La Ruche

mardi 22 juin 2010
par  Bleackley (Horace)

Il a paru récemment en Angleterre (chez John Lane, Londres et New-York) un roman intitulé ANYMOON, par Horace Bleackley. C’est plutôt une thèse qu’un roman, puisque son auteur tend à prouver que les théories socialistes ne peuvent aboutir qu’à un échec désastreux. En effet, après toutes sortes de péripéties ― prépondérance d’un féminisme quelque peu caricatural, avènement d’un bolchevisme qui l’est tout autant — le roi finit par être appelé, avec le plein assentiment d’Anymoon, leader socialiste qui semble être une réplique de Macdonald. Nous ne voulons pas examiner ou discuter à fond la théorie de M. Horace Bleackley ; nous ne nous proposons pas d’ailleurs de faire une critique de son livre. Nous nous contenterons de traduire. un chapitre de son roman qui prétend démontrer ce que pourrait être une société humaine où le socialisme intégral serait poussé jusqu’à ses ultimes conséquences. Anymoon, en proie à une attaque de fièvre typhoïde, fait un rêve et au cours de ce rêve est précipité au milieu d’un ordre social transformé du tout au tout. Le procédé n’est pas neuf, par plus que n’est foncièrement originale l’Utopie où l’on nous introduit. Ce cauchemar n’impulse pas moins à la réflexion. — E. A.

I

Tout le long de ce qui lui parut une nuit angoissante, interminable, Anymoon s’agita sur son lit, son sommeil fiévreux interrompu par de longs intervalles d’inquiète insomnie. Pendant de longues, longues heures, il oscilla entre la conscience et l’inconscience, aussi incapable de se sentir complètement éveillé que de s’ensevelir dans l’anéantissement du repos. Son cerveau était en feu, il lui était impossible de soulever sa tète de l’oreiller. Finalement, la nature vint à son secours : épuisé, il tomba clans un pesant sommeil.

Il était encore nuit noire lorsqu’il se réveilla en sursaut. Il se sentait merveilleusement dispos et eut immédiatement conscience que la fièvre l’avait quitté. Étendant la main, ses doigts rencontrèrent le commutateur vissé sur le mur, à son chevet. Machinalement, il le tourna. Le réveil-matin placé sur la cheminée indiquait deux heures. La pensée lui vint alors qu’il avait dû dormir une journée entière.

Rejetant les couvertures, il sauta du lit, jetant les yeux autour de lui. Ce qui l’entourait lui était totalement étranger. Les objets qui lui étaient familiers avaient disparu, et il s’aperçut avec stupéfaction qu’il ne se trouvait pas dans sa chambre à coucher. La pièce où il venait de s’éveiller était petite, à peine meublée ; ses parois étaient blanchies à la chaux et le parquet couvert de linoléum s’ornait d’une simple descente de lit. Sur une chaise en sapin, tout près du lit de camp où il avait dormi, étaient pliés les vêtements qu’il portait le soir précédent. Sauf ces vêtements, rien de ce qui se trouvait dans la chambre ne semblait lui appartenir.
[…]

Chose étrange, ni sa femme ni ses enfants ne le préoccupaient. Il ne pensait pas à eux. Une influence extraordinaire et occulte semblait. avoir obnubilé ses sens. Il ne se souvenait que de ce qui le concernait personnellement et de sa fonction. Rien ne l’intéressait plus que l’État.

Aussitôt habillé, il ouvrit la porte de sa chambre et se trouva dans le corridor. Celui-ci était éclairé dans toute sa longueur par une vive lumière, dont la source se trouvait dissimulée derrière une épaisse plaque de verre opaque, de couleur verte, fixée à mi-chemin dans le plafond. Il descendit un roide escalier de pierre, compta quatre corridors semblables, sur lesquels ouvraient, à droite et à gauche, d’innombrables portes, et se trouva au rez-de-chaussée. Il n’y avait personne dans le majestueux vestibule ; il franchit le porche sans rencontrer âme qui vive et se trouva de plain-pied sur la place.

L’air nocturne était chaud. Sans aucun doute, c’était l’été ou le début de l’automne. Les lampadaires élevés, aux globes verts translucides, éclairaient tous les objets se trouvant dans le rayon de leur portée lumineuse, aussi nettement que s’il avait fait jour, Bordant la chaussée — et aussi loin que l’oeil pouvait voir — s’étendait un immense bâtiment, à apparence de caserne, dont la base était occupée, à perte de vue, par une haute galerie couverte.

Comme il hésitait sur la direction à prendre, il vit une personne s’avançant à sa rencontre.

II

C’était un être curieux, vraisemblablement un étranger, vêtu d’une blouse lâche et flottante qui lui descendait jusqu’aux genoux, puis d’un pantalon bouffant disparaissant dans des bottines montant jusqu’au gras du mollet ; ces bottines devaient être munies d’une épaisse semelle de feutre, car elles ne faisaient aucun bruit en frappant les dalles de pierre. Pour ce qui est de l’étoffe du costume, elle avait l’apparence de serge mince et grossière, de couleur indigo clair. À première vue, on aurait dit un Chinois, et cette ressemblance s’accentuait du fait de la coiffure, une casquette noire et ronde, d’où s’échappait une tresse blonde tombant sur les épaules.

Anymoon s’avança vivement pour interpeller l’étranger.

― Bonsoir ! dit-il pour entrer en conversation, se demandant si cette personne allait le comprendre.

Derrière une paire de lunettes, deux yeux bleus éteints le regardèrent stupidement.

J’ai perdu mon chemin. poursuivit Anymoon, impatienté. Comment pourrais-je me rendre à Saint-James Palace ?

L’étranger le considéra lentement de la tête aux pieds, étonné sans doute — comme l’imaginait Anymoon — par son haut de forme gris et son pardessus.

– Je l’ignore, répondit l’interpellé d’une voix faible, inconsistante.
– Vous n’êtes pas du pays continua Anymoon.
– Je suppose que c’est vous, répondit l’étranger.
– Mais enfin, qui êtes-vous ?
– L’étranger branla la tête. Anymoon se recula d’un pas ou deux, de manière à se trouver en pleine lumière, puis enleva son haut de forme.
– Me reconnaissez-vous ?

L’étranger secoua de nouveau la tète. Le Président recula d’un autre pas, involontairement.

– Et c’est cela la renommée ! murmura-t-il… Et il se sentit comme un élancement à travers son cœur.
– Est-il possible qu’ils m’aient si tôt oublié ?
– Les yeux mornes, indifférents, continuaient à l’observer à travers les verres des lunettes.
– J’ai vu tout de suite que vous n’étiez pas du pays, dit tranquillement leur possesseur ; vous parlez trop.
– Est-ce que vous ne parlez jamais ? répartit Anymoon, intrigué.

(à suivre)

Horace Bleackley (adapté de l’anglais par E. Armand)