À propos de la littérature prolétarienne

, par  Attruia (D.) , popularité : 5%

On discute beaucoup en ce moment sur la littérature prolétarienne. Cependant qu’il me soit permis de faire remarquer que, dans cette question, comme dans toutes celles qui intéressent directement le prolétariat, ce n’est point ce dernier qui a la parole, mais ses soi-disant défenseurs. Que voulez-vous, on est tellement convaincu dans les milieux politiques que la classe ouvrière ne peut rien faire par elle-même, que l’on croit absolument nécessaire de prendre ses affaires en mains et d’agir à sa place ! On appelle cela diriger la classe ouvrière. Or, c’est précisément parce que la classe ouvrière s’est toujours laissé diriger au lieu de se diriger elle-même qu’elle sert encore à l’heure actuelle de simple élément de manœuvre entre les mains de politiciens arrivistes qui se réclament du prolétariat et de la lutte de classes, mais qui luttent en réalité pour les places : c’est la lutte des places.

Ainsi donc, quand on entend parler de la classe ouvrière, c’est à ses représentants qu’il faut penser. La classe ouvrière, le prolétariat, c’est le tremplin qui permet à ces Messieurs de la Politique de s’élever et d’arriver à leurs fins.

Aujourd’hui, la mode est à la littérature prolétarienne. Beaucoup d’intellectuels qui hier encore adoptaient à l’égard de l’U.R.S.S. une position de méfiance, ou qui la combattaient même, se découvrent tout à coup sympathisants, voire même d’acharnés communistes. Ils deviennent les défenseurs de l’U.R.S.S. et de la politique stalinienne.

D’où provient donc ce phénomène ? C’est bien simple. Ces gens-là ont fini par s’apercevoir, avec le temps. que la fameuse dictature du prolétariat en U.R.S.S. n’est, en vérité, que la dictature d’une immense armée bureaucratique qui possède l’État en propriété privée et qui est la véritable classe dominante de la Russie actuelle.

La littérature prolétarienne signifie donc, pour la plupart de ces intellectuels plus ou moins, récemment acquis au communisme, en particulier ceux qui ont adhéré à la plate-forme de Kharkov, louer l’U.R.S.S. sans réserves ainsi que la politique stalinienne qui dirige toute l’Internationale.

Cependant, à côté des kharkovistes, il existe un courant qui, tout en louant l’U.R.S.S. et la « construction du socialisme » (?) entend rester et agir « au-dessus des partis ». C’est le « Groupe des Écrivains Prolétariens de langue française ». Ce Groupe a déjà réuni des écrivains aux tendances politiques diverses et édite un Bulletin. La tendance générale de ce groupe peut être caractérisée par la formule suivante : « Montrer, sans y rien changer, la réalité ». C’est en appliquant cette formule que les écrivains du groupe en question prétendent, créer des œuvres révolutionnaires. Donc, pour le « Groupe des Écrivains Prolétariens » comme pour Monde, la littérature prolétarienne doit être une peinture strictement objective de la réalité. Un point, c’est tout. Et, en agissant ainsi, l’on fera « œuvre révolutionnaire ».

Cependant, qu’il me soit permis, à moi, prolétaire, de ne pas concevoir la chose de cette façon-là. J’estime en effet que le rôle de la littérature prolétarienne ne doit pas se borner à une peinture plus ou moins exacte de la réalité. Ce qui n’apprendrait rien à l’ouvrier qui vit justement dans cette réalité qu’il ne comprend pas. Ce qu’il faut donc, à mon avis, c’est dévoiler les dessous de la réalité sociale ; et, les montrant à l’ouvrier, dire : Voilà la cause de tes maux, celle que tu dois supprimer si tu veux être libre.

En outre (et c’est là un point très important) lui dire, à cet ouvrier : ne remets plus ta cause entre les mains de chefs qui l’ont toujours trahie et la trahiront toujours, défends-la toi même, ta cause.

Je pense que l’on me comprendra. il faut amener l’ouvrier à prendre conscience de sa propre force, à agir par lui-même et non plus par l’intermédiaire de gens dont l’unique préoccupation est, les trois quarts du temps, de parvenir. Il faut que l’ouvrier arrive à comprendre que ce n’est pas en envoyant des députés communistes à la Chambre que la Révolution se fera ni que son sort changera. Il faut qu’il parvienne à créer lui-même ses œuvres, à ne plus se contenter de revendiquer quelque droit que ce soit, mais à prendre ce qui est son droit. Il faut en un mot que la littérature prolétarienne ait pour mission de faire de l’ouvrier un homme conscient, un véritable révolutionnaire. Il est évident qu’un tel langage ne saurait convenir qu’à des consciences vraiment révolutionnaires et non point à des gens qui font de la politique par intérêt, pour se hisser et monter à l’échelle des classes. Ceux-là ne veulent à aucun prix que la classe ouvrière devienne consciente et parvienne. par là même à se passer d’eux en se dirigeant elle-même.

Les Écrivains Prolétariens écrivent bien ceci dans leur Bulletin : « Nous faisons nôtre cette formule : l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Oui, mais aussi s’empressent-ils d’ajouter :

« Si les agitateurs, lei propagandistes, les théoriciens et les doctrinaires ne sont pas à la hauteur de leur fonction, tant pis pour eux. Ce n’est pas à nous de les remplacer ». Après cela on se demande quelle valeur on peut bien accorder à cette affirmation qui vient un peu plus loin dans le même article : « Notre rôle (j’abrège) est de susciter directement une littérature prolétarienne pour le prolétariat ». Remarquons bien toutefois, qu’il s’agit ici d’« une littérature prolétarienne pour et non point par le prolétariat », ce qui n’est pas du tout la même chose. Or, c’est précisément cette littérature prolétarienne faite par le prolétariat lui-même qu’il faudrait « susciter » ; car en dehors de cela pas de littérature vraiment prolétarienne.

Certes, il n’est pas donné au premier prolétaire venu d’écrire un roman, une,nouvelle, une poésie, etc. ; mais il est indéniable qu’il existe au sein de la classe ouvrière beaucoup d’hommes et de femmes assez doués pour le faire après avoir reçu les notions indispensables. Et même, certains pourraient sûrement le faire sans cela, ayant reçu assez d’éducation à l’école et continué par la suite à étudier par eux-mêmes.

À l’Humanité aussi bien qu’à Monde et qu’au « Groupe des Écrivains Prolétariens », on entend dire sur tous les tons : « ouvriers, écrivez-nous » ; seulement voilà, quand les ouvriers écrivent, ils ne sont jamais sûrs de voir paraître ce qu’ils ont écrit, car comme on sait, il faut écrire dans la ligne du journal qui vous sollicite pour être inséré. Ce qui fait que l’on ne sait jamais ce que le prolétariat pense au juste.

Je conclurai donc en disant que la littérature prolétarienne doit être, et sera, l’œuvre du prolétariat lui-même.

D. Attruia (Les Humbles)