Le sentiment révolutionnaire

dimanche 27 juin 2010
par  Bertoni (Louis)

Nous avons beaucoup discuté, et parmi les nôtres et avec les différentes nuances du parti socialiste-révolutionnaire. Il serait bon maintenant de chercher qui est réellement révolutionnaire et quel sentiment est le plus propre a rendre révolutionnaire. Nous avons, en effet, l’ingénuité de croire que les sentiments comptent, eux aussi, et que tous nos actes ne dérivent pas exclusivement du « mode de production ». La meilleure preuve en est qu’une même situation économique ne produit pas les mêmes réflexes chez tous les individus qui la subissent. Ils peuvent avoir les opinions, économiques, religieuses, politiques les plus diverses ou, comme bien souvent, ne point avoir d’opinions du tout et rester dans la plus complète apathie.

Or, puisque certains usent et abusent du mot « conscients », nous aimons à croire qu’ils entendent par là, précisément, ceux. qui se sentent en rébellion constante contre le monde actuel et non ceux qui deviennent rebelles pour un instant sous l’influence de la passion.

Nous pensons que la manière particulière dont est conçu le problème social fait l’individu révolutionnaire ou non. Et à travers toutes les diatribes, toutes les polémiques, particulièrement entre socialistes et anarchistes, il ne nous semble pas difficile de discerner deux conceptions opposées qui créent et maintiennent les divisions et les rendent, nous sommes tentés de dire, incurables.

Les anarchistes pensent : la société capitaliste serait bientôt à la dernière extrémité si seulement nous nous refusions à l’étayer. Alors que, jour par jour, nous avons à lutter contre son oppression et son exploitation, il serait absurde de concevoir un programme d’affranchissement graduel. Nous devons, au contraire, préparer et provoquer une insurrection propre à nous donner une solution d’ensemble.

Ainsi, nos caractéristiques propres sont la conviction qu’un changement est possible à brève échéance, le manque absolu de confiance dans les institutions actuelles et dans leur transformation progressive, la foi dans l’action directe et dans la capacité de la masse.

Les socialistes pensent : la société capitaliste, malgré tout, dispose encore de grandes ressources qui lui assurent une longue existence ; il faut donc, pour l’instant, entrer le plus possible dans toutes ses institutions afin de les utiliser le mieux possible ou, tout au moins, d’en limiter l’action néfaste. De plus, ainsi, nous nous éduquons à gouverner et à administrer, car nos éléments sont aujourd’hui sans préparation et inaptes.

Avec cet état d’âme, appelons-le ainsi, on peut être tout ce que l’on voudra, sauf révolutionnaire.

Le socialisme à longue échéance cesse de préoccuper réellement les esprits, et fait place à tout un effort de pénétration, d’adaptation, de collaboration qui présuppose la durée du régime actuel.

Notons que, déjà, dans la vie privée, bien rares sont ceux qui agissent, même en vue des jours futurs, comme si l’avenir devait différer essentiellement du présent. Les enfants sont élevés surtout à pouvoir faire leur chemin dans un monde semblable à celui que nous avons sous les yeux. De toute une pratique journalière et, pour ainsi dire, universelle de conformisme, comment attendre une transformation ?

Où la contradiction est particulièrement criante, c’est dans les feuilles, socialistes qui, après avoir affirmé avec dédain l’impuissance de la bourgeoisie à nous donner une solution, renoncent implicitement à mettre en œuvre la solution socialiste pour discuter gravement de reformes à demander au capital et à l’État.

Le plus grand mal en tout cela, c’est que, comme nous l’enseigne une récente et douloureuse expérience, au moment des grands événements ou des crises de régime, la masse n’est pas préparée à tourner à son profit l’ébranlement général qui en résulte. La propagande socialiste, pour rester strictement égalitaire, a toujours fui toute considération sur les temps extraordinaires possibles pour considérer seulement ce qui peut se faire en temps ordinaire. C’était précisément abandonner par anticipation la masse au destin terrible que patrons et gouvernants lui auraient préparé. Car, comble d’ironie, le socialisme, même le plus réformiste, enseigne que la guerre est un produit fatal du capitalisme, mais se contente d’en rejeter la responsabilité sur le capitalisme même sans spécifier quelle responsabilité propre il entend prendre.

À travers d’aussi flagrantes contradictions, on ne pouvait arriver qu’à l’état actuel de confusion d’idées, de découragement et d’apathie. Quelle foi, quel désir d’agir peut-il rester aux travailleurs à qui l’on, dit : « Rien à espérer du monde bourgeois, mais toi, quoi qu’il en soit, tu n’es ni préparé, ni apte à nous donner un monde nouveau. »

Par respect pour la liberté, il faut avouer que de soi-disant anarchistes tiennent, le même raisonnement. Avant la guerre, ils allèrent jusqu’à publier des opuscules intitulés : « Pourquoi la Révolution, est impossible ».

Ce qu’il faut, c’est donner à la masse le sentiment révolutionnaire en faisant vivre à ses yeux la révolution dans toutes ses possibilités, tous ses moyens, toutes ses contingences. Il faut que chaque travailleur ait une claire vision de ce qu’il pourrait et de ce qu’il serait appelé à faire, car l’action serait d’autant plus efficace et définitive que tous y participeront, et non pas pour attendre des ordres ou constituer des pouvoirs, mais pour créer directement des réalités neuves en harmonie avec un principe nouveau de bien-être et de liberté pour tous.

Louis Bertoni