Sommes-nous révolutionnaires ?

, par  Content (Julien) , popularité : 5%

Trop longtemps la phraséologie révolutionnaire — phraséologie à laquelle nous avons nous-mêmes sacrifié, l’aveu nous coûte peu — a tenu lieu d’arguments. L’erreur, qui date de loin, mais qui s’est surtout . manifestée depuis la guerre, fut de croire qu’il suffisait de s’agiter pour que des résultats soient possibles. Mais s’agiter n’est point marcher et plutôt que d’aller de l’avant nous avons régressé…

Les faits sont là ! Et. La « pagaïe » présente, le désarroi des esprits, la désorganisation des groupements, partis, syndicats, nous prouve surabondament que nous avons fait fausse route et que toute notre agitation fut vaine.

Il est donc temps, il est grand temps de réformer notre jugement, de rééquilibrer notre entendement et de placer notre mouvement, notre propagande, notre action dans un autre axe, avec de nouvelles directives : pour d’autres résultats.

Il ne suffit pas, en effet, de prêcher la Révolution, ou de la prédire pour un jour plus ou moins proche, les événements et les hommes – les hommes surtout – ne s’y prêtant guère et les maîtres ayant encore de bons moments à vivre.

D’aucuns nous taxeront de pessimisme ou de révisionnisme, si ce n’est de gâtisme — trop certains d’eux-mêmes pour tenir compte des faits — et, dédaigneux de ce qui pourrait les éclairer pour les ramener à une plus saine compréhension des choses, continueront à persévérer dans une attitude qui, pour être quelque fois périlleuse, n’en est pas moins stérile en résultats tangibles et positifs.

Quant à nous, ayant constaté la vanité de nos prétentions, la stérilité de nos efforts et le danger, pour nos idées, de persévérer dans une telle voie, nous aimons mieux faire part de notre trouble de conscience et de notre croyance en la nécessité de reprendre notre besogne à pied-d’œuvre, plutôt que de continuer à paraître accepter une tactique, une agitation qui en sont encore à démontrer leur efficacité.

…Et c’est pourquoi nous croyons bien faire en ouvrant un débat sur cette question : « Sommes-nous révolutionnaires ? » pour bien démontrer comment il est possible de l’être et comment, sans fausse démagogie, nous pouvons l’être.

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Les faits sont là, disions-nous plus haut. Ils sont là, en effet, on ne peut plus décourageants, on ne peut plus démoralisants, et ceux qui fondaient espoirs et sur les militants et sur les masses (les masses profondes du prolétariat !) on dû bien en rabattre. Le généreux optimisme d’un Kropotkine, sa confiance sans bornes en l’instinct social des peuples et en la sociabilité des individus ont fait long feu. La guerre a passé par là, l’après-guerre a accentué la débâcle et tous nos espoirs sont détruits.

Tous les indices qui nous permettaient d’espérer, tous les mouvements qui soulevèrent notre enthousiasme, tous ont fait mentir nos prévisions. La Révolution russe assure le triomphe du bolchevisme. La Révolution allemande fonde l’hégémonie des trusts. À la prise de possession des usines, en Italie, succède Mussolini. L’Espagne a Primo de Rivera. En France, nous avons Poincaré et, demain peut-être, la dictature de Millerand. Comment pourrait-on, dans ces conditions, parler de « libération humaine » et de « transformation sociale ».

il faut donc quitter le royaume des Chimères, puisque se sont envolées nos illusions, et revenir aux dures réalités de ce monde.

Il apparaît bien, maintenant, que la thèse du mathématicien et penseur Laisant, exposée tout au long de sa « Barbarie Moderne », était seule véridique :

« Nos sociétés humaines, pour si modernes qu’elles soient et malgré l’âge de l’électricité, en sont encore à la période de l’enfance, des pas incertains, des tâtonnements, et elles ne sont pas aptes, pour si pénibles que cela soit à constater, à vivre en liberté — au sens anarchique du mot — car il est malheureusement trop vrai que l’on a les seules libertés qu’on est susceptible de prendre » Ce qui prouve que sachant en prendre si peu nous sommes plus près de la botte d’un dictateur que de l’épanouissement de la société anarchique.

On ne trouve donc plus que ceux qui ont un intérêt de parti à exploiter le révolutionnarisme pour se faire illusion sur la prochaine révolution et tâcher d’illusionner les naïfs.

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À qui la faute si nous en sommes réduits, aujourd’hui, à chercher notre voie d’un autre côté ?

Certains s’en prendront aux chefs, aux meneurs, aux militants et les accuseront de n’avoir pas fait tout leur devoir. « Faillite des chefs », diront-ils. Formule équivoque, et dangereuse pour un anarchiste, qui amène à reconnaître implicitement qu’il faut des chefs. Certes, notre intention n’est pas d’excuser les défaillances ; mais en étions-nous là qu’il suffisait de la trahison d’un ou plusieurs pour que tout le mouvement social soit réduit à l’impuissance ? Pitoyable constatation…

D’autres s’en prendront aux miséreux, aux exploités, aux parias qu’ils taxeront d’inconscience, de lâcheté. « Faillite des Masses ! ». Formule non moins équivoque, non moins dangereuse que la précédente, car elle implique qu’on croyait les masses susceptibles de volonté, possédées d’idéalisme, susceptibles de transformer le monde, alors qu’elles sont trop souvent amorphes, soumises et encore inéduquées.

Eh bien non ! Nous disons, nous, ni faillite des chefs, ni faillite des masses, mais faillite de nos propres conceptions, conceptions basées sur nos propres illusions, ayons donc le courage de le reconnaître. Il faut en prendre son parti. La Révolution n’est pas mûre pour nous, la Révolution sociale, s’entend, celle qui devait instaurer le règne de la félicité et de la concorde, au nom de cette belle formule, qui n’est qu’une formule : « Ni Dieu, ni Maître ».

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Mais, ayant fait ces constatations, devons-nous renoncer et jeter le manche après la cognée ? Certes non ! Et c’est pourquoi nous proposons de nouvelles tactiques, d’autres conceptions de notre propagande, qui ne condamnent, entendons-nous bien, ni l’organisation, ni la méthode, et qui procèdent celles-là,, moins de la violence que de la persuasion, de l’enthousiasme que de la conviction. Elles fondent leur raison d’être, leur espérance sur l’évolution et la transformation de toutes choses — ce qui supposent néanmoins des volontés agissantes — sur l’éducation des consciences.

Il ne faut donc plus se leurrer en vain :

« L’Évolution Sociale et l’Élévation des Esprits doivent précéder toute Révolution qu’on veut efficace ; car avec E. Reclus, nous disons qu’avant de faire la révolution dans les faits, il faut la faire dans les cerveaux. Voilà comment nous sommes Révolutionnaire. »

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