Messianisme évangélique

lundi 22 février 2010
par  Henry (Jean-Baptiste)

(deuxième article)
Que nous disions qu’il n’y a, dans la vie humaine, aucune circonstance qui puisse nous exempter, nous chrétiens, de l’obligation d’aimer notre prochain, c’est-à-dire tout homme, quels que soient sa couleur, sa race, sa patrie, son rang, sa condition, ses idées politiques, sociales ou religieuses ; et, d’un pôle à l’autre pôle de la chrétienté il n’y aura qu’une seule voix pour proclamer que c’est là l’enseignement même de l’Évangile.

Si nous affirmons ensuite, que l’obligation d’aimer notre prochain nous conduit immédiatement à selle de lui faire tout le bien possible, que c’est là aussi ce qui est enseigné par l’Évangile, nous verrons, une fois de plus, tous les chrétiens de la terre nous donner raison.

Mais ce bel accord universel commence à se troubler, dès que nous ajoutons que ce n’est pas seulement à l’égard des besoins spirituels, mais aussi à l’égard des besoins matériels, que nous sommes dans l’obligation de faire tout le bien possible à notre prochain ; et qu’il est permis de sourire du christianisme de ceux qui vivent dans le luxe et l’abondance, tout en voyant le prochain manquer du nécessaire. Ici, plus d’un visage, parmi les gens qui ont « de grands biens », devient grave et triste. Cependant, aucune protestation ne se fait encore entendre.

Il faudra, pour cela, que nous en arrivions à prétendre deux choses, premièrement : que, matériellement parlant, faire tout le bien possible au prochain qui est dans le besoin, ce n’est pas seulement lui jeter une misérable aumône, mais le secourir au moins de tout notre superflu ; en second lieu : que nous en tenir au sacrifice de notre superflu ne serait encore n’accomplir la loi de l’Évangile qu’en partie, et que, pour l’accomplir entièrement, il faut non seulement contribuer, selon nos moyens, au soulagement immédiat de la misère du prochain, mais aussi travailler « pendant qu’il est jour », et dans toute la mesure des forces que nous avons reçues de Celui qui rejettera « les serviteurs inutiles », à ce que la société en finisse avec les iniquités qu’elle consacre au profit d’une égoïste minorité, et, en particulier, avec cette monstrueuse anomalie qu’on nomme le paupérisme, et qui est la honte, le péché, le crime des nations chrétiennes.

Si nous disons cela, et nous le crions, on protestera fort, et non pas seulement du côté de ceux qui ayant la bonne part dans « les richesses iniques », ne s’en dépouilleraient pas, quand bien même le Christ en personne les y inviterait ; mais aussi parmi les plus miséreux des péagers. Parfois même, c’est de ce côté-là que partiront les protestations les plus vives, les critiques les plus sévères.

Hâtons-nous de le dire, nous ne mettons pas un seul instant en doute l’intention toute chrétienne de ces frères opposants. Ils nous crient que notre concept du christianisme « les attriste », que nous nous mettons à la remorque d’un parti qui a pour drapeau « un chiffon souillé » et qui ne se compose que de gens au cœur gonflé « d’orgueil et de haine », que nous nous faisons les alliés de ceux qui sont « le mystère d’iniquité », « les précurseurs de l’antéchrist, etc., etc. » Mais tout cela nous laisse parfaitement calmes, car nous croyons trop qu’on cherche à nous faire du bien. Nous pensons, d’ailleurs, que le terrible Paul de Tarse devait en débiter bien d’autres contre les chrétiens, avant de se convertir à leur folie ; et nous ne sommes pas sans nourrir l’espoir qu’un jour nos fougueux adversaires, dont la bonne foi ne nous est pas suspecte, reconnaîtront que nous marchons dans la bonne voie, et qu’ils se joindront à nous pour combattre à nos côtés « le bon combat ».

En attendant, nous continuerons avec l’aide de Dieu et dans toute l’étendue de notre indépendance chrétienne, d’annoncer aux foules un tout autre évangile que celui dont elles ont raison de ne pas vouloir. C’est-à-dire : non une certaine moitié de l’Évangile, mais l’Évangile intégral ; non l’Évangile qui parle seulement des promesses de la vie future, mais celui qui parle de celle de la vie présente, et qui confirme les magnifiques prophéties sociales d’Esaïe et de Michée ; non l’Évangile des satisfaits et des mercenaires, mais celui des déshérités et des hommes libres ; non l’évangile qui plais au riches et aux grands, parce qu’il se concilie avec leur lucre, leur égoïsme, leur orgueil et leur esprit de domination, mais celui qui ne fait acception de personne, qui dénonce et combat le péché partout où il le trouve, que ce soit en haut ou en bas de l’échelle sociale, qui reprend en face aussi bien le superbe Hérode que Simon le magicien, qui parle de la colère de Dieu à David comme à Judas, qui, dans ses avertissements et ses menaces, n’épargne pas plus le riche sans entrailles pour son frère qu’il voit dans le besoin, que le pauvre dont le cœur se remplit d’envie et de haine à la vue du riche, qui exclut du royaume des cieux aussi bien le rapace et insatiable capitaliste dont l’or crache la sueur et le sang du bétail humain qu’il a longuement exploité, que l’ouvrier sans cœur dont l’ivrognerie plonge sa famille dans la plus noire misère. L’Évangile, en un mot, qui, sans affaiblir son caractère essentiellement spirituel et divin, se montre, en même temps éminemment humain, messianique et socialiste.

* * * *

Et nous tenons à déclarer que ce n’est pas là une pure tactique, une ruse de guerre, un moyen d’attirer dans les filets de la religion cette partie la plus vive et la plus intelligente du peuple qui aime mieux fréquenter les cercles d’études sociales et les universités populaires que nos réunions d’évangélisation ou de tempérance et qui préfère Sébastien Faure ou Jaurès, parlant de choses justes et bonnes réalisables dès cette vie, aux plus éloquents de nos orateurs évangéliques, parlant de choses bien meilleures encore, cela n’est pas douteux, mais dont la réalité ne se saisit que par la foi, et lesquelles, d’ailleurs, ne se réaliseront que dans l’au delà.

Une chose certaine, et c’est vraiment regrettable qu’on s’obstine si fort à ne pas vouloir le comprendra dans nos comités d’évangélisation, c’est que nous n’aurons jamais pour auditeurs ceux dont nous parlons, tant que, par sa lettre ouvertement favorable aux légitimes aspirations de la classe ouvrière, notre prédication ne s’efforcera pas de détruire ce préjugé absurde, idiot, je le veux bien, mais qui n’en est pas moins très accrédité dans les milieux ouvriers, que les prêcheurs d’Évangile sont domestiqués par les riches, et que leur tâche consiste à endormir la convoitise révolutionnaire des pauvres, au moyen de faux billets à ordre sur les biens et les félicités de l’autre vie. Encore une fois, nous vous le disons : OU LES ÉVANGÉLISTES MONTRERONT AU PEUPLE QU’ILS SONT POUR LE SOCIALISME, OU IL FAUDRA FERMER NOS SALLES D’ÉVANGÉLISATION.

Mais que Dieu nous préserve d’un socialisme évangélique auquel Escobar et Loyola pourraient adhérer. Laissons aux jésuites de toute confession le rôle odieux des loups déguisés en bergers. Soyons pour le socialisme, non parce que c’est le vent qui souiffe et qui, bientôt, emportera cette société bourgeoise plus pourrie et plus criminelle que celle qu’elle a remplacées, mais parce que le socialisme ne peut être séparé du christianisme que par le plus inconcevable des malentendus ; parce qu’il est raisonnablement impossible d’être un vrai disciple du vrai Christ sans être en même temps socialiste, ou en voie de le devenir, parce que, pour extirper le socialisme, il faudrait, selon le mot du philosophe chrétien et belge Emile de Laveleye. « proscrire le christianisme et brûler la Bible ».

(à suivre)
Jean-Baptiste Henry