Souvenir de Camillo Berneri

lundi 22 février 2010

Il y aura huit ans, le 6 mai, que, en 1937, sur les ramblas de Barcelone, la Croix-Rouge ramassait le corps meurtri de Camillo Berneri. Arrêté l’avant-veille, à son domicile, par de soi-disant policiers, il avait été lâchement assassiné.

C’était l’homme, l’anarchiste militant, le directeur de « Guerra di classe » qui tombait sous les balles de ces fanatiques que l’on se plaît encore à nommer « nos frères ennemis ». Il était une victime, parmi tant d’autres, de ces « journées de mai » où se montrèrent si tristement les méthodes employées par ce parti qui prétend, seul, posséder la vérité révolutionnaire.

Mais c’était surtout le milicien de la Révolution espagnole, le combattant lucide de la révolution sociale un des plus purs et des meilleurs que l’on avait voulu supprimer. Tout, en effet, désignait Berneri aux coups de ses bourreaux : sa vie militante, sa « personnalité », son activité sans compromission, sa lucidité. Celle-ci éclate dans ses articles de « Guerra di classe » où, depuis six mois, il dénonçait en même temps que les manœuvres les méthodes et les buts du parti dont il fut la victime, les concessions faites aux secteurs antirévolutionnaires — à la cinquième colonne — les entreprises politiciennes des « démocrates » camouflés la politique de laisser-faire des ministres socialistes qui devaient aboutir à t’attaque de la « Telefonica » et à ces journées de mai.

Il y dénonçait encore le travail des consuls italiens établis en Espagne et au Maroc à la veille de la révolte de Franco, travail dont on peut voir l’agencement et l’efficacité dans son livre « Mussolini à la conquête des Baléares ».

Relisant aujourd’hui ces articles, réunis en brochure sous le titre « Guerre de classe en Espagne » et, entre autres, la « Lettre ouverte à la camarade Frederica. Montseny » — « Attention ! Tournant dangereux » — « Entre la guerre et la révolution » — « La sagesse d’un proverbe », nous sommes étonnés de la vérité et de la lucidité des constatations et des vues qu’ils contiennent, dont certaines sont d’une hallucinante actualité. Mais, ce dont nous ne sommes pas surpris, par contre, c’est qu’elles n’aient pas été entendues au moment où elles paraissaient et où elles avaient une valeur immédiate.

Écoutons Berneri :

« Le prolétariat français et le prolétariat anglais ne feront rien en faveur du prolétariat espagnol. Il est inutile de nous faire des illusions. Il serait malhonnête de nous en faire. »

Et ceci :

« Déjà aujourd’hui, l’Espagne est entre deux feux : Burgos et Moscou. »

Et ceci encore :

« L’ombre de Noske se dessine. Le fascisme monarchiste-catholique-traditionaliste n’est qu’un des secteurs de la contre-révolution. Il faut s’en souvenir. Il faut le dire. Il ne faut pas se prêter aux manœuvres de cette grande « Cinquième Colonne » dont six ans de République espagnole ont démontré la vitalité tenace et le redoutable mimétisme. »

Nous pourrions multiplier les citations de cette dernière période de son existence. Nous pourrions aussi tirer des « Pensieri e Battaglie », de sa biographie, des brochures qu’il publia, d’autres textes qui illustreraient la vie de nomade que fut la sienne depuis son départ d’Italie, pourchassé qu’il était par toutes les polices, fascistes comme démocrate. toujours sous l’effet d’un mandat d’arrêt ou d’un arrêté d’expulsion. Nous pourrions aussi rappeler l’influence que Berneri, par sa collaboration importante à la presse libertaire et sa publication de nombreuses brochures, avait acquise en France. Tout cela ne ferait que renforcer notre certitude que le mouvement libertaire mondial a perdu eu lui, en pleine maturité des idées, un militant indispensable, irremplaçable. Nous ne lui appliquerons pas davantage les épithètes de voyant ou de prophète, bien galvaudées, mais nous dirons que ses vues étaient prophétiques.

Relisons donc les textes dans lesquels il les développa, aujourd’hui où, dans la lueur de la « victoire des démocraties sur le fascisme », les nuages et les tempêtes s’accumulent sur les masses mobilisées, caporalisées, assujetties à tant d’intérêts qui ne sont pas les leurs. Et, les ayant lus ou relus, faisons-en notre profit, car ce sont des préceptes d’action, dans notre lutte contre nos ennemis de tous bords : contre les endormeurs, contre le fascisme, contre le capitalisme, contre l’État.