Nos enquêtes : L’idéal anarchiste est-il réalisable ?

, par  Barbusse (Henri), E. Armand, Faure (Sébastien), Han Ryner, Pioch (Georges), Rolland (Romain) , popularité : 3%
Dans son premier numéro, la « Revue Anarchiste » avait annoncé l’ouverture d’une enquête sur le sujet suivant : L’idéal anarchiste est-il réalisable ? L’homme peut-il vivre sans autorité, à présent on dans l’avenir ? La suppression de toute contrainte ne sera-t-elle jamais que l’apanage d’infimes minorités ?

Il fut fait appel à des individualités ayant des conceptions philosophiques ou des opinions politiques assez différentes. Aujourd’hui, nous reproduisons les réponses, dans l’ordre où elles nous sont parvenues, en nous gardant — comme convenu — de tout commentaire, nous permettant seulement d’en remercier les auteurs.

La Rédaction.

Barbusse.

Chers camarades,

C’est très volontiers que je défère à l’amicale invitation de la Revue Anarchiste, en répondant à. l’enquête qu’elle a suscitée.

L’idéal anarchiste est-il réalisable ? En principe, sans aucun doute, il est réalisable. On peut, en effet, parfaitement concevoir sans sortir des vraisemblances pratiques qu’à un moment donné, chaque homme devenu suffisamment conscient de son rôle social, y conforme son activité individuelle, de lui-même, de sa propre volonté poussée par sa propre raison. Mais d’autre part, je pense que nous ne sommes pas arrivés encore à cette généralisation de la conscience sociale, généralisation qui demande une longue tâche de préparation dans l’ordre de la compréhension et dans l’ordre de l’action.

Les éléments qu’il faut posséder pour s’adapter spontanément, dans sa sphère personnelle, aux besoins et aux désirs de la collectivité, sont encore l’apanage de personnalités intellectuellement et surtout moralement très supérieures à la moyenne et dont l’exemple ne peut être suivi qu’avec une certaine lenteur par tout l’ensemble humain. C’est pourquoi, en rendant hommage à la beauté de l’idéal anarchiste et en reconnaissant volontiers qu’il constitue un stade particulièrement élevé de la réalisation sociale, je pense que cette théorie n’est pas actuellement viable. Il en résulte que ceux qui prennent l’initiative de la diffuser ne doivent jamais la considérer autrement que comme une formule à laquelle on ne peut que préparer, dans les circonstances présentes, les masses humaines, sans essayer de la réaliser d’une façon positive et concrète dans la société contemporaine. Il est à noter, en effet, que cette formule d’une simplicité suprême, couronnement de la vie commune des foules sur la terre, ne peut exister que si elle est unanimement acceptée. L’absence absolue de contrainte interdit la possibilité de scissions et d’exceptions dans l’organisme social.

Voilà, chers camarades, ce que je pense en bloc de la théorie anarchiste. Je vous adresse ce résumé avec mes fraternelles amitiés.

Henri Barbusse

Han Ryner

Un idéal est un absolu et seul le relatif peut vivre. Mais on ne vit que dans la mesure où l’on se rapproche d’un absolu.

Il y a peu de vivants. Connaissez-vous des anarchistes pratiques qui n’imposent jamais d’exigences et qui méprisent en riant toutes celles qu’ils doivent subir ? Je le crois aussi rares que les vrais chrétiens ou les vrais stoïciens.

L’anarchie sans anarchistes a fait éclater jadis quelques bombes, comme le christianisme sans chrétiens a allumé d’innombrables bûchers, comme le stoïcisme professé paradoxalement par un empereur s’est compromis à des persécutions et à des guerres.

D’ailleurs, que nous importe un lointain avenir ? C’est aujourd’hui qui t’intéresse, camarade d’aujourd’hui. Et aujourd’hui, tu le vois trop, ne peut être beau qu’en toi. Sois donc chrétien jusqu’à mépriser le prêtre, stoïcien jusqu’à mépriser les crimes de Marc-Aurèle et les âneries de Loisel, anarchiste jusqu’à t’écarter en souriant de tous les groupes.

Han Ryner

Georges Pioch

On peut dire de l’idée, ou plutôt, des idées anarchistes, ce que Buffon a écrit du génie : qu’il est une longue patience.

Faire descendre ces idées de la conscience où elles planent pour leur donner, dans notre société, la vie du sentiment, cela, non seulement est possible, mais, pour l’honneur de l’esprit humain, cela se voit tous les jours.

Leur donner dans cette même société la vie de l’action, cela ne peut être encore que sporadique, si je puis aussi vilainement m’exprimer…, ce qui revient à dire qu’il est possible, et mieux : souhaitable, que des groupes se forment où ces idées seront, non seulement cultivées, mais rassérénées par ceux-là mêmes qui les ont élues.

Je voudrais que ces groupes eussent le souci d’accorder ce que leur effort a de juste et de noblement viril avec ce que Beethoven appelait « l’unique signe de supériorité » : la bonté.

Voilà, certainement, une des tâches les plus difficiles, mais, aussi, les plus belles, qui puissent se proposer à l’activité et à la passion d’un groupe de jeunes hommes, ou d’un jeune homme seul.

Il faut que ceux-là se fassent dès l’abord une raison ; et cette raison, je la vois précisée dans cette formule bien connue, qui est de Guillaume d’Orange et de Nassau dit le Taciturne :

« Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. »

Faut-il donc désespérer ? Non, je vous l’ai dit en commençant : les idées anarchistes sont une longue patience.

Les sociétés évoluent et, par cela même, elles progressent… Malgré elles, presque toujours… mais c’est un fait : qu’elles évoluent et progressent…

Il arrive ainsi qu’elles s’assimilent, oh ! sans y prendre garde, un peu ou beaucoup, selon les individus ou les groupements d’hommes, des idées anarchistes qu’elles ont tenues pour folles et dont elles ont, incompréhensives et absurdes, persécuté les propagateurs.

Je ne vais pas jurer hélas ! que les idées anarchistes se réaliseront toutes, et pleinement dans une société d’hommes.

Mais je dis, et ce m’est ici une conviction profonde, que ceux qui travaillent, peinent et souffrent, pour ces idées, ne perdent pas leur temps, et que leur œuvre est bonne, belle, grande, nécessaire.

Mon bon maître et ami Anatole France professait que l’effort des hommes raisonnables, ou qui, du moins, se targuent d’être tels, n’aboutit, socialement, qu’à donner la vie du réel aux utopies de quelques sages méconnus.

Que mes camarades de la Revue Anarchiste, qui sont plus vieux, ou plus jeunes que moi, — sait-on jamais ? — reçoivent, en manière de salutation, le vœu que forme pour eux une telle espérance.

Qu’ils aident à faire réussir dans le temps les nobles utopies dont ils sont les gardiens.

Georges Pioch

E. Armand.

Je suis embarrassé pour répondre comme il le faudrait à l’enquête de « La Revue Anarchiste ». Y a-t-il un idéal anarchiste ? L’anarchisme est-il un idéal ? S’il y a un idéal anarchiste, lequel est-ce, puisqu’il y a plusieurs tendances ou courants dans l’anarchisme ?

Il est vrai que la suite de la question posée par « La Revue Anarchiste » semble délimiter ou définir l’idéal anarchiste : « sans autorité » — « suppression de tonte contrainte ».

Il faut lire sans doute : « de toute autorité politique » — de « toute contrainte d’ordre étatiste, gouvernemental et tout ce qui s’y rapporte », car nous savons que l’homme « n’est pas libre », biologiquement parlant : il est soumis aux indications de son déterminisme.

Être anarchiste, c’est nier, rejeter l’arché, la domination politique, légale ; l’appareil du pouvoir. C’est plus encore, c’est nier, rejeter l’utilité de l’État pour ordonner les rapports entre les hommes. Mieux : c’est se passer, pour s’entendre avec autrui, de l’intervention et de la protection des institutions archistes.

Comment puis-je savoir si dans l’avenir « l’homme » pourra se passer de l’autorité politique, de toute autorité imposée ? Comment puis-je savoir si la « suppression de toute contrainte » ne sera jamais que l’apanage d’infimes minorités ? À en juger par l’apparence, je ne vois aucun homme se passer d’autorité — je n’aperçois aucune minorité soustraite à « toute » contrainte.

Au fait, je m’en insoucie.

Je me sens anarchiste et cela me suffit. Je me sens gêné, entravé, emmailloté, limité, restreint par les multiples liens forgés par les institutions de l’État. Je m’insurge contre ces contraintes, je m’en évade aussitôt que je puis en trouver l’occasion. Chaque fois que je veux traiter avec un être humain ordinaire (?) — je le découvre imbu de conventions, de préjugés, de croyances, de parti-pris, de points de vue à lui inculqués par les agents de l’archisme. J’essaie de libérer ceux que je rencontre de ces suggestions étrangères.

Je ne vis pas « sans autorité », hélas ! À chaque coin de rue, à chaque carrefour, je dois subir sa représentation visible. Et si ce n’était que cela ! Cependant, dans mes relations quotidiennes avec les antiétatistes de mon bord, je fais de mon mieux peur m’entendre avec autrui en ne tenant pas compte du jeu des institutions gouvernementales. Cela me réussit plus ou moins, mais je persévère. Et je ne me préoccupe guère si les rapports que j’entretiens avec « les miens » cadrent ou non avec l’éducation, la moralité économique ou sexuelle, l’enseignement de l’État ou de l’Église (aspect spirituel, doublure de l’État).

Si nous en venions à l’individualisme anarchiste ?

L’individualisme anarchiste est non pas un idéal, mais une activité, un état de lutte ouverte ou occulte, mais continuel, contre toute conception de vie qui subordonne l’individu à l’autorité gouvernementale, qui le considère en fonction de l’État, qui le relative à une contrainte sociale et à des sanctions légales dont il n’a jamais pu et ne peut peser ou examiner le bien ou mal fondé par rapport à son développement personnel.

J’ignore si ceux qui le constituent forment « une élite », mais je maintiens qu’il existe tout à travers le monde un milieu individualiste anarchiste, un milieu de « camarades », lequel, par tous les moyens en son pouvoir, s’emploie à ne tenir aucun compte des conditions sociales, morales, intellectuelles sur lesquelles repose la société archiste. Se servant de la ruse, si l’évasion à ciel ouvert n’est pas possible.

On ne vit pas d’hypothèses, ni de conjectures. Si idéal anarchiste il y a, je me propose de réaliser de lui tout ce que je pourrai immédiatement, sans attendre, sans me demander si je fais partie ou non d’une élite, en m’associant avec des « camarades » athées, matérialistes, présentéistes, jouisseurs comme moi, pressés de mettre les bouchées doubles, comme je le suis. Tout le reste est distraction ou métaphysique.

Remercions « La Revue Anarchiste » de nous avoir fourni l’occasion de nous distraire, en camarades.

E. Armand

Sébastien Faure.

Oui ; l’Idéal anarchiste est réalisable.

Depuis plus de quarante ans, je suis anarchiste. Je ne le suis pas devenu à la faveur d’une soudaine révélation, mais lentement et après avoir parcouru, étape après étape, toute la distance qui sépare l’esclavage total auquel la religion catholique astreint ses fanatiques de l’indépendance sans limite que l’Idéal anarchiste, seul, accorde à ses adeptes.

J’ai soumis loyalement mes convictions libertaires à l’épreuve des événements qui, depuis cette époque, déjà lointaine, ont impressionné la vie sociale ; et, bien loin d’affaiblir ces convictions, mes constatations n’ont cessé de les fortifier.

On peut hardiment en conclure que l’Idéal anarchiste est, à mon sens, réalisable ; car, si, par nature, je cède volontiers à l’attraction de l’Idéal et si mon coeur se sent d’autant plus attiré vers celui-ci, qu’il me paraît — c’est le cas de l’Idéal anarchiste — plus équitable, plus fraternel, plus noble et porteur de promesses plus fécondes, ma raison m’eût empêché et, l’âge aidant, elle ne manquerait pas de m’interdire de travailler — encore plus que jamais — au triomphe d’un Idéal dont la réalisation m’apparaîtrait impossible.

Je ne suis ni une imagination déréglée, ni un esprit chimérique et l’effort que j’estime inutile ne m’intéresse pas.

Ma conviction est donc que l’Idéal anarchiste est réalisable. J’ai l’inébranlable certitude que l’évolution des sociétés humaines y conduira fatalement les générations futures et que, ainsi, cet Idéal deviendra une réalité.

Mais ne me demandez pas à quelle date cette réalisation de l’Idéal anarchiste sonnera au cadran de l’histoire. Je ne le sais pas plus que je ne puis savoir à quel âge mourra tel homme jeune, vigoureux et sain.

Ce que je sais, c’est que je puis, sans crainte de me tromper, affirmer qu’il mourra. De même, je puis affirmer, sans plus d’hésitation, que les régimes d’Autorité mourront et que l’avènement d’un milieu social basé sur la liberté, c’est-à-dire « anarchiste » succédera à leur disparition.

Pour moi, cet avènement n’est pas une simple espérance, une probabilité, mais une certitude.

§ § § § § §

J’estime que, dès aujourd’hui, l’homme peut vivre sans autorité. Il est évident que, en raison des siècles de servitude qui pèsent lourdement sur l’homme du 20e siècle, l’instauration immédiate d’un milieu social sans contrainte ne laisserait pas que de soulever de nombreuses difficultés, et que le jeu des passions subitement débridées chez des individus insuffisamment préparés ou totalement inéduqués entraînerait des actes regrettables.

Mais ces difficultés : bien plus aisément surmontables que ne se plaisent à le dire — on devine pourquoi — les tenants de l’Autorité, ne résisteraient pas longtemps à l’effort loyal, sérieux et persistant des hommes de bonne volonté devenus les maîtres de leurs propres destinées.

Quant aux violences, excès, débordements et crime, dont l’absence de toute Autorité donnerait le signal, je considère :

D’une part, que la responsabilité de ces actes répréhensibles sera imputable à l’esprit d’Autorité dont ils exprimeront la survivance et que, la cause étant supprimée, l’effet ne tardera pas à disparaître ;

D’autre part, que ces violences, excès, débordements et crimes seront loin, bien loin d’atteindre le niveau des sauvageries, iniquités et forfaits dont l’Autorité est comptable et dont le procès n’est plus à faire : crédulité, misère, ignorance, fourberie, brutalité, prostitution, jalousie, haine, vengeance, guerre, rapine et brigandage de toute nature.

Sébastien Faure

Romain Rolland.

Vous me demandez : « L’idéal anarchiste est-il réalisable ?… »

Je répondrai d’abord : « Le propre d’un idéal est de n’être pas réalisé. Son objet est de susciter nos énergies vers un but, qui recule toujours devant l’effort humain. Si elle avait atteint son but, la vie n’aurait plus aucun prix. Elle ne serait même plus. La vie est dans l’élan, dans la lutte et l’effort. Le but atteint est la mort. »

Mais revenons à « l’anarchie » ! Il faudrait s’entendre sur une solide définition de l’idéal que ce mot représente. Je le prends dans le sens d’un libre et plein développement de l’individualité. « Ce développement est-il possible ? », demandez-vous, « l’homme peut-il vivre sans autorité ? » Je précise : « sans autorité du dehors ». Car il est bien évident qu’à toute diminution de l’autorité du dehors doit correspondre une augmentation proportionnelle et progressive de l’autorité du dedans, de la maîtrise intérieure. L’homme n’existe, en fait, que dans un milieu social. Entre le milieu et lui, il y a un inter échange constant d’actions et de réactions. Pour qu’elles s’harmonisent, il faut un ordre, venu ou du dedans, ou du dehors. L’ordre du dedans est le plus beau, mais il est infiniment plus difficile à conquérir. Il suppose des personnalités extrêmement évoluées. Et il ne suffit même pas qu’un petit nombre d’hommes parviennent à cet état supérieur, puisqu’ils sont, bon gré, mal gré, enclavés dans le bloc humain. Il faudrait que ce bloc aussi fût arrivé à an haut degré d’évolution. Sinon, les personnalités libres seront écrasées.

Je crois donc illusoire d’espérer que des individus pourront réaliser l’idéal anarchiste pour eux-mêmes, sans avoir formé le milieu social capable de les laisser vivre et s’accomplir dans leur plénitude. À moins de se borner une platonique indépendance de pensée muette, qui se satisfait de son inoffensive liberté, bouche close et bras enchaînés, l’homme qui veut la liberté pour soi doit non seulement la conquérir pour les autres, mais travailler au progrès social qui apprenne aux autres à la tolérer : car c’est ce qu’ils savent le moins.

Permettez-moi maintenant de vous exposer en quelques mots mon point de vue propre :

Je ne suis pas anarchiste. Je ne suis pas socialiste, ni de quelque groupe social que ce soit. Je suis le petit-fils de mon grand-père Colas des Gaules, dont l’expérience s’exprimait sous le voile d’ironique bonhomie de ce vieux proverbe français : « Faut de tout pour faire un monde ! » — Bien entendu, à condition que de ce tout on réussisse à faire une harmonie. La vie, le monde, la société, l’esprit, m’apparaissent comme un état perpétuellement instable, une polyphonie en mouvement, dont la fixation ou l’arrêt serait la mort. Il s’en suit que l’équilibre vivant exige le contrebalancement des forces opposées. L’évolution actuelle des peuples vers le socialisme réclame et suscite la vigoureuse réaction vitale de l’individualisme anarchiste. La victoire de l’une ou de l’autre des forces qui s’entrechoquent disloquerait tout l’édifice. Il faut leur coexistence et leur lutte. Il en est ainsi de tous les autres principes qui se livrent combat dans notre esprit et dans la société, — laquelle est toujours le reflet de celui-ci : — ils coopèrent, sans que nous le sachions, au maintien de la voûte. Chacune des poussées nécessite une égale contre-poussée. C’est pourquoi mon idéal personnel de paix et d’harmonie pourrait paradoxalement s’exprimer par l’image de deux béliers qui s’affrontent au-dessus de l’abîme. — Mais qu’est-ce autre chose, une cathédrale ?..

« Cathédrale qui repose — sur le juste équilibre des forces ennemies ; — Rosace éblouissante, — où le sang du soleil — jaillit en gerbes diaprées, — que l’œil harmonieux de l’artiste a liées… » [1]

Donc, je vous dis : « Tendez vos forces, amis, ennemis ! Et qu’aucun de vous ne faiblisse ! De vos énergies accouplées dans le corps à corps naît la suprême harmonie. »

Romain Rolland

[1Ara Pacis