Lettre aux mineurs du Borinage

jeudi 8 juillet 2010

Le jeudi 5 août, à Vallauris, le « camarade » professeur X… (j’ai oublié son nom), secrétaire adjoint de l’Internationale de l’Enseignement (Amsterdam), de nationalité belge, donnait une conférence sur la nécessité d’une parfaite entente entre les syndicats de fonctionnaires et les syndicats ouvriers. La pensée était bonne. Mais l’orateur poursuivait un but plus élevé : l’unité prolétarienne. « Rien de grand, disait-il, ne peut se faire sans la fin de toutes ces scissions qui enlèvent aux mouvements prolétariens leur puissance de masse. Pour rénover la société capitaliste, il nous faut nous unir : l’union fait la force ! »

Un de mes camarades apporta la contradiction. « Je loue, dit-il, votre bonne volonté à vouloir cimenter une union plus étroite entre intellectuels, fonctionnaires et manuels. Mais je dois constater que la venue des fonctionnaires parmi les ouvriers a tué la puissance d’attaque des syndicats et poussé le syndicalisme vers la collaboration de classe. Je souhaite que les fonctionnaires perdent leurs préjugés petit-bourgeois et que les ouvriers réagissent contre l’enlisement qui les menace. Je vous félicite d’avoir présenté en ces lieux le vrai visage de votre internationale de permanents, soutiens du régime capitaliste.

 » Je goûte votre expression : rénover le régime capitaliste. Et cela nous situe, car nous voulons le détruire. Vous êtes le conservateur des forces que nous voulons détruire. Vous êtes la IIe Internationale, la C.G.T. Nous sommes le syndicalisme révolutionnaire… Où voyez-vous, dans ces oppositions irréductibles des forces de liberté contre les forces de réaction, un point si fragile soit-il sur lequel nous puissions cimenter l’union ?

 » Je vous le demande, à vous, belges, qui venez de briser la grève la plus juste, la plus vigoureuse, en livrant, par des manœuvres subtiles, hypocrites et lâches, la classe ouvrière belge à ses oppresseurs. Je vous le demande, à vous, C.G.T. et Parti socialiste réunis ?… Est-ce par la méthode qui vous permit d’élire Hindenbourg, qui vous fit les fourriers d’Hitler ? Est-ce en luttant contre les Comités d’action et la grève générale pour mieux enchaîner la classe ouvrière allemande à l’illusion parlementaire, pour la mieux livrer pieds et poings liés à ses maîtres ?

 » Je vous le demande encore : serait-ce par les méthodes employées par l’U.G.T. et le parti socialiste espagnol, qui consistent à défendre la propriété privée et les privilèges capitalistes contre 800.000 travailleurs associés dans la C.N.T.?

 » Mais vous êtes la réforme, celle qu’on quémande à des maîtres qui, pour le prix de vos services vous appellent tour à tour à des places bien rétribuées. Vous êtes les maîtres du prolétariat qui croit naïvement à vos vertus prolétariennes, à votre désintéressement… » À ces mots, le bonze éclata : « Mais dites, les anarchistes les plus notoires n’étaient-ils pas riches ? Bakounine ? »

 » C’est exact, répondit notre camarade, ils étaient riches… avant ! Ils sont morts pauvres… ; c’est ce qui les distingue de vous autres, politiciens, qui venez presque tous à la classe ouvrière pour lui demander de vous enrichir ; ou, qui venez à elle, riches, ne lui demandant que de la gloire, des mandats, sans cesser de faire de l’accumulation capitaliste.

 » Et je salue les mineurs belges qui, à l’heure où l’action était devenue une nécessité, surent passer par-dessus l’esprit de trahison de leurs fonctionnaires pour donner au monde ouvrier l’exemple de ce qu’il pourrait faire… s’il voulait ! »

La réponse du grrrand militant fut foudroyante. Je prie les grévistes belges de la méditer : « Je suis l’ennemi de ces mouvements troubles menés par des forces occultes douteuses. Il y a une légalité syndicale. Il n’appartient pas aux adhérents de passer outre. Chacun doit se soumettre à la discipline… »

– « Même si elle est absurde, si elle menace le bien-être et la liberté de tous ! Voyez-vous, Monsieur, ce qui vous importe par-dessus tout : c’est de conserver l’hégémonie, la puissance avec tous ses profits. L’émancipation prolétarienne ? Vous vous en foutez… En parler vous assure une clientèlé. Eh bien, l’union avec vous est impossible. De la tête aux pieds, tout mon être frémit d’indignation à cette perspective.

 » J’en appelle à la lucidité des travailleurs pour transformer les syndicats, en chasser les valets. Et, en attendant une fusion impossible, que les meilleurs s’unissent dans les comités d’action, car il faut agir sans répit, sans cesse, en bousculant, en écrasant les partis politiques ».

Réunion sans importance pratique. En ce pays les travailleurs sont des ilotes vils et couards. Mais j’en livre le récit succinct à mes camarades belges. Je me demande, pour conclure, comment on peut adhérer à une pareille organisation ? Oui, comment ?

(La Voix Libertaire)