisfaisante à tous les « pourquoi ? » de 1a vie, elle serait. autre. Ce serait trop beau aussi ! L’Homme ordinaire n’aime pas la perfection, puisqu’il ne l’a jamais ardemment voulue.

La porte se referma sur lui. Il ne pouvait pas reculer.

III

Tout d’abord, il vit une ombre soulever une tenture et s’enfuir. Plus de chanteuse ! Machinalement, ses yeux l’avaient cherchée. Peut-être même était-il entré à cause d’elle ?

… Il y avait un homme ivre qui ronflait au fond de la salle, miteux, déguenillé, affalé, contre un poêle éteint. Lui s’assit près de l’unique fenêtre, attiré par l’air qui filtrait. Il se fit servir un soda, regardant. avec mépris la pauvre loque humaine. Près du comptoir étaient deux ouvriers. Attablés devant une chopine de blanc [2], témoin muet de leur discussion orageuse, ils ne se retournèrent même pas au bruit de la porte. Ils crurent que c’était le « patron ». L’homme du bistro, M. Rolland, était un camarade. Ils le croyaient. Ce n’était qu’un débrouillard ! Il flattait les uns et les autres. Il croyait (par expérience, disait-il !) que tous les hommes aiment l’encens et la cajolerie. Il se trompait lourdement. (Tous les hommes ne sont pas des chats, des girouettes, des pantins). Il approuvait s’il le fallait absolument (quelle que soit l’opinion émise), mais, lorsqu’un groupe était aux prises, il restait prudemment dans l’expectative. Commerce. Système D. Théorie pour Aspirants à la considération des gens bien-pensants, avec pour sous-titre cette phrase de Jules Romains [3] : « Il faut savoir circuler dans la société moderne » — qu’il mettait volontiers à profit !

Les ouvriers, seuls occupants en dehors de l’ivrogne, baissèrent malgré tout la voix, rappelés à la réalité du moment. Quand le patron apparut, ils se retournèrent et toisèrent l’inconnu — Jean Desrousses. À ses vêtements simples, très simples, ils comprirent que c’était un ouvrier comme eux. Un bleu. Alors leur conversation reprit de plus belle. Ils causaient « politique ». D’une salle à côté partait une toux grêle et fatigante d’enfant malade. Cela ne les arrêtait pas. Ils s’époumonaient à se contredire. Ils ne s’entendaient pas. Et Jean Desrousses, attentif, voyait chacun d’eux défendre avec âpreté SON PARTI, se réclamer d’une meilleure logique tout en dénigrant l’effort du voisin — lui reprochant tels actes en telles occasions, telles interventions maladroites, telles bévues impardonnables. Desrousses écoutait. Il lui semblait vivre à nouveau ces soirs où, gosse encore, il allait chercher son père à la sortie de l’usine et l’attendait, parmi la ferraille et les wagonnets garnis de charbon… Il y avait une affreuse bande de drôles malpropres, pouilleux, qui glanaient on ne savait quoi et l’enfouissaient dans de vieux sacs lamentables en poussant d’énormes jurons. Et lui se cachait contre une vieille guérite abandonnée pour fuir leur présences. Alors son père venait enfin, gesticulant, au milieu d’hommes brisés de fatigue et tachés de cambouis, et le découvrait à demi-mort de peur. Comme c’était loin !

Ayant bu son soda, il songeait à partir. Remords ? Ennui, plutôt. Vague à l’âme. Ces gens l’agaçaient, avec leurs jérémiades stupides. Mais il se sentait attiré vers eux. Il se sentait de leur famille. Et Jean souffrait… Quelque chose naissait en lui, d’encore imprécis — quelque chose qui le bouleversait… Il aurait voulu approcher sa chaise, et leur dire QUE LUI AUSSI ASPIRAIT A UNE MEILLEURE HUMANITÉ. Il aurait voulu leur faire entrevoir QU’AU-DESSUS DES PARTIS il y avait l’immense et anonyme foule qui souffrait, — DONT IL ÉTAIT, DONT ILS ÉTAIENT, et que la cabotine Politique DIVISAIT en camps inégaux de frères ennemis, de frères RIVAUX. Politique ? Exploitation de la crédulité de la masse ! Il aurait voulu leur faire partager son immense espoir en une société équitable d’où serait. bannie la tyrannie, l’injustice des partis. Il aurait voulu…

Il se leva, soudain. Le sang lui montait aux oreilles. Il s’avança, subitement rouge, intimidé. Et l’un des hommes posa sa pipe sur le marbre, cracha, puis tourna vers lui son visage aux traits rudes. Jean voulut parler. Un relent d’alcool le pénétrait jusqu’à l’écœurement. Mais de quel droit intervenait-il ? Connaissait-il ces hommes ? Allait-il, tel Don Quichotte, partir en lutte contre l’erreur qui fourmille, l’égoïsme, la cupidité, Le mensonge, l’hypocrisie aux mille visages ? Il toussota pour se donner du courage. Mais il avait trop attendu, inexpert. Et, déjà, le mastroquet imposant était sur lui, tendant sa targe main velue…

Force fut de régler le soda. Soudain, d’une porte entrebâillée, un rire idiot fusa. Un visage parut un instant, pauvre tête échevelée de folle, où deux yeux fiévreux brillaient, distillant des lueurs fauves. Puis, plus rien… Sinon, d’une pièce voisine, la toux sèche et persistante d’un gosse malade… Mais l’enchantement était, rompu. Les hommes buvaient. L’ivrogne s’était agité dans son coin. Et Jean Desrousses partit, las, sous le regard soupçonneux des trois hommes…

Dehors, il compta sa maigre fortune… Et son coeur se serra… Quatre-vingt-dix centimes !…

Rasco Duanyer

[1 Le Crime d’Obéir, III. Le Réfractaire, p.48

[2Cette histoire à été écrite en 1927.

[3Jean de Maufranc