Rock against nomenklatura

dimanche 21 février 2010

Présentation

La presse occidentale fait régulièrement état de l’existence de musique rock en URSS depuis le début de l’année dernière. On brode beaucoup sur l’ambiance des concerts, sur le nombre des fans, sur les rockers toxicomanes au look « sauvage ». Certains disent que le phénomène est très circonscrit, d’autres que la musique est médiocre ; généralement on commente les aspects les plus visibles de l’existence d’une « culture rock », punks affichant de volumineuses crêtes, « métallistes » aux blousons copieusement cloutés, hippies affalés dans les passages souterrains pour piétons…

Bref, quelque chose a changé dans ce pays, au moins à Moscou et à Leningrad. De semaine en semaine, au cours de l’hiver 86-87, des dizaines de groupes qui avaient choisi jusque là de rester dans la clandestinité, jouent le jeu de la perestroïka et apparaissent publiquement. Certains se produisaient et diffusaient leurs enregistrements sur cassettes depuis quatre, cinq, voire sept ans : Nautilus de Sverdlovski, Contrée Nuageuse d’Arkhangelsk, Auktsion et Televisor de Leningrad, pour ne citer que ceux-là.

Leurs premiers concerts publics attirent une foule de curieux en quête de scandale. La plupart du temps, il n’y aura même pas de bagarres ; les officiels sont rodés, ils ont commencé à tolérer le rock il y a longtemps… La milice est à l’entrée de la salle et les « volontaires du maintien de l’ordre » sont efficaces… Tous les groupes ne peuvent jouer qu’avec l’aval du komsomol local et de celui du KGB de la ville. La veille du concert au plus tard, les musiciens doivent présenter devant ces deux instances les textes qu’ils chanteront. Dans le cas où un groupe se permet de chanter une chanson non censurée, il est « suspendu », c’est-à-dire interdit de concert pour une durée allant de deux à huit mois selon la gravité des paroles incriminées.

En effet, l’enjeu principal, ce n’est pas la musique mais bel et bien ce que chantent les nouveaux rockers. Des plus célèbres d’entre eux, le pouvoir est obligé d’admettre quelques petits écarts. À Leningrad, par exemple, l’administration du komsomol s’effraie souvent du contenu des chansons, et c’est le KGB qui donne l’imprimatur, sachant probablement que les textes circulent depuis longtemps sous le manteau.

Certains des groupes qui furent les premiers à être tolérés, tels Alisa et Kino, subirent longtemps les provocations de la milice et les attaques de la presse du komsomol. Aujourd’hui, le pouvoir s’efforce de les récupérer et, bien qu’ils ne soient toujours pas enregistrés comme musiciens officiels et qu’ils restent de ce fait contraints de garder de misérables jobs, leurs noms apparaissent régulièrement au hit-parade national que publie le mensuel Jeunesse.

Dans son ensemble, le rock soviétique reste très peu politique, il véhicule des notions semblables à celles du rock américain de la fin des années soixante : Paix, Amour, critique de la société des adultes… Cependant, dans les conditions spécifiques d’une société qui vit sous la contrainte depuis près de soixante-dix ans, rien de ce qui est dit n’est idéologiquement insignifiant. Ainsi, Auktsion chante : « Je ne suis ni ne sais être tel que tous les autres » ou bien : « Je ne suis peut-être pas un bosseur, je suis peut-être un bon-à-rien mais, pour moi, l’argent c’est du papier » et Televizor braille : « Patrie d’illusion, plus ça va, pire c’est » ou encore : « Il est urgent de se soustraire au contrôle… »

Nous présentons quelques-uns des textes les plus explicites de plusieurs groupes célèbres : Zvouki Mou et D.K. de Moscou, Alisa, Kino et Telivizor de Leningrad et Kalinov Most de Novosibirsk, ainsi que du barde Alexandre Bachlatchov. Chacun de ces textes a été chanté devant 400 à 1500 personnes au moins deux fois par mois au cours de l’année écoulée et dans les plus grandes villes : entre autres, Gorki, Kharkov, Riga, Tallinn et Novosibirsk. Des milliers de cassettes de ces groupes circulent dans le pays.

Alisa et Kino jouent depuis cinq ans dans des garages, des datchas, et des clairières de la banlieue de Leningrad. Ils sont membres du « Rock-Club » depuis que cette structure a été mise en place par les bureaucrates du L.D.M. (Palais de la jeunesse de Leningrad). Un disque sorti en France au mois de novembre 87 contient quelques-unes de leurs chansons. Les paroliers s’avouent « influencés par la pensée de Léon Tolstoï ». Voici un extrait de « Vozdoukh » (« De l’air ») chanté par Alisa :

Mes couleurs sont le noir et le rouge
Ce n’est pas moi, certes, qui les ai choisies
Elles sont d’ une certaine façon très semblables
Aux murs qui m’écrasent.

Dans la première semaine de février Alisa a été suspendu par décision administrative (c-à-d interdit de concert), pour une durée indéterminée à la suite d’une douteuse affaire d’outrage aux mœurs encore mal éclaircie.

Sous le nom de Zvouki Mou, qui signifie littéralement « les sons meuh ! », le chanteur Piotr Mamounov a réuni quelques musiciens de jazz : un batteur, un organiste, un bassiste et un basson. Le Tom Waits russe est sorti de la clandestinité en donnant ses premiers concerts publics en octobre 86 à Moscou. Le groupe a choisi de servir un blues lancinant et un show hyper-décadent pour critiquer sans ménagements les tares de la société soviétique. « Pour renouer avec la tradition des bouffons iconoclastes qui animaient les grandes foires annuelles dans la Russie féodale », explique Mamounov. Il était connu depuis plusieurs années dans le petit monde des bardes clandestins pour la crudité de son langage : aujourd’hui, <i<Zvouki Mou, est la cible de tous les bien-pensants, qui traitent Mamounov de « scandaleux pornographe », « ivrogne invétéré » ou encore de « vagabond sans morale ».

Trad. du russe : V. Sanine Photos : droits réservés

(Vient de paraître, chez Antenna, « Rocking Soviet », un album-compilation de morceaux de ces nouveaux groupes rock soviétiques.)

Patrie d’illusion

Televizor (Leningrad)
Sophismes et aphorismes, quel marasme !
Ainsi pour diverses raisons je me suis fatigué de la vie
Merci à toi ma tête !
Avec ceux-ci ou bien avec ceux-là
Ceux qui sont pour ou ceux qui sont toujours d’accord [1]
Où que tu ailles des systèmes !
Quelque part tu es déjà désigné
Ma tête explose
Mes pensées errent dans le corridor
Elles se battent avec des pensées étrangères
Se battent, se battent !
Venus de l’Ouest et de l’Est
De partout elles coulent à flots
Ma tête n’est pas une poubelle
Laissez-moi tranquille
La patrie est une illusion
Tant ce qui est à l’intérieur que ce qui est à l’extérieur
Plus on va, pire c’est
Patrie d’illusion bis
Pourtant ils se contredisent tous
Nazis et pacifistes
Es-tu noir ou bien rouge ?
Essaie de rester propre
Il y a longtemps que l’on a trouvé
Il y a longtemps que tu es vendu
À une patrie d’illusion
(…)
Plus on va, pire c’est
Patrie d’illusion bis

De bon matin

Kalinov Most (Novosibirsk)
De bon matin je reprends ma longue route
De bon matin je quitte mon étouffante tanière
J’aspire une bouffée de brouillard et déploie librement ma poitrine
Je dissous dans les lueurs de l’aube la terreur tenace des nuits muettes.
 
De bon matin je jette dans la poussière mes chaînes rouillées
De bon matin je prends réellement le chemin d’un nouvel horizon
Je déchire ma gorge de hurlements et donne à mes yeux un éclat cruel
Face au vent j’exulte en discours passionnés.
 
De bon matin je cours à travers champs vers l’aurore
Je libère de leurs prisons les Soviets de nos aïeux
Rassemble sous l’étendard les claires mésanges [2]
Ceux qui chauffaient avec des bouts de papier leurs cachots humides.
 
De bon matin les plaines se cambrent dans le piétinement des foules
De bon matin les restrictions craquent dans le grondement
Ras le bol de se tirailler la cervelle sur de timides vers [3]
Ras le bol d’être maté sous de méchantes triques.
 
Amis et frères, il est temps que fleurisse la bannière du combat
Il est temps de porter nos aspirations de l’ombre au grand soleil
La horde des chiens féroces montre sa gueule et aiguise ses dents
Contre eux, les petits enfants de Sviatoslav devront soutenir une lutte à mort. [4]

Sans titre

Alisa (Leningrad)
Ils sont couchés sur le sable et prennent des poses
Je veux m’en aller mais ne sais pas où aller
Je ne veux pas parler mais ne peux pas me taire
Je n’ai pas envie de boire, pas envie de fumer
Là-bas sur le sable j’avais pourtant tout compris
Que je pouvais aller où je voulais
Mais j’ai continué à me taire ou à sourire niaisement
Et voilà, maintenant je crie.
 
Dans les appartements négligés et les couloirs du métro
Je vois certains visages, il y a longtemps que je les vois
Sur les trottoirs et dans les flaques j’enrage de voir
Que je suis l’un de ceux-là, qui dorment depuis une éternité.
Là-bas sur le sable j’avais pourtant tout compris :
Que je pouvais aller où je voulais
Mais j’ai continué à me taire ou à sourire niaisement
Et voilà, maintenant je crie.
 
Nous nous sommes repliés sur nous-mêmes
Et nous sommes endurcis comme de vieux fromages
Telles des tortues sous la carapace de nos appartements
Nous prenons contact par téléphone : « Salut – À bientôt »
D’un coup de fil à l’autre nous vivons sous le coup de sifflet.
Là-bas sur le sable j’avais pourtant tout compris :
Que je pouvais aller où je voulais
Mais j’ai continué à me taire ou à sourire niaisement
Et voilà, maintenant je crie.

(Paroles Constantin Kintchev)

Lundi matin

Alisa (Leningrad)
Lundi matin, qu’il est dur de se lever
Derrière la fenêtre le réverbère m’a empêché de dormir toute la nuit
La rue, les voitures, le trottoir mouillé
Dans les vitrines endormies le reflet des phares
La bousculade du métro, l’incident dans l’autobus
À l’arrêt les gens, les mares, l’asphalte, le verre, le métal
Les visages pleins d’ennui, l’air vicié.
Les conversations ne portant sur rien, ainsi chaque jour
Tous les jours, année après année.
Et chaque jour je vais comme une ombre
Je vois l’eau et sais comment finira ce jour.
 
Lundi soir, les bus, le métro,
Pas un chat dans les magasins, il y a longtemps que j’y suis habitué
Les voitures m’éclaboussent, les néons m’inondent de lumière glacée
Fatiguée, la rue s’écoule dans le halo des réverbères.
L’immeuble, le perron, l’appartement, la cuisine, le thé et l’omelette
La télé m’offre son délire habituel. Minuit, déjà mardi,
Je suis couché et je veux m’endormir, demain il faut se lever,
Comme chaque jour, année après année.
Et chaque jour je vais comme une ombre
Je vois l’eau et sais comment passera ce nouveau jour.

(Paroles Constantin Kintchev)

Le vent des transformations

Alisa (Leningrad)
Regarde moi dans les yeux
J’ai besoin de ton regard
Aujourd’hui je suis en état de me battre
Aujourd’hui je ne suis pas ivre
Je te dis : "Fais un pas,
Tant que les arbres dorment,
Tu peux me croire !"
Ma forêt est malade de la lune
Mon continent comme toujours est vide
Je ne veux pas l’incendie
Mais le feu a déjà pris
Je me tiens à l’extrême limite
Et pour l’instant je me contiens.
 
Si tu me crois
Tu viendras avec moi
Viens avec moi !
 
Ma terre demande de l’eau
Ma ville est surchargée et agressive
Comme un poing serré.
Le vent des grands changements
Souffle sur l’Est.
Je pressens le commencement de la fin, le choc.
Un peu de courage, fais encore un pas !
Déjà ceux qui nous observent
Sont restés dans l’ombre.
Je te le dis, il me faut ton regard
Je t’en prie, regarde-moi dans les yeux, regarde !
 
Si tu me crois
Tu viendras avec moi
Viens avec moi !

L’expérimentateur

Alisa (Leningrad)
L’expérimentateur du mouvement du haut en bas
Marche dans la rue au milieu de ses constructions
Il vient de se lever, il est propre et pur,
Droit comme une parallèle et solide comme une forteresse
 
L’expérimentateur…
 
L’expérimentateur du mouvement de haut en bas
Dirige son regard du côté des buts déjà choisis
Il connaît la réponse, il est totalement préparé,
Il fraye la voie des générations suivantes
 
L’expérimentateur, l’expérimentateur…
 
L’expérimentateur du mouvement de haut en bas
Formule les nouveaux modèles de la conscience.
Idéalement rasé, tendu et sévère,
Il porte sa brique à l’autel du système de l’univers.
 
L’expérimentateur…
 
L’expérimentateur du mouvement de haut en bas
Voit de l’espace là où je vois un mur,
Il est sûr d’avoir raison, il croit en l’Idée
Et dans chaque processus il atteint le fond
L’expérimentateur, l’expérimentateur…

Soyouz Petchat [5]

Zvouki Mou (Moscou)
Je suis assis et je m’attriste
Je sais pleurer sans verser de larmes
Je vide mes yeux de toute expression
Et à chaque question je réponds : « j’ suis pour ! »
Mais le matin sur le chemin du kiosque
Souvent je veux ce qu’il n’ y a pas
La couleur fraîche des journaux [6]
M’a appris à rêver la
Presse soviétique
 
<i<Refrain :
Il me faut être au courant
Je fais du fric
De l’argent frelaté bis
 
Je vais souvent au cinéma,
Vide comme un tramway tchèque
Je vois des films étrangers
Essaie donc de m’ attraper !
Je suis toujours seul…
Mais le matin sur le chemin du kiosque
Nous voulons ensemble ce qu’il n’y a pas
La couleur fraîche des journaux
Nous a appris à attendre la
Presse soviétique
 
Refrain
 
Quand tu passes à côté de moi
Ne fais pas cette gueule
Comme si tu t’en foutais
De ce que disent sur nous le pays et la
Presse soviétique
 
Souviens-toi, nous faisons de l’argent frelaté… ter

Boyler [7]

Zvouki Mou (Moscou)
Je suis chauffé à blanc, bouillant, je ne suis plus qu’un tuyau et je m’écoule
Prisonnier satisfait de tout je ne veux pas sortir de prison,
Je ne veux pas aller dehors pour devenir torrent,
Pendant les grands froids de l’hiver le boyler est mon antre.
 
Refrain :
Un million de mètres cubes d’eau bouillante
Je rentre sans être vu tandis que tu t’agites (vainement)
L’eau bouillante, l’eau bouillante ne laisse pas de traces
Je viens, tu vois, sois prêt !
 
Je suis calibré avec soin, protégé par du ciment,
Contrôlé selon certains paramètres, je suis par millions dans les tuyaux
Je coulerai tant que durera le tuyau
Je coulerai jusqu’au bout, tu vas voir, attends un peu !
 
Refrain
 
Je ne veux pas aller dehors pour devenir torrent
Pendant les grands froids de l’hiver le boyler est mon antre
Calibré avec soin, je suis protégé par du ciment,
Contrôlé selon certains paramètres, je suis par millions dans les tuyaux.
 
Refrain

Le cinquante-deuxième lundi [8]

Zvouki Mou (Moscou)
Combien de magasins tout autour !
Et tellement, tellement de fric !
Les vitrines étincellent de miroirs
Le cinquante-deuxième lundi bis
 
Je n’ai peur de personne
Quand je revêts mon beau costume
Et je me mets à rire sous cape,
Laissant mon esprit au placard
Le cinquante-deuxième lundi
 
Voici déjà un an que nous sommes ici
Et chacun en est bien content
Mais il est six heures moins le quart
Il est temps que je rentre
Ce cinquante-deuxième lundi

Bonne nuit

Kino (Leningrad)
La ville tire dans la nuit le plomb de ses feux
Mais la nuit est plus forte, son pouvoir est énorme
À ceux qui se couchent pour dormir sur leurs deux oreilles, bis
« Bonne nuit ! »
 
J’ai attendu ce temps et voici qu’il est venu
Ceux qui se taisaient ont cessé de se taire
Ceux qui n’ont rien à attendre se mettent en selle
On ne peut déjà plus les rattraper, on ne le peut déjà plus
Mais à ceux qui se couchent pour dormir sur leurs deux oreilles, bis
« Bonne nuit ! »
 
Les voisins viennent, ils ont entendu le bruit des sabots
Il empêche de trouver le sommeil, dérange leurs rêves…
Ceux qui n’ont rien à attendre se mettent en route
Ceux qui sont sauvés, ceux qui sont sauvés !
Mais à ceux qui se couchent pour dormir sur leurs deux oreilles, bis
« Bonne nuit ! »

Trolleybus

Kino (Leningrad)
Ma place est à gauche, c’est là que je dois m’asseoir
Je ne comprends pas pourquoi j’ai si froid ici !
Je ne connais pas mon voisin
Bien que nous soyons ensemble depuis déjà un an
Nous nous embourbons tout en sachant bien où est le gué
Et chacun porte au plafond des regards pleins d’espoir
 
Dans le trolleybus qui va vers l’est bis
 
Tous les gens sont des frères, le sel de la terre
Je ne sais pas pourquoi nous roulons ni dans quelle direction
Mon voisin n’en peut plus il veut sortir
Mais il ne le peut pas, il ne connaît pas le chemin
Et voilà que nous faisons des suppositions : à quoi donc peut-il servir
 
Ce trolleybus qui va vers l’est bis
 
Il n’y a pas de chauffeur dans la cabine mais le trolley file
Le moteur a beau être grippé nous avançons
Assis le souffle coupé nous regardons au loin
Une étoile apparue une fraction de seconde
Nous nous taisons sachant que c’est en cela qu’il nous aura aidé
 
Le trolleybus qui va vers l’est ter
Le barde Alexandre Bachlatchov

Au beau milieu du festival de rock de Leningrad en juin 87, un jeune chevelu monte seul sur scène avec sa guitare. Un nom circule dans l’assistance étonnée, celui d’Alexandre Bachlatchov, barde connu pour la vigueur de ses textes autant que pour la rigueur de son attitude sans compromission avec les autorités. Son intervention est annoncée au micro par le présentateur et a tout l’air d’être prévue : ce qui signifie que les textes qui vont être chantés ont été soumis à la censure préalable. On songe à quelque rengaine d’amour, à une ballade sur la paix et la guerre, mais, oh ! stupeur, il n’y a pas de doute, il chante « Le Geôlier absolu » ! Ils ont laissé passer ça ! Il se passe vraiment quelque chose de nouveau dans ce pays murmure-t-on dans l’assistance.

Dernière minute : dans la nuit du 17 au 18 février A. Bachlatchov est mort. Alors qu’il se trouvait seul dans l’appartement de sa femme, à Leningrad, il se serait suicidé en sautant par la fenêtre. Il était âgé de 26 ans.

Le geôlier absolu

Cette ville glisse inexorablement et change de nom [9]
Cette adresse, quelqu’un l’a depuis longtemps soigneusement effacée
Cette rue n’existe plus, même les maisons n’y sont plus
Là où toute la nuit le geôlier absolu mène la danse
 
Il est moulé dans un uniforme neutre et de glace
Tel un ressort bien tendu, il est muet et sévère
Grand ordonnateur de la tempête totale
Il chasse la poussière tout le long du chenal de tapis rouges
 
Il imprime chacun de ses pas comme on bat la monnaie
Il fait sa ronde autour de son archipel
L’écho des clairons de stuc à travers les cabinets déserts
Éveille l’émotion des pages mortes [10]
 
Torche écarlate à la mélodie d’obscurité blafarde
Il patrouille dans l’ harmonie rigide des murs
Il souligne à coup de seringues jetables les sons
Que rendent les barbelés de nos fautes [11]
 
À chaque hymne son devoir, à chaque marche son ordre
Loup mécanique dans l’arène irradiée
Danseur irréprochable des étendues de Magadan [12]
Disc-jockey d’horlogerie des fours de Buchenwald
 
Poulpe laqué il est affable et onctueux
Le bal d’aujourd’hui il l’a organisé tout exprès pour vous
Le vieux phonographe se soumet à son ordre
Et son aiguille gratte une valse nostalgique
 
Bal pour tous les temps ! Ah comme c’est sentimental !
Un crucifix rouillé au pas arachnéen dort dans la cendre de nos étoiles
La mélodie de la valse est d’une précision documentaire
Comme une arrestation de routine, une délation banale
 
Les danses sont gratuites à chaque interrogatoire
Y compris le Tatar sur son mirador, et qui tire le verrou [13]
Le portier absolu est autant Adolphe que Joseph
Le Boucher de Düsseldorf et l’écorcheur de Pskov
 
Le rythme grinçant des syncopes sur le laissez-passer
Le blues des chambres à gaz et le swing des rafles
La plainte muette d’une grosse poupée tabassée lors d’une fouille
La pause interminable de la crémation des chefs
 
Comme sont cruelles la romance du règlement des patrouilles
Et le motif de canzoni des souterrains creusés dans les camps
Les articulations de cristal se battent en accords de valse
Et le câble de fonte sonne en mesure sur les grilles
 
Le hurlement des hautbois Gué Bé se mêle au saxo Gestapo [14]
Et toujours le même calibre, les mêmes notes sur les listes
Cette ligne de vie est une chaîne de lugubres étapes
Sur les fronts intangibles et sinistrement illusoires
 
Le geôlier absolu n’est guère qu’un schéma stérile
Un mécanisme guerrier, un factionnaire à son poste
La nuit introduit dans le système le chaos des jours ensoleillés
Sous l’appellation de… Au reste tout n’est-il pas égal ?
 
Puisque cette ville s’enfonce et change de nom
Cette adresse quelqu’un l’a depuis longtemps soigneusement effacée
Cette rue n’existe plus, même les maisons n’y sont plus
Là où toute la nuit le geôlier absolu mène la danse

Sans titre

Je voulais aller à Alma-Ata et me suis retrouvé à Vorkouta [15]
Je me suis arraché la paume des mains, on m’a quand même inscrit dans le choeur
J’aurais voulu des « Belomor » mais on ne vend que des « T.U. » [16]
Je voulais un télescope, on m’a attribué une hache.
 
J’aurais voulu en griller une, mais ici c’est interdit
J’aurais voulu picoler mais le vin a tari
Je voulais donner des explications, on m’a cassé deux côtes
J’ai essaye de répliquer, les contremaitres m’ont tabassé.
 
J’aurais voulu être seul, mais il faut bien qu’on soit trois [17]
J’ai rêvé de m’endormir, on a sonné le réveil
J’ai voulu casser la croûte, les magasins étaient fermés
J’ai eu du mal à pêcher un taxi, mais l’essence a manqué.
 
J’avais envie de m’envoler, il me faut ramper
J’ai essayé d’y parvenir et me suis embourbé à mi-chemin
J’ai pataugé dans la boue. Si on te dit « debout » il s’agit d’y aller
Sinon je peux en prendre pour un an ou pour cinq ans.
 
J’aurais voulu crier mais on est sommé de se taire
J’ai essayé de râler, mais on peut moucharder
J’ai voulu être féroce, mordre et rugir
J’ai essayé de mourir, ils ont réussi à me ranimer.
 
Ils auraient pu ne pas y arriver ; merci au médecin-chef
De ce que désormais je ne veux plus exprimer aucune volonté
Psychiquement sain, désaccoutumé tant à boire qu’à manger
Merci encore, patient Bachlatchov, salle n° 6. [18]
Un groupe « différent » : D.K.

Dans le milieu du rock contestataire, une abréviation énigmatique revient dans toutes les conversations depuis quelques années, les lettres D.K. qui renvoient à divers groupes fantômes dont les noms loufoques (« Orchestre du divan-lit », « Les filles Katia », « Maisons de la culture ») sont formés sur les initiales D.K. Depuis 1982, 33 albums sur cassette de 60 ou 90 minutes ont été auto-produits sous ce sigle. Quelques-unes ont des titres évocateurs : « Je t’emmènerai dans la toundra », « Dieu n’existe pas », « Merveilleux nouveau monde »… Certaines chansons sont sulfureuses : « Buveur d’eau de Cologne », « J’étudie la géographie », « Notre Batko » (allusion à Makhno), « Prenez votre vie en main »…

Chaque album a sa couleur musicale : on retrouve du faux folk-song d’inspiration tsigane, des détournements de chansons à la mode et d’hymnes officiels des années 30, du rock industriel, du punk et du « planant » répétitif. De toute évidence, les musiciens accompagnant les chanteurs sont rarement les mêmes et presque tous des professionnels.

Subitement, fin avril 87, un groupe de quatre jeunes musiciens de Moscou s’inscrit au « Laboratoire de rock » et donne quelques concerts en mai et juin. Il n’y a pas de chanteur et c’est le public qui chante les paroles sitôt qu’il reconnaît une mélodie… Les autorités n’ont toujours pas donné l’aval pour le pressage d’un disque.

Chanson du rêve de jeunesse (extraits)

Il serait bon d’être un petit oiseau pour voler bien haut
Il serait bon d’être un petit poisson pour se taire complètement
Il serait bon d’être un mouton pour ne rien savoir
Il serait bon d’être soi-même et de se foutre de tout !
 
Il serait bon d’être un gros bonnet pour voler les gens
Il serait bon d’ être un ours énorme pour les piétiner tous
Il serait bon d’être un âne pour ne rien comprendre
Il serait bon d’être soi-même et de se foutre de tout !
 
Il serait bon d’être un craquelin et craquer sous la dent
Il serait bon d’être un petit rouble et passer de main en main
D’être un magouilleur qui se fait du pognon et parvient toujours à s’échapper
Il serait bon d’être soi-même et de se foutre de tout !

C’est la vie (extraits)

Écoute un peu, mon pote, et ne monte pas sur tes grands chevaux
Si tu as compris ce dont il s’agit, ne pose pas de questions
Ma vie n’a été qu’erreur de bout en bout
Maintenant c’est clair ; tout cela est si simple
 
Nul besoin de vodka, d’ailleurs je ne pleure pas
Je paye de ma personne pour tout
Dans cette vie, pas de cadeaux
Autant éviter donc les mots superflus
 
Je chanterai ma douleur au cœur
Je hurlerai comme un loup blessé
Mon ami écarte-toi plutôt de mon chemin
Je vais me répandre, je sais ce qu’il en est !
 
Je vais remplir le chargeur du P.M.
Renverser de fond en comble le blockhaus de vos espérances
Je parlerai comme on me parle
Comme vous parliez vous-mêmes naguère et parlerez demain
je vous trahirai tous : Clara, Vassia
Et le meilleur ami que l’on puisse espérer
 
Vous me paierez ce que vous avez fait de moi
L’ épreuve a trop duré
Et la dernière balle sera pour moi
Je me la collerai dans la tempe

Ne pleure pas (extraits)

Ne pleure pas petit frère la vie te sourira à nouveau
Noie ton ennui dans un petit verre
Peut-être que la mort t’enlèvera bientôt
Et qu’alors tu boiras la tasse d’amertume jusqu’à la lie
 
Ne pleure pas petit frère nous ne sommes pas seuls
Puisqu’avec nous boit toute notre Russie
Un jour par désespoir je me noierai avec elle
Dans un raz-de-marée de tord-boyaux !

Complainte de l’inspecteur de district

J’ai longuement pensé mon pote
À toute cette vie autour de nous
Au moyen de la changer
Pour la rendre plus facile
Mais voilà que faire désormais
Je n’en sais moi-même rien.
 
J’ai menti et volé
Histoire de relever le niveau des mœurs
J’ai filé doux et pris du grade
Distribué et pas mal pris
Que faire encore maintenant
Je n’en sais moi-même rien.
 
J’ai gueulé sur tout le monde
Partout j’ai tout interdit
J’ ai brisé, écrase, pressuré
Opprimé, persécuté mis au trou
Comment faire pour vivre plus avant
Je n’en sais moi-même rien.
Un sceptique

Entretien avec Sergueï Jarikov, batteur du groupe D.K.

Q. – Il y a quelques mois D.K. était considéré comme le groupe le plus sulfureux, professant une opposition irréductible au régime politique de ce pays, un groupe qui n’était pas prêt de sortir de la clandestinité. L’hiver dernier la BBC vous a consacré une émission où vous êtes présentés comme le groupe le plus sauvage. C’est aussi l’opinion du magazine américain Rolling Stone. Au début du printemps de 1987 vous faites volte-face, devenez membre du « Laboratoire moscovite de rock » et donnez bientôt votre premier concert public. Que signifie un si brusque changement d’attitude ? Allez-vous rompre avec votre passé ou au contraire revendiquer publiquement la paternité de tous vos albums ?

S. J. – Nous n’avons jamais été le groupe ultra-politisé pour lequel on veut nous faire passer. Notre seule activité subversive a été de critiquer sans pitié les aspects les plus déplorables de la vie de nos concitoyens, et de faire rire. Nous prenons au mot le nouveau pouvoir : il nous engage à critiquer publiquement, alors critiquons ! De toute façon la politique d’ouverture a déjà rendu obsolète une grande partie des canaux usuels de la clandestinité, de sorte que toute la société marginale est désorganisée. Nous voulons continuer à faire connaître notre musique. J’ajoute que nos textes les plus violents s’en prennent à un pouvoir aujourd’hui tombé, celui de Brejnev, que nos dirigeants eux-mêmes qualifient d’« époque de stagnation ».

– Il me semble tout de même que vous vous attaquez parfois aux pères fondateurs du régime et que vous malmenez un peu les amis de Lénine.

– Nous en voulons surtout à ceux qui les invoquent à tout bout de champ au lieu de penser par eux-mêmes. Ceux qui s’abritent derrière des citations figées et rivalisent de fidélité affichée à la pensée de Lénine sont précisément ceux qui détruisent les monuments du passé et nous privent de notre culture nationale. Aujourd’hui, le peuple prend conscience de la nécessité de défendre tette culture millénaire, l’ampleur des manifestations organisées début mai par Pamyat en témoigne. Les gens s’aperçoivent que la culture soviétique n’est pas la seule, que la Russie a existé avant. Aujourd’hui ils peuvent s’organiser alors que c’était impossible il y a quatre ans.

– D.K. ne chante pas pour inviter d restaurer les monuments historiques, il me semble ?

– D’une certaine façon, si. Notre propos est de retrouver le lien avec la tradition culturelle aristocratique.

– Quand vous sortez un album comme « Démobilisation », exclusivement composé de chansons de voyous, s’agit-il vraiment de culture aristocratique ?

– Nous chantons, employons les mots les plus communs, les grossièretés de la rue D.K. ne fait pas de romantisme à la Vissotsky. Nous ne voulons pas idéaliser la société parallèle des blatnoïs. Nous chantons le quotidien du citoyen moyen et laissons à d’autres le soin de chanter le désarroi d’une minorité de jeunes désabusés et désœuvrés. Notre objectif est de donner une forme à la mythologie que cette époque secrète sur elle-même sans y penser.

– Croyez-vous que le rock ait de l’avenir dans ce pays ?

– Non, je suis persuadé que nous assistons à une explosion sans lendemain. Le rock est un problème mineur. Fort peu de gens s’y intéressent, d’immenses régions l’ignorent comme elles ignorent tout ce qui est européen. Aujourd’hui, c’est le pouvoir qui nous demande de faire des concerts. Une majorité de citoyens soutiendrait plutôt l’attitude des « Lioubéri ». Les disques d’Aquarium et de Machine du temps restent dans les bacs. La revue Jeunesse qui fait une large place au rock n’a pas gagné beaucoup de lecteurs. Le rock aura bientôt fait le plein de son public. Ces derniers mois, c’est toujours le scandale ou le jamais-vu qui fait se déplacer les foules. Pendant ce temps, les instances officielles sont inondées de lettres demandant qu’on cesse de montrer des sauvages chevelus à la télévision, que l’on freine l’américanisation de la société. Le Russe est resté nationaliste : les gens s’arrachent les œuvres des « écrivains paysans » : Belov, Astafiev, Raspoutine.


[1En russe : « Glasny ili soglasny », jeu de mots sur les termes de glasnost et consentement. Comprendre ici : avec ceux qui sont pour la glasnost ou bien avec ceux qui ont toujours été partisans du régime.

[2« Mésange » renvoie en russe à la fois à la notion de candeur et de grand nombre. Ici, on peut lire « la multitude des innocents ».

[3Allusion à la contestation littéraire.

[4Sviatoslav est un roi légendaire du haut Moyen-âge.

[5« Soyouz petchat » : en français, « Édition de la presse soviétique ». C’est le nom de l’institution qui englobe à la fois l’édition et la distribution de tous les quotidiens et périodiques paraissant en URSS.

[6Couleur fraîche : la perestroïka dans la presse semble être envisagée ici comme un ravalement de façade.

[7Bouilloire : référence au supplice pratiqué par l’armée anglaise en Afrique noire : l’enfermement dans une cuve métallique placée en plein soleil.

[8Le cinquante-deuxième lundi est celui qui ouvre la dernière semaine de l’année, celle des fêtes traditionnelles de Noël et de la Saint-Sylvestre. Cette chanson est destinée aux Russes qui choisissent d’émigrer aux États-Unis ou en Europe occidentale.

[9Leningrad, qui fut Saint-Pétersbourg, puis Petrograd.

[10Les purges staliniennes dans l’administration.

[11Allusion transparente au traitement psychiatrique des déviants.

[12Capitale de la Kolyma, Sibérie orientale où étaient situés les bagnes les plus sévères.

[13Les Tatars de Kazan, les Bachkirs et, surtout, les Mordves furent massivement employés dans l’administration pénitentiaire. Ces malheureuses nations virent s’établir sur leurs territoires déshérités un nombre particulièrement élevé de camps, dont la plupart sont encore en activité.

[14Gué Bé est l’abréviation des sigles M.G.B. et K.G.B.

[15Vorkouta : ville du Grand Nord située près de l’embouchure de l’Ob, lieu d’exil, emplacement de nombreux bagnes sous Staline.

[16Belomor, T.U. : marques de cigarettes populaires.

[17Il faut être trois pour partager une bouteille de vodka, vu son prix élevé.

[18Allusion à la célèbre nouvelle de Tchékhov.