À travers les périodiques

mardi 22 juin 2010
par  Durand (Joseph)

Suivant les époques, la Presse bourgeoise a ses sujets favoris : actuellement l’enlèvement Koutiepoff, la Conférence de Londres, les crises ministérielles. Chez les anarchistes, il en est de même : le mois écoulé, le vent souffla à l’objection de conscience.

Le Réfractaire mène la danse ; il a réussi à lancer un numéro spécial dans lequel il reproduit de nombreuses opinions de sympathisants à l’objection de conscience et spécialement à l’objecteur Guillot ; il expose successivement les cas Bauchet, Prugnat, Bernamont, Guillot, Perrin-Odéon, sans oublier les camarades Meynaud et Benard, actuellement au bagne pour pacifisme.

Le Semeur fait une large place aux débats des procès Guillot et Odéon.

Dans son numéro du 6 février, il avait reproduit le tract de Stephen Mac Say, Les Héritiers du Christ et la Guerre, où l’auteur nous montre de près les liens étroits unissant catholiques et fauteurs de guerre :

Viennent les guerres, fomentées par les maîtres et les brasseurs d’argent, déclenchées par les appétits rivaux, servies par la discorde des humbles. Et les chrétiens — armes bénies, partout, par le clergé ! — bondissent aux armées (ils se glorifieront, demain, horreur, d’avoir eu des prêtres combattants !). Excités par leurs chefs (« Dieu est avec nous ! Gott mit ùns ! », car le Dieu unique est tout entier avec chacun des belligérants !), ils exterminent non seulement les hérétiques, les protestants, les maçons (cela, Dieu sans doute le permet ?) mais les fils des catholiques voisins qui, chaque jour, devant l’autel du Dieu commun, prient dans les mêmes églises. La Patrie avant l’Humanité, les intérêts avant la foi, la bataille entre croyants, le fratricide chrétien !

Les chefs de l’Église — et particulièrement le Pape — sont joliment bien dénoncés :

Loin des champs rouges où tombent ses fidèles, le Pape lance aux chefs d’État, dont l’Église est complice, quelques proclamations de forme qu’il sait sans effet, et dont on sourit dans les chancelleries. Manœuvrant des pions d’influence sur l’échiquier de la politique, la camarilla cardinalice pousse à la victoire des Centraux, caresse la joie d’une leçon sévère à la France mécréante. Puis, le succès évoluant, elle se réadapte, l’heure venue, au triomphe inattendu de l’Entente. Muré dans son Vatican, à l’abri du danger comme tous les gouvernants et les États-Majors, le premier vicaire du Christ, qu’on eût aimé rencontrer, mains hautes, à travers les haines déchaînées, calcule mesquinement les chances de ses atouts temporels.

Le même organe nous rapporte un article paru dans le Progrès de Lyon du 10 janvier :

« Des habitants d’une villa située à quelques kilomètres de la ville (Montpellier) étaient réveillés la nuit par un bruit venant du jardin. Ils y descendirent après s’être vêtus rapidement. Là, ils se trouvèrent en face d’un malfaiteur qui les menaça. Malheureusement pour lui, l’individu fut maîtrisé et déshabillé. Pour lui faire passer le goût des visites inopportunes, les habitants l’attachèrent alors, entièrement nu, à un arbre du jardin.

« L’homme y passa la nuit. Au matin, il était à demi mort de froid… »

Nous songeons alors à certains commis de magasin d’avant-guerre allant s’installer sur l’herbe en bouffant du saucisson et en pelotant de vertueuses midinettes, dans l’attente qu’un spectacle palpitant leur serait fourni par le duel entre « Bandits tragiques » et Société ; nous songeons également aux concierges et commerçants patentés qui se firent les auxiliaires bénévoles de la police en contribuant à capturer des réfractaires économiques dans une affaire récente, aux alentours de la place de la République !

Dans le Libertaire, en terminant son étude sur Mussolini, Anastygmat déclare :

Mussolini lit beaucoup, nous dit un de ses biographes. Quels sont ses auteurs favoris ? Machiavel, Nietzsche, Stirner, Georges Sorel. Il trempe son mépris des hommes dans la lecture des grands pessimistes. Les niaiseries sentimentales ne sont point pour lui.

Au fond, il n’a jamais été un socialiste, mais un anarchiste individualiste.

Stirner, bien compris, fait que l’on devient quelque jour Mussolini ou Jules Bonnot. Du reste, dans l’un comme dans l’autre cas, on est un homme d’une singulière envergure…

Cette assimilation de Mussolini à un anarchiste individualiste nous paraît assez osée ; cela pourrait donner lieu à de longues discussions. Contentons-nous de prendre note que, même ayant lu Stirner, Anastygmat ne deviendra jamais ni un Mussolini ni un Bonnot…

Des querelles intérieures qui ne nous passionnent pas ; questions de votes, de minorités et de majorités qui font peut-être sourire certains camarades sceptiques.

Ghislain prend carrément la défense du « néo-anarchisme » pour répondre aux questions posées par Sébastien Faure dans la Voix libertaire, par des arguments que nous ne pouvons énumérer tout au long mais que ne rejetteraient pas toujours les bolchevistes.

Ce néo-anarchisme peut conduire loin et nous ne serions pas autrement surpris de voir un jour Ghislain — que nous voulons croire d’ailleurs très sincère — passer, toujours sincèrement, dans un parti politique où son activité débordante trouverait plus facilement à s’employer que dans les milieux anarchistes où l’on discute souvent plus qu’on ne réalise… et où les éléments sont au plus haut point soucieux de leur liberté individuelle, de leur autonomie.

Dans un bel article concernant la « Défense de la Révolution », Boucher nous révèle des qualités de grand guerrier et de parfait organisateur :

Il faudra envisager la bataille rangée, compte tenu de la technique moderne.

Cette armée que les révolutionnaires lèveront (que viens-je de prononcer là), parlons anarchiste que diable, cette milice, ce groupement d’autodéfense, cette association d’ouvriers, cette union de travailleurs forte de plusieurs centaines de milliers de membres, va-t-elle s’en aller par les routes sans guide, sans ravitaillement, tant en vivres qu’en munitions. Aucun esprit sérieux n’oserait le soutenir. Tous ceux qui ont vécu la guerre de 1914 — 1918 savent à quelles difficultés se heurte le ravitaillement d’une armée en campagne.

Donc, il faudra s’organiser et qui dit organisation, suppose direction, n’en déplaise à certains anarchistes pour qui ce mot paraît trop autoritaire et qui le remplaceront par… comité d’initiative.

Nous pourrons vraisemblablement compter sur lui pour défendre la révolution menacée :

Notre conclusion la voici : c’est qu’il n’y a pas de milieu ; ou bien la révolution ne sera pas attaquée, et en ce cas, n’en parlons plus, ou bien elle sera attaquée, et elle devra se défendre avec méthode et organisation. Et si cette dernière éventualité se produit, nous n’hésitons pas à déclarer que nous sommes pour la création d’une armée (tant pis pour le mot) basée sur le volontariat.

Quant à la constitution de cette armée, son fonctionnement, son rôle, etc., on nous permettra bien quelque répit afin de ne pas allonger démesurément cet article.

Évidemment, il est préférable de bien réfléchir avant de procéder aux nominations des membres de l’État-Major ! Mais, camarades, ne blaguons pas trop l’armée rouge !…

Notons de très intéressants articles de Lashortes sur l’École. l’Éducation. « Monsieur le Curé à la laïque », « Albert Thierry », etc., des papiers sur les « Méfaits aux Colonies » par Carine et une bonne étude sur l’Armée du Salut où Ghislain dévoile les dangers que présente cette association :

…Ce que vous connaissez moins, c’est la nocivité des agissements d’une telle association et l’aide qu’elle apporte aux gouvernants en endormant — de concert d’ailleurs avec les autres religions — les révoltes de ceux qui sont journellement accablés par l’oppression capitaliste.

Nous ne pouvons qu’approuver le Libertaire protestant contre l’internement, dans un asile d’aliénés, d’Ingelaère ; pour se débarrasser d’un camarade, la loi de 1838 est encore pratique… et pratiquée.

Enfin, n’oublions pas que l’affaire Koutiepoff permet à Mualdés d’exercer sa verve contre les communistes, ses ennemis irréconciliables.

À la Voix libertaire, Sébastien Faure signe toujours l’article de tête avec sa compétence habituelle, que ce soit pour traiter de « néo-socialisme », de « néo-anarchisme » ou pour nous rappeler Matha. qui vient de partir.

Dans ses « Notes d’un Acrate », A. Lapeyre nous apporte de bonnes suggestions — dont. quelques-unes pourraient être examinées de plus près — en ce qui concerne l’édition des oeuvres anarchistes, à l’aide d’une entente possible (mais peut-être difficile à réaliser) entre nos diverses publications.

Signalons également les articulets de Barbedette : « Pour faire réfléchir », les « Lettres d’Espagne » du Rôdeur, « la Démence fasciste » de Christian Libertarios, des études sur le mouvement coopératif de Jacques Dinzin, sans omettre une chronique régionale assez fournie.

À l’En Dehors, Benjamin de Cassères, en un très bon article sur « la Respectabilité », nous parle des mauvaises et profondes racines que la morale laisse en nous.

La respectabilité est parmi les plus hypocrites vertus :

Qu’on récapitule toute l’histoire : la Respectabilité n’a jamais donné au monde une action courageuse, une pensée robuste, une belle idée. La nourriture et le sexe sont les axes sur lesquels elle pivote ; pour elle la vie n’a de signification qu’au dessous du nombril.

A. Bailly, après nous avoir parlé d’« Henry Thoreau, le bachelier de la nature », et s’être appuyé sur des textes judicieusement choisis, termine ainsi :

Qu’importe la durée du « passage » si l’homme sut ne point se laisser aller à l’abandon.

Thoreau a bien été l’« Unique » qui se chargea de sucer la moelle de la vie jusqu’à son extrême limite : Artisan de la meilleure œuvre, il a donné à son « moi » la satisfaction pleine et entière : sans criailleries et sans tapage, il jeta un défi à la mesquine intention qui émane de la peur de se renouveler et se surpasser toujours.

Grande et noble figure que celle de ce vagabond qui, jusqu’à la dernière minute, ne voulut point battre en retraite devant les exigences des puissants efforts qui livrent aux vrais élus la plus dionysiaque des… joies de vivre.

Dans « Les possibilités de la langue mondiale », Lismar nous expose des idées assez personnelles. D’après lui :

Ces langues existent et fonctionnent. L’homme de la rue a donc raison contre le théoricien. La langue future sera un sabir. Il suffit de voir celle qui est parlée, par exemple, dans le bassin houiller du Nord et du Pas-de-Calais où les immigrants parlent des mélanges, soit de polonais, de français et d’allemand, soit d’italien et de français, soit d’espagnol et de français. Ces immigrants parlent d’autant plus facilement une langue mélangée que, par suite de manque d’instruction, il n’existe guère pour eux que l’usage parlé.

Enfin, le yiddish. parlé par les israélites russo-polono-roumains, n’est-il pas un sabir, puisqu’il est un mélange de bas allemand, de slave et d’hébreu ?

Dans sa « Réponse à Han Ryner », à propos de Songes perdus, Ixigrec, très souvent difficile à comprendre pour nous autres, Français moyens, se montre plus clair, peut-être à cause de son empiétement dans les mathématiques où le conduisent asymptote et myriagone, « exemples heureux » choisis par Han Ryner pour soutenir sa réfutation.

E. Armand, en modifiant les statuts de ses contrats, « serre la vis » aux compagnons de l’En Dehors, mais c’est affaire intérieure où nous n’avons point à nous immiscer.

A. Laforge continue sur les Doukhobors une étude très documentée et Ixigrec nous en promet une sur « Le Naturalisme ».

« Personne ne peut croire en Dieu », par Albert Lecomte, qui examinera sous peu — sujet digne d’intérêt — « Comment il se fait que des hommes doués d’intelligence, voire de génie, ont pu dire qu’ils croyaient en Dieu », « Pourquoi faire de la sexologie », par M. Acharya, « Le malentendu sexuel », par Clémentine Sautiquet et E. Armand et divers autres articles complètent heureusement ce numéro et permettent à l’En Dehors de conserver sa bonne tenue habituelle.

Signalons la naissance d’une nouvelle revue, primitivement bi-mensuelle et maintenant mensuelle : La Joie Musicale.

Bien présentée et bien tenue, cette revue consacrée à la musique, au phono et à la radio, peut combler une lacune.

Nous la verrons à l’œuvre.

Dans son numéro du 1er mars, l’hebdomadaire l’X insère ce qui suit :

Dans notre numéro du janvier, notre collaborateur S. Bonmariage présente Bonnot, des Bandits tragiques. comme un indicateur de la « Sûreté Générale ». On nous fait remarquer que la vie et la mort de Bonnot sont suffisantes, pour démentir une assertion qui montre que la bonne foi de notre collaborateur fut certainement surprise.

Cette rectification est très naturelle, ce n’est que justice, mais pourquoi la faire suivre du commentaire « C’est une opinion… ». Nous n’avons jamais obligé M. Sylvain Bonmariage à partager les opinions de ceux qui demandent à ce qu’on ne salisse pas des camarades incapables de se défendre eux-mêmes.

À propos de M. Sylvain Bonmariage, le Libertaire du 14/12/29 et les Humbles de janvier 1930 n’ont pas l’air, pour d’autres motifs, d’être très satisfaits de lui !

« C’est une opinion !… » pourrait-on dire.

Joseph Durand