Les anarchistes et la révolution sociale, la période de transition

, par  Prudhommeaux (André) , popularité : 3%

La question de la période de transition inquiète à juste titre tous les anarchistes qui demandent à la révolution sociale la réalisation de leur idéal et se proposent d’y jouer un rôle agissant. À cette question, qui n’est autre que celle des moyens de réaliser l’anarchie, il a été répondu de diverses manières.

1° – Les uns se refusent à toute transaction entre la réalité présente et leur rêve suprême de liberté et d’harmonie intégrale. Ils sont amenés par là-même à admettre qu’une très longue période historique précédera l’accomplissement de leurs vœux ils conçoivent cette période comme un prolongement de l’ère capitaliste-démocratique. En un mot, la période de transition, du moment qu’ils se refusent à la considérer comme une étape violente et révolutionnaire, prend chez eux la forme d’un développement pacifique et libéral presque indéfini de la société actuelle. Du même coup, le programme d’action immédiate des anarchistes se trouve limité à des tâches de propagande, d’édification syndicale et coopérative, d’action culturelle, etc. C’est ce qu’on pourrait appeler l’anarchisme idéalo-réformiste, tendance qui prédomine d’une manière presque absolue dans les pays les plus stables socialement – à commencer par la France.

2° – Cependant d’aucuns se sont rendu compte que la période libérale, prospère et démocratique, du capitalisme est passée ; que la crise économique, la guerre, le fascisme, la répression sociale sous toutes ses formes sont suspendues sur le monde entier ; que la lutte est inévitable à brève échéance entre les tendances destructives de la domination bourgeoise et la volonté de vie et de progrès des masses travailleuses ; que cette lutte – qu’on le veuille ou non – prend la forme d’une lutte pour le pouvoir. L’expérience des périodes révolutionnaires qu’ils ont pu traverser eux-mêmes, le plus souvent comme jouets d’événements qu’une théorie traditionnellement interprétée ne leur avait pas permis de prévoir ou de comprendre, les a amenés à une révision systématique de cette théorie. Ils ont été contraints d’accepter l’idée d’une période de transition catastrophique, pendant laquelle les anarchistes lutteront révolutionnairement pour un certain programme minimum. Mais sur ce programme minimum non plus que sur les méthodes à employer, l’accord ne s’est pas encore fait.

  1. Parfois le programme minimum est conçu comme un programme de luttes économiques (journées de six heures, salaire unique, contrôle sur la production) dirigées par des « syndicats révolutionnaires » et aboutissant à la mainmise de ces syndicats sur l’économie. C’est l’anarchisme syndicaliste de Besnard et de ses amis. Il exerce une notable influence sur l’Association Internationale des Travailleurs, et son expression la plus extrême se reflète dans la formule purement syndicaliste d’Alfonso Miguel : « Tout le pouvoir aux Syndicats ».
  2. D’autres éléments conçoivent un programme de nature surtout politique, impliquant la formation d’un véritable parti anarchiste. Celui-ci aurait à lutter avec les autres partis pour s’assurer l’hégémonie dans la révolution, et s’il le faut passerait avec eux des compromis transitoires pour assurer le succès des revendications communes. Tels sont les « Plateformistes » russes et les italo-américains du groupe « Eresia ». La conséquence logique de cette attitude apparaît dans le semi-bolchévisme d’Archinoff et dans le bolchévisme à cent-dix pour cent des Ernest Girault et des Ghislain. Aussi appellerons-nous cette tendance l’anarchisme bolchévisant.

3° – Enfin il existe un troisième grand courant qui se base sur les considérations suivantes :

  1. L’anarcho-réformisme nie la crise et les perspectives révolutionnaires. Il tend à conserver le capitalisme démocratique et à marcher parallèlement à lui, il se confond alors avec le libéralisme bourgeois. Il entraîne parfois sur ce terrain même l’aile gauche anarcho-syndicaliste, qui se déclare purement éducationniste et économique et par suite indifférente en matière de lutte politique. – Comme si toute lutte directe économique et toute propagande subversive ne revêtait pas un caractère concrètement, socialement révolutionnaire dans tous les domaines !
  2. L’anarcho-syndicalisme prétend avoir un caractère « économique pur », et en ce sens, il est enclin à laisser subsister sans combat l’appareil politique réactionnaire de la bourgeoisie. Mais, en admettant que celui-ci s’écroule brusquement sans avoir été débusqué de ses positions par l’organisation intégrale des masses. il arriverait ceci, que le pouvoir politique tomberait tout simplement entre les mains des organismes « purement économiques » du syndicalisme supposé total, monolithique et à idéologie anarchiste. Mais cette hypothèse est d’ailleurs purement gratuite : un tel syndicalisme n’existe et n’a existé nulle part, et cela suffirait à prouver que l’on ne fait pas la révolution avec des organes d’adaptation aux conditions internes du capitalisme démocratique, à base corporative ou professionnelle.
  3. L’anarcho-bolchévisme se constitue lui aussi sur des hases monolithiques et autoritaires, mais avec le dessein avoué de se mêler au jeu des partis, et d’y triompher par une politique de chef (compromis, ruptures, etc…). Or cette politique est propre à étouffer ou à « stabiliser » la révolution, mais nullement à la pousser en avant. Comme l’anarcho-syndicalisme et plus encore que lui, l’anarcho-bolchévisme est une utopie autoritaire.

Ainsi, bien qu’animés des meilleures intentions, les anarchistes des tendances ci-dessus auraient échoué dans la recherche d’un programme minimum réellement anarchiste et révolutionnaire.

Quant aux éléments qu’on pourrait appeler les anarchistes-réalistes ou anarchistes d’action directe, ils formulent à peu près les propositions générales suivantes :

I. – L’anarchisme en action se manifeste actuellement dans les éléments les plus avancés et les plus désintéressés de la lutte de classes, qui soutiennent sur tous les terrains, vis-à-vis de tous les dominateurs du mouvement ouvrier, le principe de l’action directe et de l’autonomie révolutionnaire des individus et des masses.

II. – Il ne se propose pas de mener une concurrence destructive aux organisations ouvrières existantes en leur opposant des organisations permanentes et exclusives dominées par les anarchistes, mais il préconise l’affranchissement des travailleurs par eux-mêmes dans des organes transitoires spontanément créés en marge des organisations bureaucratiques, et susceptibles de grouper des collectivités travailleuses toutes entières sur un programme pratique immédiat de lutte directe.

III. – Il tend à porter au maximum, par la propagande et par l’exemple, l’initiative et l’audace des collectivités travailleuses ainsi formées. En étendant leur champs d’action à toutes les fonctions sociales, celles-ci déracineront les organismes parlementaires et bureaucratiques de l’ancienne société et substitueront à la domination bourgeoise l’auto-direction des masses travailleuses dans la production et dans la révolution.

[Remarque : Les divers éléments (anglais, allemands, belges, hollandais, français, italiens) qui se rattachent à ce programme minimum de « l’anarchisme en action » ne sont pas entièrement d’accord sur la valeur relative de l’action de groupe et de l’action syndicale, des comités d’action et du système des conseils. Mais ils trouvent un terrain commun dans l’affirmation suivante, que, pour notre part, nous considérons comme capitale.]

IV. – La période de transition qui nous sépare du régime de pleine liberté et de pacifique harmonie qu’il nous est permis d’entrevoir est une période de lutte de classes et de révolution permanente ; une insurrection continue des masses contre l’étreinte mortelle du capitalisme, de l’étatisme, du régime des castes. C’est la période décisive de la lutte entre l’humanité travailleuse et le système séculaire des privilèges, un accouchement laborieux et douloureux, hors de la misère et du chaos social, par l’extermination du capitalisme.

Je crois n’avoir pas trahi la pensée de camarades tels que Mühsam (Allemagne), Constandze (Hollande), Aldred (Angleterre), Berneri (Italie), Michaud (France) et Mahni (Belgique) en essayant de donner une expression commune à leurs aspirations, quelles que soient les différences qui puissent, par ailleurs, subsister entre eux. Et j’ajouterai immédiatement que sur le terrain que j’ai essayé ci-dessus de définir je suis prêt à me placer avec eux, parce que je crois que là ne sont pas défendus les intérêts d’une secte, mais les intérêts les plus généraux des classes travailleuses et de l’humanité. En réalité, ce terrain n’est pas celui d’une doctrine, mais d’intérêts révolutionnaires de la masse. C’est pourquoi, m’adressant aux lecteurs de ce journal, syndicalistes, communistes, socialistes, anarchistes de toutes tendances, je les invite à discuter fraternellement la fameuse question de la période de transition qu’on a présentée comme un obstacle insurmontable à l’union des révolutionnaires prolétariens des diverses écoles, mais qui pourtant ne pourra être résolue dans le fait que par l’union pratique de tous dans la lutte finale contre le capitalisme.

A.P. (France)