L’anarchisme comme mouvement social historique

, par  Santillán (Diego-Abad) , popularité : 5%

Exposé de la question


Une revue espagnole commença une enquête sur cette question : « Les circonstances ou les enseignements historiques ont-ils apporté quelques modifications ou quelque apport nouveau à l’ensemble des théories composant le communisme anarchiste ? » L’un de ceux qui répondirent fut Nettlau qui dans ses considérations arrivait à conclure que rien de nouveau ne fut apporté et qu’il n’y eut aucune modification dans les idées anarchistes mêmes, mais seulement dans les conceptions trop étroites, trop routinières ou trop stationnaires de ces idées.

Le mal que l’on pourrait constater ne réside donc pas dans l’insuffisance des idées anarchistes elles-mêmes, mais dans les fausse interprétations que donnent de ces idées les mentalités étroites et sectaires : Dans « Pensiero et volunta », le vieux Merlino exprime également l’espoir de voir soumettre nos idées à une complète révision.

Lorsque se produisit la Révolution russe, le succès bolcheviste eut un effet de fascination presque universelle. Une partie des camarades commencèrent à proclamer la nécessité de réviser nos idées, soutenant que l’anarchisme était incapable de donner une solution aux larges problèmes du moment et que s’il n’entreprenait pas la modification de ses points de vue, il se condamnait lui-même au suicide et à l’impuissance.

Cette fièvre révisionniste n’était en réalité qu’un désir de s’adapter aux idées et aux méthodes qui triomphaient alors en apparence. Cette révision avait-elle pour objet d’harmoniser l’intransigeance libertaire avec les méthodes autoritaires qui s’imposaient à ce moment ? Nous pouvons répondre que ceux qui prêchaient, il y a quatre ou cinq années, cette révision des idées, sont encore avec nous dans la lutte pour la liberté humaine.

Avant la Révolution russe, lorsqu’éclata la guerre mondiale, n’avions-nous pas déjà entendu clamé l’urgent besoin de réviser les doctrines anarchistes, afin de leur donner l’élasticité nécessaire pour les rendre harmonisables et adaptables aux séductions patriotiques et aux mensonges nationalistes ?

Il nous faut cependant reconnaître qu’il y a deux sortes de prédicateurs du révisionnisme de nos idées : les premiers prétendent tirer de ces révisions la justification de leurs déviations ou transgressions plus ou moins libertaires ; les autres, troublés par les faits ou par certaines contradictions philosophiques, désireraient poser les postulats de nos idées sur des bases plus solides. Nous pouvons citer comme exemple un de nos amis qui soutient, la faillite du kropotkinisme parce qu’il est basé sur les connaissances scientifiques d’une certaine période et il considère, en conséquence, que la base plus solide de nos idées pourrait bien être le néo-kantisme de l’école philosophique de Marbourg. Cette seconde catégorie de révisionnistes présente une certaine utilité en ce sens qu’elle remue et inquiète les esprits en posant de nouvelles questions et en présentant le vieux problème sous un jour nouveau. Mais elle présente aussi un danger lorsque chaque tendance révisionniste devient une secte et forme une chapelle fermée flétrissant comme hérétique tout ce qui est hors de son sein.

La Russie, la Hollande, l’Allemagne nous présentent de nombreux exemples de ces derniers révisionnistes. Si vous recherchez la cause de toutes ces écoles et de tous ces groupements anarchistes, vous ne trouverez en réalité qu’un personnage, un pontife qui a cru sans nul doute trouver la quadrature du cercle ou la pierre philosophale. Mais avec le prêtre, disparait également la chapelle.

Dans les pays, latins, la division fut moindre qu’en Russie et nous pouvons assurer que notre mouvement est toujours resté un mouvement social historique des masse populaires restant indépendant des personnalités, considérées comme centres absolus d’idées, de sentiments ou d’actes. Nous voyons, il est vrai, des anarchistes rationalistes (partisane des écoles Ferrer), anarchistes antimilitaristes, etc., etc… Et nous reconnaissons également que, dans chacune de ces conceptions, l’on se renferme plus qu’il ne serait désirable et l’on y exprime une idée trop unilatérale des choses. Cependant le mouvement historique continu malgré ces divergences. Mais il n’en est pas ainsi partout et par suite nous considérons que dans quelques régions l’anarchisme sera loin d’être un mouvement social tant qu’il restera entre les mains de groupes restreints ou de personnalités sporadiques qui renient systématiquement tout passé, brisant ainsi toute continuité d’avenir.

Toute notre intransigeance n’est certes pas exagérée vis-à-vis de ceux qui ne cherchent à réviser nos idées que dans l’unique but de justifier leurs égarements ou leurs transgressions ; car il s’agit en l’occurrence de défendre le pur principe antiautoritaire de nos idées. Mais par contre, notre tolérance doit égaler notre fermeté vis-vis de ceux qui dans la révision de nos idées n’ont en vue que le renforcement des théories ou la discussion d’un nouveau problème de pure philosophie. Nous désirons l’existence et nous stimulons ces esprits constamment inquiets et mécontents ; nous sommes heureux de la critique constante et du libre examen de nos idées. Mais nous ne saurions cependant oublier que l’anarchisme a une ligne historiquement dessinée, qu’il possède à sa base certaines idées et affirmations fondamentales et simples et que le mouvement est, en général, un mouvement populaire déterminé par l’histoire et l’actuelle structure sociale… Nous devons donc tous lui apporter notre concours pour son évolution et non pour sa déviation.

D.A. de Santillan