Un prolétaire entre un millier d’autres : son dernier message à la classe ouvrière

jeudi 8 juillet 2010
par  Zecchini (Lucas)

Il y a juste cinq ans, le 26 septembre 1927, le camarade Lucas Zecchini se donnait la mort à Hamborn, dans territoire dé la Ruhr. Né en Autriche, son père, italien d’origine, était mineur de son métier. Sa mère était une paysanne slovaque. Dès son jeune âge, contre tous, sa conception antiparlementariste, révolutionnaire et anationale. Abandonné- par la « solidarité » il dut errer à la recherche de travail ; sans papier, sans nationalité, il subit tout le poids de l’oppression sociale et devint un révolté. Pendant la guerre, se trouvant en Angleterre, il fut interné dans un camp de concentration. Puis il travailla comme mineur, son pays d’origine ayant refusé de le recevoir. Étant expulsé pour faits de grèves il se trouva jeté de nouveau à travers l’Europe, ballotté d’un pays à l’autre, sans appui, sans espoir, traqué partout où il réussissait à se procurer du travail. Ayant appris en Angleterre à estimer à leur juste valeur les chefs travaillistes, communistes et trade-unionistes, il propageait jusqu’en Allemagne, envers et des organisations ouvrières, arrêté par la police, et soumis une fois de plus un arrêté d’expulsion, il mit fin à une longue vie de lutte et de souffrance, illuminée par la seule passion de la liberté.

Lors de sa dernière arrestation, il présenta sa défense lui-même sous la forme d’une déclaration qu’il rédigea péniblement en allemand et que nous traduisons ci-dessous.

Je suis accusé d’être entré en Allemagne sans passeport. Je tiens à déclarer publiquement que je suis un citoyen du monde et que je ne reconnais ni frontière, ni race, ni nation. J’appartiens au prolétariat, qui n’a fait aucune frontière. Donc j’appartiens au coin de terre où je me trouve.

Je ne mendie ni ne requiers votre grâce.

Je sais que nous sommes tous des victimes du capitalisme. Je suis entre vos mains. Je ne reconnais à personne le droit de me punir.

Je ne me considère pas comme offensé et je n’ai pas l’intention d’offenser personne.

Je sais qu’à moi seul je ne peux rien changer.

Par conséquent, tout m’est indifférent : que vous me jetiez en prison pour une année ou pour dix ans. J’affirme simplement que je ne suis pas un criminel. Je suis simplement un homme, la victime du capitalisme qui engraisse les maîtres et tue les esclaves.

Tel fut le dernier mot de l’ouvrier Lucas Zecchini à la bourgeoisie. Voici maintenant son dernier mot au prolétariat, tel qu’il fut conservé par les camarades qu’il avait laissés en Angleterre.

J’ai été à travers bien des pays et j’ai étudié à fond le prolétariat avec soin. Vous pouvez m’en croire. Je connais les différents types de travailleurs, parce que – malheureusement – les prolétaires sont différents dans chaque coin, à cause de leur dépendance d’après les coutumes de leur pays et de leurs métiers.

La grande faute des ouvriers est qu’ils ne prennent pas le temps de réfléchir et de se demander pourquoi ils vivent. Devons-nous vivre, ou devons-nous y renoncer ? Car à l’intérieur du terrible système du capitalisme il n’y a qu’une seule issue et par conséquent, travailleurs, nous devons poser la question devant nous toujours et toujours : « Pourquoi ne pouvons-nous pas vivre libres comme les oiseaux dans le ciel, libres de tout souci ? » Eh bien, camarades, aussi longtemps que le prolétariat ne prendra pas le temps de résoudre ce problème, il ne sera jamais résolu. La question reste toujours sans réponse :

Vivons-nous, ou, plutôt, devrions-nous vivre seulement pour suer du travail, manger et dormir ?

Nous nous levons tôt le matin et nous nous hâtons vers l’atelier. Là nous grattons fiévreusement comme des esclaves. Quelquefois les ouvriers trouvent l’occasion de causer quelques mots entre eux ; mais maintenant, je vous le demande, camarades de travail, pourquoi ne causez-vous jamais que blagues, ordures, ou sottises dignes tout au plus de petits enfants ? Est-ce que ce n’est pas parce que vous ne prenez pas intérêt aux vraies affaires de votre vie ? Est-ce que ce n’est pas parce que vous pensez seulement à votre corps, alors que toutes vos pensées devraient être dirigées vers la destruction du système capitaliste ? Vous sentez et connaissez tous le mal que le système capitaliste vous fait, et fait à votre classe dans le monde entier. Et vous gardez tous le même silence de mort.

Une autre raison pour laquelle vous n’êtes pas capables de résoudre le problème en question, est que vous n’avez pas assez confiance en vous. Vous pensez toujours encore que vous devez écouter et faire ce que les chefs des soi-disant partis ouvriers vous disent, et ces éléments dirigeants sont là à promettre le paradis dans le système capitaliste pourri et par lui, comme le Christ promettait le ciel sur la terre. Tout cela est du non-sens. Tout cela n’avance à rien. Ces chefs n’existent que parce que le prolétariat ne sent pas encore le besoin d’agir par lui-même, de penser par lui-même, et ainsi de suite. Et à cause de l’insouciance oublieuse des prolétaires, il existe deux grandes divisions : ici la classe des maîtres et là la classe des esclaves.

Est-ce que cc n’est pas les prolétaires qui produisent tout ? Pourtant le prolétariat ne possède pas sa propre production.

Frères de classe, croyez-moi, les chefs de la classe ouvrière sont vos plus grands ennemis, sans distinction de pays et d’organisations : ceux du parti communiste d’Allemagne, d’Angleterre et des autres nations, ceux de la social-démocratie tous sont pareils. L’argent règne sur le monde, le mensonge et la trahison condamnent le prolétariat à l’ignorance. Je me rappelle le seul mot vrai que Jésus ait dit une fois : « Vous ne pouvez pas servir deux maîtres ». C’est très juste. Vous ne pouvez pas servir votre classe et la classe capitaliste. Les chefs, naturellement, ne veulent pas entendre cela, parce que c’est vrai et que cette vérité les blesse. Et vous, camarades de travail, vous êtes aussi effrayés de la vérité parce qu’elle vous blesse aussi. Vos chefs ont peur de perdre leurs places, ils ont peur de redevenir peur de perdre leurs places, ils ont peur de redevenir des esclaves condamnés à bosser ou à gratter la terre, ils ont peur de perdre la garantie de leur puissance et de leur bonne vie. Mais vous, qu’avez-vous peur der perdre ?

Pensez à Sacco et Vanzetti, tués par le système capitaliste ; pensez à Max Hoelz torturé à petit feu dans sa prison, et à tous les autres. J’ai été expulsé de Grande-Bretagne pour la seule raison que je suis un réfractaire qui a déclaré la guerre à n’importe quel gouvernement. Si j’avais été aux États-Unis on m’aurait fait ce qu’ils ont fait à Sacco et Vanzetti. Et ne font-ils pas des choses de ce genre dans tous les pays ? Leurs méthodes sont partout les mêmes. Camarades ouvriers, avez-vous réellement le courage d’assister en silence à tant d’injustice ? Et continuez-vous, comme si de rien n’était, à ne pas prendre le soin de réfléchir, de vous demander s’il est juste ou non, que les prolétaires permettent au système capitaliste de mettre à mort les meilleurs d’entre nous, d’emprisonner vos frères ?

Nous ne devrions avoir qu’une réponse : nous unir, puisque l’union est la force. Nous devons nous unir si nous tenions réussir dans notre grand travail à faire : détruire le capitalisme. Aussi longtemps que nous restons dispersés (bien qu’étant membres de la même classe), le capitalisme sera en mesure de faire de nous ce qu’il voudra. Le monde capitaliste se tient étroitement uni contre nous, camarades. Unissons-nous aussi par-dessus les organisations et les frontières, sans distinction de tendance et de métier ; unissons-nous par conseils d’usines, par communes, pour la lutte à mort contre le système capitaliste.

Les chefs des partis ouvriers n’enseignent pas cette leçon-là, parce qu’une fois réalisée, elle les chassera de leurs postes ; on en finira aussi avec eux, avec leur trahison et leur fausseté, on en finira avec l’égoïsme et la haine. Et alors nous aurons tous :

Égalité, fraternité, liberté. Une vie heureuse pour tous les exploités ! Fin de l’esclavage. HUMANITÉ !…

Frères, camarades Où que vous soyez : cherchant du travail dans les rues, besognant dans les mines de charbon, militant dans les syndicats, tous nous devons nous unir. Nous unir pour avoir la force de détruire le capitalisme avec ses religions et toutes ses tromperies. Éveillez-vous, prolétaires ! La révolution du monde vous appelle !

Le monde capitaliste est pourri, il doit tomber. Et nous, nous devons reconstruire un monde nouveau et sain.

Savez-vous tous, pourquoi il y a tant de chômeurs ? Je vais vous le dire. Le capitalisme maudit a besoin d’une armée de travailleurs sans emploi pour raccourcir les salaires de ceux qui sont à l’usine. Et celui qui résiste devient chômeur à son tour et les autres ont peur qu’il ne vienne « prendre leur pain ». Et lui-même, enviant ceux qui sont exploités, ne trouve rien de mieux que de mendier, au capitalisme « du travail ou du pain ». Et ainsi, il y a des millions de prolétaires qui se briseraient plutôt le cou pour avoir un emploi, ou pour le garder et pour rester les esclaves zélés de leurs maîtres au lieu de faire la révolution ! Les prolétaires oscillent de-ci de-là comme le battant d’une pendule. Ils ne savent pas où aller…

Se taire, c’est consentir, camarades ! Et ici le consentement signifie un meurtre.

(Septembre 1927)