La ville immortelle

, par  Devigne (Roger) , popularité : 3%
— Pauvres hommes ! je suis la grande bien-aimée,
La maîtresse honnie et qu’on aime en pleurant,
Et votre haine a fait vibrer d’un spasme lent
Ma croupe lumineuse et ma tête squamée.
 
Hommes des bouges noirs et des murs lamés d’or,
Je guette votre espoir de mes yeux innombrables ;
Je semble refléter le ciel ruisselant d’astres.
Et je m’endormirai quand vous serez tous morts.
 
Mon âme fourmillante est faite de vos âmes,
Âmes des hommes, âmes confuses des machines,
Ronflements de moteurs, pulsations d’usines :
Des millions de coeurs battent ma vie éparse.
 
Malgré mes soirs de spleen, de pluie et de charbon,
Vous resterez captifs dans mes rues enchantées,
Au long de mes vieux ponts, de mes berges hantées
Où comme des chiens fous pleurent mes vagabonds.
 
Oui, je suis la maudite et la prostituée,
Et mon ventre glacé s’ouvre à tous les désirs ;
Je m’infuse le sang des chimères tuées.
Et je garde, à jamais, ceux que j’ai pu saisir…
 
Rêveuse légendaire au bord des plaines mortes
Je fascine les cœurs de mes millions d’yeux.
Entendez-vous vibrer les chemins hasardeux
Sous l’innombrable flot qui monte vers mes portes ?
 
Ha ! Les hommes de proie et les hommes de rêve,
Les Don-Quichotte avec des bombes sous le bras,
Les pieds-terreux, et les Jésus-portant-leur-croix,
Accourent féconder ma sève de leur sève…
 
Des prophètes viendront, aux angles de mes places
Vaticiner ma mort, avec des gestes durs ;
Des filles, aux lilas piqués dans le corsage,
Feront cercle en riant de leurs yeux pleins d’azur ;
 
Des gueux, aux pieds pesants, leur feront un chemin ;
Des ouvriers, aux yeux fixes d’alcooliques,
Pensifs, écouteront les paroles magiques.
Et des hommes hagards leur serreront la main…
 
Mais ils crieront longtemps. Moi, je veux vivre encore.
Et le fourmillement des hommes passera. —
Les lampes piqueront pendant de longues lieues
Les cubes trépidants des hautes maisons bleues…
Et moi j’engloutirai dans mon ventre sonore
Les hurlements de rage et les baisers ingrats…
 
Moi, je suis la maudite et la prostituée !
Les prophètes hagards hantent mes carrefours.
Jusqu’au jour jour où leur main, dans l’ombre épouvantée,
Fera sauter la ville et danser les faubourgs !
 
Moi, je suis la maudite et la prostituée,
Et mon ventre glacé s’ouvre à tous les désirs ;
Je m’infuse le sang des chimères tuées,
Et je garde, à jamais, ceux que j’ai pu saisir !

Roger Devigne (Les Bâtisseurs-de-Villes. Paris. 1910).