Du pain, assez de jeux

, par  Méaly , popularité : 3%

Panem – Non circenses [1]

Cette année encore, à l’heure où un peu partout en France on célébrait la fête du 14 juillet, c’est à-dire la date anniversaire de la proclamation des grandes idées qui marquèrent il y a un siècle l’avènement d’une humanité supérieure par son idéalisme, sa soif de justice et de beauté, dans quelques villes du midi, et dans le Nord à Roubaix on célébrait par des courses de taureaux le retour à l’animalité originelle, à la barbarie et à la bestialité des races primitives.

Dans le Nord, par quatre et cinq fois le sanglant drame entre la bête et l’homme a recommencé devant une foule de 10.000 personnes qui beuglaient et rugissaient d’aise et de plaisir en voyant le sang ruisseler et les plaies se multiplier sur le corps des taureaux affolés de douleur. Par quatre et cinq fois on a pu entendre éclater les rires odieux d’une foule en délire au moment où s’affalaient les bêtes frappées à mort. — Oh ! l’écœurant spectacle de ces bêtes torturées qui se vident de leur sang par cascades en attendant la mort qui monte lentement et plie peu à peu leur échine ! Mais surtout l’écœurant spectacle de cette foule qui jouit à la vue du sang, à la vue de la souffrance et de l’agonie

Nous savons que nous ferons sourire tous les sceptiques, tous les blagueurs, tous les débauchés ; mais qu’est-ce que cela ? — Est-ce qu’ils n’ont pas ri lorsqu’on a organisé les croisades contre l’immoralité, la pornographie, l’alcoolisme… ?

En dépit de leurs sourires, nous pousserons un cri d’indignation devant les monstruosités dont ils s’amusent ; et nous leur crierons à tous ces amateurs de sang et de boucherie qu’ils ne sont que des détraqués, des hystériques, des êtres corrompus, des brutes ; nous dirons bien haut à la femme dite « du grand monde », qui, dans sa loge à cent francs, parmi les soies et les dentelles, trépigne de plaisir devant l’horrible spectacle, nous lui crierons qu’elle n’est qu’une femme impure, une femme de mauvaise vie, moins digne de pitié que la prostituée des rues ! Il faut qu’on sache que les jouissances que ces gens vont chercher dans leurs arènes sont assimilables à la luxure et au sadisme. La névrose mine déjà nos générations actuelles ; mais il faut qu’on sache qu’en la développant encore on prépare pour l’avenir des êtres abandonnés à toutes leurs impulsions mauvaises, livrés à la domination de leurs réflexes et subjugués par leurs passions.

Vous tous, riches industriels, qui avez dressé ces arènes et qui organisez ces jeux sanglants, savez-vous ce que peut-être vous vous préparez au sein de vos toujours bouillonnantes populations ouvrières ? — Le jour où le peuple, qui gagne péniblement sa vie et les vôtres dans vos usines, sera lui aussi poussé à bout par toutes les souffrances de sa misérable existence, le jour où vous lui refuserez le « panem » que vous lui devez, craignez qu’alors, imitant les fauves à l’école desquels vous aurez tenté de le conduire, il se rue sur vos biens et vos corps pour assouvir la haine qui aura germé dans son cœur en face de votre luxe et de vos honteuses jouissances. Ce serait là votre juste châtiment !

Mais il n’en sera rien ! Nous ne le croyons pas et nous ne le voulons pas. Non ! car le peuple qui gagne honnêtement son pain, c’est à-dire tous les hommes qui travaillent de demandent qu’une chose, le « panem », c’est-à-dire, avec le pain proprement dit de chaque jour, tout ce qui est nécessaire à l’homme pour faire dans le monde figure d’homme. Hors de cela, ils refuseront les honteux spectacles que vous leur offrirez ; leur devise est : « panem – non circenses ». Ils n’iront pas dans vos arènes faire remonter en eux la bête et son amour du sang, réveiller les obscurs instincts de férocité et de bestialité qui, après de longs siècles d’efforts, avaient fini par s’endormir. Ils n’iront pas, parce qu’il est encore des hommes qui sont fiers d’être hommes et qui tiennent à conserver les grandes conquêtes morales de l’humanité ; il est encore des hommes qui ont un idéal de grandeur et de noblesse, et qui comprennent que leur supériorité sur la bête ne sera pas dans le triomphe de la force brutale, mais dans la possession d’idées grandes et puissantes. Nous irons vers ces hommes, et nous les aiderons, nous les disciples du Christ, à marcher dans le chemin du beau et du bien, à la conquête du monde sur les traces de Celui qui a vaincu le mal par l’amour ; nous irons vers tous ceux qui luttent et aspirent à s’élever, et nous ferons avec eux une révolution, non pas dans les lois puisque celles-ci ne servent de rien et sont effrontément violées par ceux qui devraient les faire appliquer ; non ! mais nous ferons une révolution dans les mœurs, et nous le ferons en dépit des rires et des sarcasmes. Nous balaierons sur tous les degrés de l’échelle sociale tout ce qu’il y a d’odieux, de honteux et d’impur, et nous ne nous reposerons satisfaits que le jour où tous les hommes seront devenus des hommes, c’est-à-dire des enfants de Dieu.

L’obligation s’impose à tous, depuis que la distinction s’est faite entre l’homme et la brute d’être l’homme et non plus la brute : nous organisons donc la ligue des hommes contre les brutes humaines.

Méaly

[1Par opposition avec la devise du peuple romain : « panem et circenses », c’est-à-dire « du pain et des jeux.